Cahier Politique · Idées
La politologue américaine Wendy Brown, l'une des voix les plus citées de la théorie politique contemporaine sur le néolibéralisme, a résumé sa thèse centrale dans une entrevue accordée à la journaliste Mar Padilla, du quotidien espagnol EL PAÍS, publiée ce samedi[1]. Selon elle, la démocratie libérale, telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, n'a plus la capacité de répondre à l'urgence climatique, au démantèlement de l'État-providence ni à la croissance des populations qui vivent avec le strict minimum. Sa proposition porte un nom : une démocratie réparatrice, fondée sur le soin collectif.
L'entretien a eu lieu à Barcelone, où Brown participait à la cinquième Biennale de la pensée, tenue du 13 au 18 octobre sous le thème « Déchaîner le présent » et réunissant plus d'une centaine d'invités, selon le journal Ara[2]. Professeure à l'Institute for Advanced Study de Princeton et professeure émérite à l'Université de Californie à Berkeley, Brown s'adresse à un public qui, au Québec, vient de vivre un scrutin hors norme. Le contexte rend son diagnostic plus concret, mais aussi plus facile à contester.
Le néolibéralisme comme mode de vie, et pas seulement comme politique économique
Le point de départ de Brown est connu des lecteurs de son œuvre. Inspirée des cours de Michel Foucault sur la naissance de la biopolitique, elle traite le néolibéralisme comme une rationalité qui déborde le marché et réorganise les familles, les rapports sociaux et les valeurs. En entrevue, elle explique que chacun en vient à se comporter comme l'entrepreneur de soi-même, soucieux d'accroître son « capital humain », et que des notions comme la liberté ou l'égalité sont redéfinies sous un angle concurrentiel : l'égalité pour rivaliser, la liberté pour se développer comme agent économique[1]. L'effet, dit-elle, est une dépolitisation des citoyens.
Le public francophone connaît cette lecture grâce à Défaire le dèmos, traduction de Undoing the Demos parue chez Éditions Amsterdam, et à In the Ruins of Neoliberalism (Columbia University Press, 2019), où Brown révise sa thèse pour insister sur l'alliance entre discipline de marché et morale traditionnelle[3]. Le Québec offre un terrain de comparaison intéressant. Avec son réseau de centres de la petite enfance créé en 1997 et sa loi-cadre sur l'économie sociale adoptée en 2013, la province est souvent présentée comme une exception nord-américaine, où l'État et les organismes collectifs prennent en charge une part du soin que d'autres sociétés laissent au marché ou aux familles. La question que pose Brown est de savoir si ces institutions suffisent à contrer une rationalité qui, selon elle, s'infiltre jusque dans la manière dont chacun se perçoit.
« Épuisement » de la démocratie libérale : ce que disent les données canadiennes
L'affirmation la plus forte de l'entrevue est que la démocratie libérale est à bout de souffle[1]. Au Canada, les données récentes appuient en partie ce diagnostic, mais le nuancent aussi. Selon l'enquête du printemps 2026 du Pew Research Center menée dans 16 pays à revenu élevé, 43 % des Canadiens se disent satisfaits du fonctionnement de leur démocratie, contre 56 % d'insatisfaits[4]. C'est nettement mieux qu'aux États-Unis, où la satisfaction est tombée à 30 %, mais loin de la Corée du Sud (61 %) ou de l'Australie (51 %).
Le Baromètre des Amériques 2025, réalisé au Canada avec l'Institut Environics, ajoute une nuance importante : la satisfaction a légèrement progressé après les élections fédérales du printemps 2025 et la confiance envers les élections est restée stable, mais moins de Canadiens se disent convaincus que les votes sont toujours comptés équitablement ou que des gouvernements étrangers n'influencent jamais les résultats[5]. Ce n'est pas l'effondrement que suggère le mot « épuisement », mais c'est une érosion de la confiance que Brown décrirait sans doute comme un symptôme.
Nihilisme, fatalisme et réduction de la vie à un prix
Le deuxième axe de l'entrevue reprend Nihilistic Times (2023), essai dans lequel Brown relit les conférences de Max Weber sur la science et la politique comme vocation. Dans une recension publiée par la revue Estudios Sociológicos du Colegio de México, la sociologue Olga Sabido Ramos souligne que Brown mobilise l'idée nietzschéenne de dévalorisation des valeurs suprêmes pour penser le présent[6].
À EL PAÍS, Brown résume l'argument ainsi : le néolibéralisme pousse le nihilisme à un degré inédit en convertissant les rencontres, les affects et l'expérience en prix[1]. Le danger principal surgit, selon elle, lorsque ce vide se combine au fatalisme, cette conviction que rien ne peut arrêter les sécheresses, les incendies ou la progression des régimes autoritaires. Sa réponse n'est pas l'optimisme, mais la volonté de replacer au centre du débat la question de ce qui peut et doit être fait. Au Canada, où les feux de forêt sont devenus un repère saisonnier de la vie publique, la remarque ne relève pas de l'abstraction.
« Nous menons un mode de vie insoutenable et nous le savons. »
Wendy Brown, en entrevue avec Mar Padilla, EL PAÍS (24/10/2026). Traduction libre du Tissu.
À quoi ressemblerait une démocratie réparatrice
Brown décrit le modèle en termes généraux. Plutôt que de tourner autour des intérêts individuels, la démocratie devrait produire les conditions de régénération de la vie et servir à contenir et à atténuer les dommages accumulés[1]. L'entrevue évoque comme signes de cette disposition des mouvements de protestation dans des pays aussi différents que la France, la Serbie, l'Inde, l'Équateur, les États-Unis et l'Espagne, ainsi que les luttes pour l'Amazonie et le mouvement féministe latino-américain Ni Una Menos.
