Ce texte s'inspire de la chronique « Saberlo todo sobre nada » de Javier Sampedro, publiée par le quotidien espagnol El País le 24 octobre 2026. Le texte original n'est ni reproduit ni traduit : les idées de l'auteur sont résumées avec mention de la source, puis prolongées par des recherches indépendantes et un éclairage québécois et canadien.
Quiconque a suivi les émissions d'affaires publiques au printemps dernier connaît la formule. Avant de commenter les audiences de la Cour suprême du Canada sur la Loi sur la laïcité de l'État, le chroniqueur précise qu'il n'est pas constitutionnaliste. Avant de parler des taux de la Banque du Canada, il rappelle qu'il n'est pas économiste. Puis, la mise en garde faite, il donne son avis avec la même assurance qu'avant. Le geste ressemble à de l'humilité, mais il trahit autre chose : le sentiment répandu que chaque parcelle du monde est devenue si spécialisée qu'on ne peut plus en parler sans demander la permission.
C'est de ce tic de langage que part le journaliste scientifique Javier Sampedro dans une chronique publiée ce samedi par El País1. Son argument central : nous vivons sous une sorte de gouvernement des experts, qui produit des quantités énormes de données sans que celles-ci se traduisent, dans la même proportion, en compréhension. La solution, selon lui, ne passe pas par le touche-à-tout qui sait un peu de tout, mais par une figure plus rare, le généraliste modeste : quelqu'un qui maîtrise bien quelques domaines et sait voir les ponts entre eux.
La thèse a le charme d'une chronique, mais elle se prête à l'examen. Depuis une vingtaine d'années, des économistes, des sociologues des sciences et des psychologues ont accumulé des données qui permettent de mesurer jusqu'où elle tient, et où elle demande des nuances.
Les données ne sont pas le savoir
L'exemple le plus fort de la chronique est historique. Quand Nicolas Copernic publie son modèle héliocentrique en 1543, il ne dispose d'aucune observation nouvelle capable de renverser le système de Ptolémée. Les deux modèles décrivent le mouvement des planètes avec une précision comparable. Ce qui change, c'est la façon d'organiser ce que l'on sait déjà. Sampedro compare ce basculement au cube de Necker, la figure décrite en 1832 par le cristallographe suisse Louis Albert Necker, qui oscille entre deux interprétations sans qu'aucun trait du dessin ne bouge1.
La leçon : le progrès scientifique n'est pas synonyme d'accumulation de mesures. La physique de Newton a réuni la chute d'une pomme et l'orbite de la Lune sous une même loi. Maxwell a montré que l'électricité et le magnétisme sont deux visages d'un seul phénomène, dont la lumière fait partie. Santiago Ramón y Cajal a établi que le cerveau est fait de cellules individuelles, comme le reste du corps. Chaque fois, le saut est venu de quelqu'un capable de regarder des domaines séparés et de comprendre qu'ils parlaient de la même chose. Sampedro cite aussi Henri Poincaré, qui circulait entre topologie, équations différentielles et mécanique céleste et y trouvait des liens profonds1.
La formule qui donne son titre à la chronique, selon laquelle le spécialiste finit par tout savoir sur rien, circule depuis plus d'un siècle. Le site Quote Investigator en a retracé des versions attribuées au médecin William J. Mayo, à l'éducateur Nicholas Murray Butler ou à l'urbaniste écossais Patrick Geddes, entre autres7. L'auteur reste incertain ; l'inquiétude, elle, est tenace.
Le fardeau du savoir
Si la spécialisation a un coût, pourquoi ne cesse-t-elle de progresser ? L'économiste Benjamin Jones, de la Kellogg School of Management (Northwestern University), en a proposé l'explication la plus citée. Dans une étude parue dans la Review of Economic Studies en 2009, il avance le concept de « fardeau du savoir » : à mesure que le stock de connaissances grandit, chaque génération doit étudier plus longtemps pour atteindre la frontière, et compense en resserrant son champ2.
À partir d'une vaste base de données sur les inventeurs, Jones a montré que l'âge de la première invention, le degré de spécialisation et le travail en équipe ont augmenté avec le temps, et que spécialisation et équipes sont plus marquées dans les domaines les plus profonds2. Dans sa thèse de doctorat au MIT, il estimait qu'à la fin du 20e siècle, les innovateurs atteignaient la frontière du savoir environ 6,6 ans plus tard qu'au début du siècle2.
Le diagnostic de Jones n'est pas une condamnation morale de la spécialisation. Elle est une réponse rationnelle à un problème réel. Le coût se manifeste ailleurs : chaque chercheur voit un arc de plus en plus étroit du cercle des connaissances, et la capacité individuelle de faire des rapprochements improbables s'amenuise. La facture est transférée aux équipes, qui doivent assembler des pièces que personne ne maîtrise entièrement.
