Politique · États-Unis · Élections de mi-mandat
À dix jours des élections de mi-mandat aux États-Unis, prévues le 3 novembre, l'une des voix les plus tenaces de l'aile progressiste du Parti démocrate a choisi de faire du scrutin le procès de son propre camp. Robert Reich, secrétaire au Travail durant le premier mandat de Bill Clinton et professeur à Berkeley, estime dans El País que les démocrates ont une dette envers la classe ouvrière et que la bataille pour le Congrès est l'occasion de commencer à la rembourser[1]. La thèse n'est pas nouvelle chez lui. Ce qui a changé, c'est le décor : une concentration de la richesse à un sommet historique, des dépenses électorales sans précédent d'un seul milliardaire et un électorat sans diplôme universitaire qui s'éloigne des démocrates depuis plus d'une décennie.
Qui est Robert Reich et pourquoi sa lecture compte maintenant
Né à Scranton, en Pennsylvanie, en 1946, Reich est passé par Oxford et Yale, a enseigné à Harvard et à Berkeley et a servi dans l'administration Gerald Ford puis dans le cabinet Clinton. Aujourd'hui âgé de 80 ans, il rejoint des millions de personnes sur Substack et les réseaux sociaux, un parcours qu'El País décrit comme celui d'un universitaire devenu influenceur[1]. En 2025, il a publié ses mémoires, Coming Up Short: A Memoir of My America (Knopf), arrivé en tête des ventes du New York Times. Le titre joue à la fois sur sa petite taille, liée à une maladie génétique rare, et sur l'idée que sa génération n'a pas été à la hauteur du pays dont elle a hérité, comme le résume la présentation de l'éditeur[2].
En septembre 2026, Reich a lancé à titre de producteur exécutif le documentaire The Work in Progress, réalisé par Ian Cheney, qui a parcouru six États en six mois en réunissant des inconnus de générations différentes pour parler de leur pays, selon la note de lancement publiée par Reich lui-même[3]. La question qui porte le film, ce que nous nous devons les uns aux autres comme membres d'une même société, traverse aussi l'entretien accordé au quotidien espagnol.
Le contrat social qui a cessé de tenir à la fin des années 1970
Le cœur du diagnostic de Reich est économique. Selon lui, le pacte hérité du New Deal (travaille fort, respecte les règles, et ta vie comme celle de tes enfants s'amélioreront) a fonctionné une trentaine d'années, de 1946 à 1978. Ensuite, le revenu réel des personnes sans diplôme universitaire a stagné, et la richesse accumulée au sommet s'est transformée en pouvoir politique pour réécrire les règles en faveur de ceux qui étaient déjà en haut[1].
Les chiffres d'institutions indépendantes appuient ce portrait, même si chaque série a ses limites. L'Economic Policy Institute (EPI), centre de recherche proche du mouvement syndical, calcule qu'entre 1979 et 2019, la productivité nette a progressé de 59,7 %, alors que la rémunération du travailleur typique n'a augmenté que de 15,8 %[4]. De 1948 à 1979, les deux courbes avaient pratiquement avancé ensemble.
Du côté du patrimoine, les comptes financiers distributifs de la Réserve fédérale indiquent que la part de la valeur nette des ménages américains détenue par le 1 % le plus riche a atteint 32,5 % au deuxième trimestre de 2026, le niveau le plus élevé de la série amorcée en 1989, contre un creux de 22,4 % en 1990[5]. L'indicateur fluctue avec la Bourse, puisque les plus fortunés détiennent l'essentiel des actions, mais la tendance de long terme est nette.
Le divorce entre les démocrates et ceux qui travaillent
Pour Reich, la génération d'après-guerre aux commandes du Parti démocrate a tenu la prospérité de la classe moyenne pour acquise et, à partir des années 1980, s'est mise à puiser aux mêmes sources de financement que les républicains : grandes fortunes et grandes entreprises. Donald Trump, un milliardaire, aurait occupé le vide ainsi créé en se présentant comme le vengeur des laissés-pour-compte[1].
Les données électorales confirment l'éloignement, sans en expliquer à elles seules les causes. Selon le sondage AP VoteCast, la part démocrate chez les électeurs sans diplôme universitaire est passée de 47 % en 2020 à 43 % en 2024[6]. À partir des données validées de la firme Catalist, le Center for Working-Class Politics estime que cet électorat accordait aux démocrates 51 % du vote bipartite en 2012, contre 45 % seulement en 2024, avec un recul dans tous les groupes raciaux[7]. Le glissement le plus rapide touche les travailleurs noirs et latinos sans diplôme, ce qui contredit l'idée d'un problème limité à l'électeur blanc des régions.