Au Québec, l'idée du soin comme responsabilité publique a déjà une traduction institutionnelle. La Loi visant à reconnaître et à soutenir les personnes proches aidantes, adoptée en octobre 2020, a donné naissance à une Politique nationale en avril 2021 puis à un plan d'action gouvernemental 2021-2026 comptant 61 mesures[7]. Les données de Statistique Canada rappellent l'enjeu : en 2015, les femmes consacraient en moyenne 3,9 heures par jour au travail non rémunéré, soit 1,5 heure de plus que les hommes[8].
L'existence de la loi ne règle pas la question de fond soulevée par Brown. Le plan d'action arrive à échéance cette année, et c'est un nouveau gouvernement qui devra décider de la suite, de son financement et de ses cibles. C'est sur ce terrain, celui de l'exécution budgétaire, que la proposition philosophique rencontre son épreuve la plus concrète.
Coalitions, élections et revendications communes
Pour Brown, la tâche inachevée de la gauche est de bâtir des alliances sans sectarisme. Elle cite le stratège Steve Bannon comme exemple d'une droite américaine capable de maintenir de larges coalitions entre groupes aux intérêts divergents, des patrons de la technologie aux milieux financiers[1]. Elle juge aussi déterminantes les élections de mi-mandat américaines du 3 novembre et formule des critiques directes envers l'administration Trump, une évaluation qui lui appartient et qui divise l'électorat américain.
L'exemple positif qu'elle cite est celui de Zohran Mamdani, maire de New York depuis janvier, élu sur une plateforme centrée sur le logement, l'alimentation et le transport à prix abordable. Le bilan factuel est plus nuancé. Un reportage de News 12 sur ses cent premiers jours faisait état d'un taux d'approbation de 48 % selon un sondage Marist, d'un gel des loyers possible mais non garanti et d'autobus gratuits reportés, ce que le maire a lui-même confirmé à Politico[11].
Le Québec offre un cas d'étude immédiat. Lors du scrutin du 5 octobre, dominé selon La Presse canadienne par l'incertitude économique, le coût de la vie et la perspective d'un troisième référendum[10], les électeurs ont porté au pouvoir un gouvernement minoritaire du Parti québécois. Selon les résultats préliminaires rapportés par Le Soleil, le PQ a fait élire 59 députés, contre 40 pour le Parti libéral, 19 pour le Parti conservateur et 9 pour Québec solidaire, tandis que la Coalition avenir Québec a été rayée de la carte[9]. Le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, a lui-même interprété le résultat comme une demande de collaboration entre partis.
Brown n'a pas commenté la situation québécoise, et sa thèse ne permet pas de lire directement ce résultat. Elle offre toutefois une grille d'analyse : une partie de l'électorat a sanctionné un gouvernement sortant sur le coût de la vie et le logement, des revendications matérielles proches de celles qu'elle décrit, tout en distribuant ses votes entre des formations aux projets très différents. Le Parlement qui en sort devra négocier, ce qui correspond, en partie, à l'exigence de coalition qu'elle adresse à la gauche américaine.
Ce que l'entrevue apporte au débat
L'intérêt de Brown tient moins à des solutions clés en main qu'au déplacement de la question. Plutôt que de se demander seulement qui gagnera la prochaine élection, elle demande quel type de sujet politique l'arrangement actuel produit, et si ce sujet est encore capable de penser en termes collectifs. Les données canadiennes montrent une insatisfaction réelle et répandue. Elles montrent aussi que cette insatisfaction ne se traduit ni par un rejet de la démocratie ni par l'adhésion à un projet unique.
Entre la théorie et la politique publique, le Québec a déjà inscrit le soin dans la loi. Reste à voir si cet engagement obtiendra budget, priorité et continuité dans une Assemblée nationale où aucun parti ne peut gouverner seul.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la démocratie réparatrice proposée par Wendy Brown?
C'est un modèle dans lequel la démocratie donne la priorité à la régénération des conditions de vie, au soin collectif et à la limitation des dommages sociaux et environnementaux que Brown attribue au néolibéralisme, plutôt qu'aux intérêts individuels.
Pourquoi Brown affirme-t-elle que le néolibéralisme n'est pas seulement économique?
En s'appuyant sur Foucault, elle le décrit comme une rationalité qui façonne les valeurs, les familles et les formes de vie commune, amenant chacun à se voir comme l'entrepreneur de soi-même.
Les Canadiens sont-ils satisfaits de leur démocratie?
Selon le Pew Research Center (2026), 43 % des Canadiens sont satisfaits du fonctionnement de la démocratie et 56 % insatisfaits, contre 30 % de satisfaits aux États-Unis.
Quel a été le résultat des élections québécoises du 5 octobre 2026?
Le Parti québécois forme un gouvernement minoritaire avec 59 sièges, selon les résultats préliminaires. Le PLQ en a obtenu 40, le PCQ 19 et Québec solidaire 9. La CAQ n'a fait élire aucun député.
Le Québec a-t-il une politique publique liée au soin collectif?
Oui. La Loi visant à reconnaître et à soutenir les personnes proches aidantes (2020) a mené à une Politique nationale (2021) et à un plan d'action 2021-2026 de 61 mesures.
Cet article est une analyse originale du Tissu fondée sur l'entrevue « Wendy Brown, politóloga: "Llevamos un tipo de vida insostenible y lo sabemos" », de Mar Padilla, publiée par EL PAÍS le 24 octobre 2026, et complétée par une recherche indépendante dans des sources québécoises, canadiennes et internationales. Il ne s'agit ni d'une traduction ni d'une reproduction du texte original, dont les droits appartiennent à EL PAÍS.