Plus d'articles, moins de ruptures
En janvier 2023, une étude faisant la une de la revue Nature a chiffré ce malaise. Michael Park, Erin Leahey et Russell Funk ont analysé 45 millions d'articles et 3,9 millions de brevets sur six décennies et conclu que les travaux scientifiques et technologiques rompent de moins en moins avec le passé pour ouvrir de nouvelles voies3. L'indicateur utilisé, l'indice CD, vérifie si les travaux ultérieurs citent la nouvelle découverte plutôt que ses références antérieures, signe qu'elle a rendu l'ancien savoir moins nécessaire.
Deux précisions comptent. D'abord, c'est la proportion de travaux de rupture qui a chuté, pas le nombre absolu de grandes percées, resté relativement stable. Ensuite, les auteurs ont observé que les chercheurs citent de plus en plus le même ensemble de travaux, eux-mêmes de plus en plus semblables. Park résumait le problème sans détour : publier article sur article à toute vitesse laisse peu de temps pour lire en profondeur et réfléchir aux grandes questions3. C'est la version chiffrée de l'inquiétude de Sampedro.
Le résultat a été contesté. En 2026, un groupe de critiques a publié dans Nature une analyse mettant en cause la méthode, et les auteurs ont répondu le jour même avec un test fondé sur le modèle de leurs critiques. Selon un communiqué de l'INSEAD, où Park enseigne aujourd'hui, la conclusion tient d'une base de données, d'une mesure et d'une méthode à l'autre4. Le débat reste ouvert, ce qui est exactement la façon dont la science devrait fonctionner.
Ce qui a diminué, ce n'est pas le nombre de grandes découvertes, mais la part qu'elles occupent dans une production scientifique qui s'est multipliée.Lecture du Tissu sur l'étude de Park, Leahey et Funk
La recette des idées à fort impact
S'il manque des liens, lesquels fonctionnent ? Une étude publiée dans Science en 2013 par Brian Uzzi, Satyam Mukherjee, Michael Stringer et Benjamin Jones a examiné 17,9 millions d'articles de toutes les disciplines. Le motif observé est presque universel : les travaux les plus influents s'appuient sur une base de références très classique, tout en y introduisant une dose de combinaisons inhabituelles. Les articles de ce type avaient deux fois plus de chances de figurer parmi les plus cités5.
Ce constat rejoint l'idée du généraliste modeste. Il ne s'agit pas de savoir un peu de tout, mais de maîtriser solidement un domaine et d'y faire entrer un élément venu d'ailleurs. La même étude apporte toutefois une nuance : les équipes étaient 37,7 % plus susceptibles que les auteurs seuls d'insérer ces combinaisons nouvelles5. Autrement dit, le pont entre disciplines peut être bâti par une personne polyvalente ou par un groupe bien composé.
Renards, hérissons et chroniqueurs
Sampedro conclut par un message aux analystes : cessez de vous excuser et apprenez ce qu'il faut pour comprendre le monde avant de l'expliquer. La recherche sur la question est solide. De la fin des années 1980 au début des années 2000, le psychologue Philip Tetlock a suivi des dizaines de milliers de prévisions formulées par des experts en politique et en économie, travail réuni dans Expert Political Judgment (2005)6.
Tetlock a emprunté au philosophe Isaiah Berlin la distinction entre les hérissons, qui savent une grande chose et l'appliquent partout, et les renards, qui savent beaucoup de petites choses, se méfient des grandes théories et assemblent des informations variées. Les renards ont vu plus juste, surtout à court terme, et ont mieux calibré la confiance accordée à chaque prévision6. Constat dérangeant : au-delà d'un seuil minimal, davantage d'expertise se traduisait surtout par plus d'assurance que de justesse, et les hérissons se trompaient même davantage dans leur propre spécialité.
Le profil du renard ressemble beaucoup au généraliste modeste de Sampedro. Ce n'est pas le chroniqueur qui se prononce sur tout, mais quelqu'un qui connaît quelques domaines assez à fond pour se méfier des explications uniques.
Et au Québec et au Canada ?
Le cas de la Loi 21 illustre bien le propos. En mars 2026, la Cour suprême du Canada a tenu quatre jours d'audiences sur la contestation de la Loi sur la laïcité de l'État, avec 61 parties entendues, un record selon le bureau des communications du tribunal8. Le cœur du débat porte sur l'usage préventif de la disposition de dérogation, l'article 33 de la Charte canadienne. C'est précisément le genre de question qui exige à la fois du droit constitutionnel et de la science politique : on ne mesure pas la portée de l'article 33 sans comprendre le fédéralisme canadien, les rapports entre Québec et Ottawa et l'équilibre entre parlements et tribunaux. Le « je ne suis pas juriste, mais » sert peu le public ici ; l'analyste capable de relier les deux registres le sert beaucoup.
Du côté de la recherche, le Québec a fait un choix institutionnel qui va dans le sens de Sampedro. Depuis le 1er juin 2024, les trois fonds sectoriels (Nature et technologies, Santé, Société et culture) sont regroupés au sein d'un seul Fonds de recherche du Québec. Au moment du projet de loi, le scientifique en chef Rémi Quirion présentait justement le rapprochement de chercheurs d'horizons différents comme l'un des grands défis d'un monde plus complexe9. Le FRQ exige d'ailleurs, dans certains programmes, que l'intersectorialité de l'équipe soit démontrée.