Gros argent, petites voix : le cas Musk
Dans l'entretien, Reich prend Elon Musk comme exemple de l'argent qui étouffe la voix de ceux qui n'en ont pas, et plaide pour une réforme des lois sur le financement électoral ainsi que pour un impôt sur les grandes fortunes[1]. Le montant qu'il évoque, plus de 300 millions de dollars, concorde avec ce qu'a rapporté la presse américaine. Selon Reuters, qui reprend une enquête du New York Times, Musk a dépensé environ 366 millions de dollars américains dans le cycle électoral de 2026, dont 276 millions entre juillet et septembre, répartis entre le super PAC républicain du Sénat, celui de la Chambre et son propre America PAC[8]. Il serait ainsi le plus important donateur individuel de ces élections.
Le mécanisme qui permet de tels montants est jurisprudentiel. Depuis l'arrêt Buckley v. Valeo (1976), la Cour suprême traite les dépenses politiques comme une forme d'expression protégée par le Premier amendement, et l'arrêt Citizens United (2010) a ouvert la voie aux super PAC, qui peuvent récolter et dépenser sans plafond tant qu'ils ne se coordonnent pas directement avec les campagnes. C'est contre cette architecture que Reich s'élève lorsqu'il parle de sortir le gros argent de la politique.
Le contexte électoral éclaire le pari. Les républicains contrôlent la Chambre avec 219 sièges contre 212 pour les démocrates, et 218 sièges sont nécessaires pour la majorité[9]. Les principaux modèles de prévision donnent l'avantage aux démocrates à la Chambre, tandis que le Sénat demeure plus disputé.
« Fascisme » : un mot qui divise
Reich ne se contente pas de qualifier Trump d'autoritaire. Il le décrit comme un dirigeant fasciste, cite le défi ouvert lancé aux tribunaux, l'empiètement sur les prérogatives du Congrès et la prise de contrôle de médias par des alliés, et va jusqu'à dire que la démocratie américaine est, d'une certaine façon, déjà perdue[1]. Il se dit pourtant prudemment optimiste, et parfois « optimiste à en avoir la nausée », tant les enjeux lui paraissent lourds[1]. Il rappelle avoir traversé le mouvement des droits civiques, les manifestations contre la guerre du Vietnam, les mouvements féministe et LGBT, et suggère que l'épreuve actuelle était peut-être nécessaire pour que le pays mesure à nouveau la valeur de la démocratie.
C'est la lecture d'un militant assumé, et elle doit être lue comme telle. Reich reconnaît lui-même avoir été un acteur secondaire de l'administration Clinton, dont il désigne aujourd'hui la déréglementation financière et la mondialisation comme une partie du problème. Il affirme s'y être opposé à l'époque, avoir défendu des syndicats plus forts et combattu la déréglementation de Wall Street, mais admet qu'il aurait pu plaider avec plus de force[1].
La conversation en personne, infrastructure démocratique
La partie la moins attendue de l'entretien porte sur le tissu social. Reich soutient que tout ne peut pas se régler par des politiques conçues à Washington et cite les coopératives appartenant aux travailleurs et la participation aux bénéfices comme moyens de décentraliser le pouvoir économique. Mais l'accent porte surtout sur la rencontre en personne : à ses yeux, la délibération entre gens qui pensent différemment est une exigence démocratique que les réseaux sociaux ne remplacent pas[1]. Le documentaire, distribué par Abramorama et produit par Inequality Media Civic Action, repose sur un jeu tout simple : tirer une chaise, poser des questions et écouter[3].
Au jeune adulte qui entre dans la vie active entre insécurité économique et arrivée de l'intelligence artificielle, Reich recommande d'étudier le premier Âge doré américain (environ de 1890 à 1920) et ce qui a suivi, l'ère progressiste puis le New Deal[1]. La comparaison historique est le fil conducteur de son argument : une concentration extrême de la richesse a déjà provoqué, par le passé, une réaction politique qui a réorganisé le capitalisme américain.
Le miroir québécois et canadien
Vu d'ici, le débat américain sur l'argent en politique a quelque chose de familier et d'étranger à la fois. Le Québec a pris le chemin inverse il y a près de cinquante ans. En 1977, l'Assemblée nationale adoptait à l'unanimité, sous le gouvernement de René Lévesque, la Loi régissant le financement des partis politiques, qui réservait aux seuls électeurs le droit de contribuer et écartait les entreprises. En 2012, après une série de scandales liés au financement politique, une nouvelle loi adoptée par consensus a abaissé le plafond annuel des dons de 1 000 $ à 100 $ par électeur, avec 100 $ supplémentaires en année électorale, et accru le financement public des partis[10].
Au fédéral, les contributions des entreprises et des syndicats sont interdites depuis 2006. Un particulier ne peut verser plus de 1 750 $ par année à chaque parti enregistré, et les tiers sont plafonnés à 700 000 $ en période préélectorale et 350 000 $ pendant la campagne pour leurs activités réglementées[11]. L'ordre de grandeur parle de lui-même : sans même convertir les devises, ce qu'Elon Musk a versé en un seul trimestre représente près de 400 fois le maximum qu'un tiers peut dépenser au Canada en période préélectorale. Il n'existe pas d'équivalent canadien aux super PAC.
