Développement durable · Climat et santé · 28 octobre 2026
En 2023, l'exposition aux températures élevées a été associée à environ 710 000 décès dans le monde, un record historique. Plus de 70 % de ces morts peuvent être attribuées au réchauffement causé par l'activité humaine, principalement par la combustion des énergies fossiles. Ce chiffre ouvre la dixième édition du rapport The Lancet Countdown sur la santé et les changements climatiques, rendue publique ce mercredi 28 octobre et présentée en primeur par le quotidien espagnol El País1. Pour donner un ordre de grandeur, la couverture de l'Agence France-Presse souligne que ce bilan dépasse celui du paludisme ou du VIH4.
La conclusion centrale du document tient moins à un chiffre qu'à un rapport de vitesses. Les dommages que le climat inflige à la santé progressent plus vite que la réponse des gouvernements. Les auteurs demandent donc que la crise climatique soit officiellement reconnue comme une urgence sanitaire mondiale. Ils souhaitent aussi que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) se dote d'un instrument propre pour coordonner la riposte internationale, sur le modèle de ce qui existe déjà pour les pandémies.
Ce que mesure le rapport et ce qu'il révèle
Le Lancet Countdown est coordonné par l'University College London (UCL) en collaboration avec l'OMS. L'édition 2026 réunit 146 chercheurs issus de plus de 100 institutions dans une trentaine de pays. Elle suit 54 indicateurs qui relient climat et santé1. La période retenue est délibérée. Le rapport compare la décennie qui a suivi l'entrée en vigueur de l'Accord de Paris (2016 à 2025) à la décennie précédente (2006 à 2015). Selon le résumé officiel du rapport, de nombreux risques ont augmenté plus vite au moment même où le monde s'était engagé, en principe, à agir2.
Côté mortalité, le rapport estime à 540 800 par année la moyenne des décès associés à la chaleur entre 2016 et 2023. Parmi eux, 68 % (369 900) seraient attribuables aux changements climatiques. Cette proportion était de 55 % (219 100 par année) entre 2006 et 2015, selon les données diffusées par la revue3. Au total, la période écoulée depuis l'entrée en vigueur de l'Accord de Paris compte près de 3 millions de décès liés à la chaleur.
Les chercheurs insistent : la mortalité n'est que la partie visible du problème. Derrière chaque décès, a expliqué à El País la directrice générale du Countdown, Marina Romanello, se cachent une charge de maladie beaucoup plus lourde, une pression accrue sur les hôpitaux et des effets en cascade sur l'économie1. L'indicateur sur le travail illustre cet enchaînement. En 2025, la perte de capacité de travail causée par la chaleur a coûté à l'économie mondiale environ 1 070 milliards de dollars américains en revenus potentiels. Cela représente 0,91 % de la production mondiale, et c'est la troisième année de suite au-dessus du seuil des 1 000 milliards2. L'agriculture et la construction, deux secteurs où l'on travaille surtout à l'extérieur, ont concentré respectivement 38 % et 29 % de ces pertes1.
Le cycle de l'eau complète le tableau. Selon les données reprises par le quotidien espagnol, les sécheresses extrêmes ont touché 52 % de la surface terrestre en 2025. Les épisodes de précipitations extrêmes ont touché en moyenne 17,2 % des terres émergées chaque année entre 2016 et 2025, contre 14,8 % la décennie précédente1. Cette combinaison menace la production alimentaire et accroît les risques d'inondations, de glissements de terrain et de maladies d'origine hydrique.
Du diagnostic à la proposition : un mécanisme d'urgence pour le climat
La recommandation la plus nouvelle du rapport porte sur les institutions. L'OMS dispose aujourd'hui de l'urgence de santé publique de portée internationale (USPPI), prévue par le Règlement sanitaire international. Elle l'a déclenchée notamment pour la COVID-19 et la mpox. Marina Romanello a expliqué à El País que cet instrument peut servir de source d'inspiration. Selon elle, toutefois, la nature du problème climatique, durable et sans frontières, exige un dispositif propre, fondé sur une réponse coordonnée entre les pays1.
Le professeur Ollie Jay, du centre de recherche sur la chaleur et la santé de l'Université de Sydney, a proposé au journal une analogie clinique. La planète, selon lui, ne fait pas de fièvre, qui est un mécanisme de défense de l'organisme. Elle serait plutôt en hyperthermie, comme un corps enveloppé dans une couverture qu'il ne peut retirer pendant que sa température grimpe. La Terre n'en est pas encore au coup de chaleur, a-t-il précisé, mais elle suit cette trajectoire. Face à un patient dans cet état, on recommanderait une intervention énergique1.
« Ce qui manque, ce ne sont pas les preuves, mais la volonté politique d'agir. »
Helen Clark, présidente du Conseil du Lancet Countdown
Cette phrase de Helen Clark, ancienne première ministre de la Nouvelle-Zélande, est tirée du communiqué du rapport5. Elle résume le déplacement du débat. La science sur le lien entre climat et santé est solidement établie ; le goulot d'étranglement se situe désormais du côté de la gouvernance.