À l'échelle fédérale, le fonds Nouvelles frontières en recherche (FNFR), administré par le CRSH au nom des trois organismes subventionnaires, finance depuis 2018 des projets interdisciplinaires à haut risque et à haut rendement, peu susceptibles d'être retenus par les programmes classiques10. Son volet Exploration demande aux équipes d'aller au-delà des approches disciplinaires ou multidisciplinaires traditionnelles, et d'expliquer en quoi leur démarche est inédite. C'est, en somme, un pari institutionnel sur les combinaisons atypiques décrites par Uzzi.
La spécialisation n'est pas la coupable
Ce serait une erreur de lire la chronique comme un procès des spécialistes. Sampedro lui-même reconnaît que consacrer une carrière au spin d'une particule ou à un millimètre carré de cortex est nécessaire, parce qu'une belle théorie s'effondre devant une seule donnée bien mesurée1. Les travaux de Jones indiquent que la spécialisation est une adaptation inévitable à la croissance du savoir, pas une dérive2.
Les données d'Uzzi suggèrent en outre que le généraliste individuel peut être remplacé, du moins en partie, par des équipes diversifiées5. Le défi devient alors moins de former des esprits universels que d'organiser la collaboration : des modes de financement, d'évaluation et de carrière qui récompensent la recherche entre disciplines, et pas seulement le volume de publications. Les programmes interdisciplinaires comportent aussi leur piège, celui d'une étiquette ajoutée pour cocher une case, sans véritable intégration des savoirs. Enfin, il existe le risque inverse de celui que dénonce la chronique : le généraliste superficiel, dont l'assurance grandit plus vite que la compétence. Tetlock a montré que la notoriété d'un analyste ne garantit en rien sa justesse6.
L'intelligence artificielle, généraliste de demain ?
Sampedro avance, presque en passant, une hypothèse provocante : un système qui a tout lu pourrait un jour jouer le rôle du généraliste. L'idée appelle la prudence. Les modèles de langage savent rapprocher des textes issus de domaines éloignés, mais rapprocher n'est pas valider. Ce qui rend un lien précieux, chez Copernic comme chez Maxwell, c'est qu'il résiste à l'épreuve des données. Tant que cette vérification dépendra de personnes qui connaissent les domaines en jeu, la machine pourra élargir la portée du généraliste modeste, sans le rendre superflu.
Ce qu'il faut retenir
La chronique d'El País a raison de suggérer que le goulot d'étranglement de la science contemporaine n'est peut-être pas le manque de données, mais la rareté de ceux qui savent leur donner forme. Les recherches disponibles confirment une partie de l'intuition : le savoir pèse plus lourd, la part des ruptures a diminué et les idées les plus influentes naissent de combinaisons improbables ancrées dans des bases solides. Elles y ajoutent une nuance pratique : le généraliste modeste peut être une personne, une équipe ou une institution conçue pour favoriser la rencontre des disciplines. Pour le Québec, qui vient de réunir ses fonds de recherche sous un même toit, la question est de savoir si cette réforme produira de véritables croisements de savoirs, ou seulement un nouvel organigramme.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le « généraliste modeste » défendu par Javier Sampedro ?
C'est une personne qui connaît à fond quelques domaines et sait repérer les liens utiles entre eux. Elle se distingue du spécialiste strict, qui maîtrise un seul sujet, et du touche-à-tout, qui sait peu de choses sur beaucoup de sujets.
Qu'est-ce que le « fardeau du savoir » ?
Concept proposé par l'économiste Benjamin Jones en 2009. Plus le savoir accumulé grandit, plus chaque génération de chercheurs doit se former longtemps pour atteindre la frontière, et plus elle se spécialise, ce qui accroît la dépendance au travail en équipe.
La science devient-elle moins innovante ?
Une étude de Park, Leahey et Funk publiée dans Nature en 2023, portant sur 45 millions d'articles et 3,9 millions de brevets, indique que la proportion de travaux de rupture a baissé sur six décennies, alors que le nombre absolu de grandes percées est resté relativement stable. Le résultat a été contesté en 2026, et les auteurs maintiennent qu'il tient.
Les généralistes prévoient-ils mieux que les spécialistes ?
Dans les travaux de Philip Tetlock, les analystes au profil de « renard », qui combinent des sources variées et se méfient des explications uniques, ont vu plus juste que les « hérissons », attachés à une grande théorie. Le facteur décisif était le style de raisonnement, pas le degré de spécialisation.
Comment le Québec et le Canada favorisent-ils la recherche interdisciplinaire ?
Le Québec a regroupé en 2024 ses trois fonds sectoriels au sein du Fonds de recherche du Québec, notamment pour faciliter la collaboration entre disciplines. Au fédéral, le fonds Nouvelles frontières en recherche finance depuis 2018 des projets interdisciplinaires à haut risque et à haut rendement.