Le modèle québécois n'est pas pour autant à l'abri des critiques. Le plafond de 100 $ a fait l'objet d'une contestation constitutionnelle, et des juristes comme ceux du blogue Double Aspect estiment qu'il est si bas qu'il risque de faire de la politique une affaire d'initiés[12]. La controverse des cocktails de financement de la CAQ en 2023 a aussi montré que des règles strictes n'effacent pas les soupçons d'accès privilégié; tous les partis s'étaient d'ailleurs dits ouverts à une hausse du plafond[13].
Sur les inégalités, le Canada se situe en deçà des États-Unis, sans y échapper. Selon Statistique Canada, les 20 % des ménages les plus riches détenaient 65,7 % de la valeur nette totale à la fin de 2025, contre 3 % pour les 40 % les moins nantis, un écart en hausse sur un an[14]. Le directeur parlementaire du budget estime pour sa part que le 1 % des familles les plus riches détient environ 24 % du patrimoine net[15]. Et le parallèle historique de Reich trouve un écho ici : selon Canadiens pour une fiscalité équitable, la part de la richesse détenue par les plus fortunés a reculé de l'après-guerre jusqu'aux années 1960, à la faveur de politiques qui faisaient contrepoids aux ultra-riches[16].
La politique américaine pèse enfin directement sur l'agenda québécois. Au terme des élections générales du 5 octobre, le Parti québécois a formé un gouvernement minoritaire. Son chef, Paul St-Pierre Plamondon, s'était engagé pendant la campagne à tenir un référendum sur la souveraineté, mais pas avant le départ de Donald Trump de la Maison-Blanche en 2029[17]. Autrement dit, le calendrier politique du Québec se règle en partie sur celui de Washington, ce qui donne au scrutin du 3 novembre une résonance bien au-delà de la frontière.
Ce qu'il faudra surveiller le 3 novembre
Le scrutin renouvelle les 435 sièges de la Chambre des représentants et environ le tiers du Sénat. Trois indicateurs diront si la lecture de Reich gagne ou perd du terrain : la marge démocrate chez les électeurs sans diplôme, surtout noirs et latinos; la performance des candidats soutenus par les super PAC financés par Musk dans les courses serrées; et, si les démocrates reprennent la Chambre, la place qu'occuperont la réforme du financement électoral et l'imposition des grandes fortunes dans leur programme. Sous Obama comme sous Biden, ces questions étaient restées sur les tablettes, ce que l'intervieweur a fait remarquer à Reich sans qu'il le conteste[1]. Pour le Canada, un Congrès plus combatif pourrait aussi peser sur la politique commerciale de l'administration, un enjeu de premier plan pour l'un des principaux partenaires économiques des États-Unis.
Questions fréquentes
Qui est Robert Reich?
Économiste et professeur à l'Université de Californie à Berkeley, né en 1946, il a été secrétaire au Travail durant le premier mandat de Bill Clinton (1993-1997) et a travaillé dans l'administration Gerald Ford. Il est l'auteur de livres sur les inégalités, dont Saving Capitalism, et des mémoires Coming Up Short (2025). Il est l'une des voix les plus influentes de l'aile progressiste du Parti démocrate.
Qu'a dit Reich à El País sur les midterms de 2026?
Dans un entretien publié le 24 octobre 2026, Reich affirme que le scrutin du 3 novembre est l'occasion pour les démocrates de commencer à rembourser leur dette envers la classe ouvrière. Il plaide pour sortir le gros argent de la politique, instaurer un impôt sur les grandes fortunes et renforcer les syndicats.
Combien Elon Musk a-t-il dépensé dans les élections de mi-mandat de 2026?
Selon Reuters et le New York Times, environ 366 millions de dollars américains dans le cycle amorcé en janvier 2025, dont 276 millions entre juillet et septembre 2026, versés surtout à des super PAC républicains et à son America PAC.
Quand ont lieu les élections de mi-mandat et quel est l'enjeu?
Le 3 novembre 2026. Les 435 sièges de la Chambre des représentants et environ le tiers du Sénat sont en jeu. Les républicains contrôlent actuellement les deux chambres.
Comment le Québec encadre-t-il le financement politique?
Depuis 1977, seuls les électeurs peuvent contribuer aux partis provinciaux. Depuis 2013, le plafond est de 100 $ par année et par parti, plus 100 $ en année électorale, et le financement public des partis a été accru. Au fédéral, les dons d'entreprises et de syndicats sont interdits depuis 2006 et les dépenses des tiers sont plafonnées.
Qu'est-ce que le documentaire The Work in Progress?
Un film de 2026 réalisé par Ian Cheney, avec Robert Reich comme producteur exécutif, qui réunit des inconnus de générations et d'horizons différents dans six États américains pour parler de démocratie, d'identité et de communauté.