Le paradoxe budgétaire : subventions aux fossiles contre budgets de santé
C'est sur ce terrain que le rapport devient le plus gênant pour les gouvernements. Pour répondre à la flambée des prix de l'énergie, les États ont porté les subventions nettes aux combustibles fossiles à des niveaux records entre 2022 et 2024. En 2024, dix pays y ont consacré plus d'argent qu'à leur système de santé2. Ces subventions nettes ont doublé depuis 2016 et totalisent 6 200 milliards de dollars américains depuis l'adoption de l'Accord de Paris. Par ailleurs, les plans de production pétrolière et gazière des cent plus grandes entreprises du secteur restent incompatibles avec les seuils de réchauffement jugés sécuritaires1.
Le Canada se trouve au cœur de cette contradiction. En juillet 2023, Ottawa a présenté son cadre d'élimination des subventions « inefficaces » aux combustibles fossiles11. Le gouvernement fédéral le présentait alors comme une longueur d'avance sur ses partenaires du G20. Or la définition retenue exclut de nombreuses formes d'appui. Selon l'organisme Environmental Defence, le gouvernement fédéral a tout de même accordé au moins 29,6 milliards de dollars en soutien financier au secteur pétrolier et gazier en 2024. Cette somme englobe des subventions directes, des allègements fiscaux, des prêts et des garanties12. Environ 20 milliards de dollars sont allés à l'agrandissement du pipeline Trans Mountain, et quelque 7,5 milliards ont transité par Exportation et développement Canada. Sur cinq ans, le soutien fédéral cumulé atteindrait 74,6 milliards de dollars.
Le Québec occupe une position singulière dans ce paysage. La province ne produit pas de pétrole et a adopté en 2022 une loi qui met fin à la recherche et à la production d'hydrocarbures sur son territoire. Elle participe aussi, avec la Californie, à un marché du carbone. Mais les contribuables québécois financent, par l'entremise du budget fédéral, une part du soutien accordé à l'industrie fossile ailleurs au pays. La contradiction relevée par le Lancet Countdown n'oppose donc pas seulement des pays entre eux ; elle traverse aussi les fédérations.
Le Québec et le Canada sur la carte de la chaleur
Les chiffres mondiaux ont un écho direct ici. Le plus récent bilan de l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) couvre la période de 2010 à 2024. Il estime qu'environ 623 décès par année sont attribuables en moyenne à la chaleur estivale au Québec6. L'année 2018 est la plus meurtrière de la série, avec environ 943 décès estimés. On en compte 621 en 2023 et 841 en 2024. La région de Montréal présente la plus forte proportion de décès attribuables. L'INSPQ rappelle que la chaleur agit généralement comme facteur contributif plutôt que comme cause unique. Ses effets se font aussi sentir sur le réseau : lors de la vague de chaleur de 2018, les transports ambulanciers ont augmenté de 11 % à 23 % dans les régions touchées7.
La géographie urbaine pèse lourd. Selon la note d'orientation canadienne du Lancet Countdown de 2021, pendant la vague de chaleur de 2018 à Montréal, les personnes à risque couraient deux fois plus de risques de mourir si elles vivaient dans un îlot de chaleur urbain8. Le risque dépend donc moins du seul pic de température que du lieu où l'on vit, de la qualité du logement et de l'accès à la climatisation ou à la verdure.
À l'échelle canadienne, le dôme de chaleur de 2021 demeure la référence la plus tragique. Le Service des coroners de la Colombie-Britannique a confirmé 619 décès liés à la chaleur à la fin de juin et au début de juillet 20219. Près de 98 % sont survenus à l'intérieur, 67 % des victimes avaient 70 ans ou plus et 56 % vivaient seules. Ce profil correspond à celui que décrivent les études québécoises : personnes âgées, isolées et mal logées.
Les auteurs canadiens du Lancet Countdown, appuyés par l'Association médicale canadienne, l'Association canadienne de santé publique et l'Association des infirmières et infirmiers du Canada, ont publié en 2025 leurs priorités pour le pays. Ils y jugent que l'adaptation du système de santé reste peu développée10. Ils réclament un financement complet de la Stratégie nationale d'adaptation, des normes de sécurité thermique et de ventilation filtrée pour le logement abordable et un resserrement de la réglementation fédérale sur le méthane. Sur la scène internationale, d'autres pays ont fait des choix différents. Lors de la COP30 à Belém, en novembre 2025, une coalition d'environ 80 pays a adhéré à un premier plan d'adaptation climatique entièrement consacré à la santé. La proposition du Countdown pousse la logique plus loin : transformer ces engagements volontaires en un mécanisme capable de mobiliser une réponse et des fonds.
Les limites d'une approche d'urgence
La proposition ne fait pas consensus, et certaines objections sont sérieuses. La première est conceptuelle. L'USPPI a été conçue pour des événements aigus à propagation rapide, qui commandent des mesures temporaires. Appliquer une logique d'urgence à un problème structurel, dont l'horizon se compte en décennies, risque de diluer la force de l'instrument. On peut aussi craindre une forme de lassitude face aux alertes, la déclaration perdant alors sa capacité de mobilisation.
La deuxième touche à la gouvernance. L'OMS fonctionne sous contrainte budgétaire et a perdu le financement des États-Unis, ce qui limite sa capacité à piloter un nouveau mécanisme d'envergure. Un instrument sans financement prévisible risquerait de reproduire le travers que dénonce le rapport : de vastes engagements, mal exécutés.
La troisième est méthodologique. Les estimations de mortalité attribuable reposent sur des modèles statistiques et des registres de décès souvent incomplets. L'INSPQ lui-même a relevé une sous-estimation importante des décès liés aux vagues de chaleur de 2018 à Montréal. Les marges d'incertitude sont larges, et la tendance compte davantage que le chiffre exact. Enfin, au Canada, le soutien au secteur pétrolier et gazier est souvent défendu au nom des emplois, de la sécurité énergétique et de l'abordabilité. L'abandon de la tarification du carbone pour les consommateurs, en 2025, a montré à quel point ces questions restent politiquement sensibles. Des données du FMI, citées par plusieurs organismes, indiquent toutefois que les subventions aux combustibles fossiles profitent jusqu'à six fois plus aux 10 % les plus riches qu'aux 20 % les plus pauvres13. Toute réforme exigerait donc des mesures de compensation sociale bien ciblées.
Ce qu'il faut surveiller
Le rapport paraît à quelques jours de la COP31, prévue du 9 au 20 novembre en Turquie3. Trois éléments méritent d'être suivis. D'abord, il faudra voir si un gouvernement accepte de porter la proposition d'un mécanisme d'urgence sanitaire climatique. C'est la condition pour qu'elle progresse à l'Assemblée mondiale de la santé. Ensuite, au Canada, on surveillera le financement réel de la Stratégie nationale d'adaptation et la conclusion des plans d'action fédéraux, provinciaux et territoriaux. Enfin, le soutien fédéral au secteur fossile restera un baromètre de la cohérence entre le discours climatique et les choix budgétaires.
Au Québec, la saison chaude est terminée, mais la question reste entière. La capacité du réseau de la santé, des municipalités et des propriétaires à protéger les aînés isolés et les quartiers en îlots de chaleur sera mise à l'épreuve dès l'été prochain. Ce sera aussi un premier test de la thèse que défend le Lancet Countdown depuis une décennie : une politique climatique est d'abord une politique de santé.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le rapport Lancet Countdown?
C'est le principal suivi annuel des effets des changements climatiques sur la santé humaine. Dirigé par l'University College London en collaboration avec l'OMS, il en est en 2026 à sa dixième édition. Il réunit 146 chercheurs issus de plus de 100 institutions et suit 54 indicateurs.
Combien de décès sont liés à la chaleur selon le rapport de 2026?
Environ 710 000 décès ont été associés à la chaleur en 2023, un record, dont plus de 70 % attribués aux changements climatiques d'origine humaine. Entre 2016 et 2023, la moyenne a atteint 540 800 décès par année, pour un total d'environ 3 millions.
Pourquoi déclarer une urgence sanitaire mondiale?
Selon les auteurs, les dommages à la santé progressent plus vite que la réponse des gouvernements. Ils proposent que l'ONU et l'OMS créent un mécanisme de réponse coordonnée inspiré de l'urgence de santé publique de portée internationale, utilisée lors des pandémies.
Combien de décès la chaleur cause-t-elle au Québec?
L'INSPQ estime qu'environ 623 décès par année sont attribuables en moyenne à la chaleur estivale entre 2010 et 2024. Le sommet de la période a été atteint en 2018, avec environ 943 décès. Montréal présente la plus forte proportion de décès attribuables.
Quel a été le bilan du dôme de chaleur de 2021?
Le Service des coroners de la Colombie-Britannique a confirmé 619 décès liés à la chaleur. Presque tous sont survenus à l'intérieur, et la majorité des victimes avaient 70 ans ou plus.
Combien le Canada consacre-t-il au secteur fossile?
Selon Environmental Defence, au moins 29,6 milliards de dollars de soutien fédéral ont été accordés au secteur pétrolier et gazier en 2024, dont environ 20 milliards pour le pipeline Trans Mountain.
Note de la rédaction : ce texte s'appuie sur le reportage de Manuel Planelles publié par le quotidien El País le 27 octobre 2026, accessible à ce lien. Il ne s'agit pas d'une traduction. Les informations attribuées à El País ont été reformulées et créditées, et l'analyse a été enrichie de sources québécoises, canadiennes et internationales indépendantes.