Cahier Histoire · Exploration polaire · Lecture de 12 minutes
Pendant une bonne partie du XXe siècle, la réponse semblait assez simple pour figurer dans un examen scolaire : le pôle Sud avait été conquis par le Norvégien Roald Amundsen en 1911, et le pôle Nord par l'Américain Robert Peary en 1909. La première moitié de la phrase résiste à l'examen. La seconde, non. Comme le rappelle le biologiste et vulgarisateur J. M. Mulet dans un texte publié ce jeudi par le quotidien espagnol El País, l'arrivée de Peary au pôle Nord a tenu bien davantage à la force du récit qu'à la solidité des preuves1.
Revisiter cette histoire n'a rien d'un exercice de démolition de héros. C'est une façon de comprendre comment se fabrique un « premier » dans l'histoire de la science et de l'exploration : qui a l'autorité de déclarer qu'un événement a eu lieu, quel type de preuve on exige, et pourquoi certaines versions deviennent officielles pendant que d'autres s'effacent. C'est aussi une histoire qui passe par le territoire canadien, par une usine de Valcourt et par ceux qui ont fait le travail le plus dur sans jamais apparaître sur la photo.
Pourquoi l'Arctique est devenu une obsession
L'intérêt pour l'extrême Nord est d'abord commercial. Bien avant le canal de Panama, les puissances européennes ont financé pendant des siècles des expéditions à la recherche du passage du Nord-Ouest, une route maritime à travers l'archipel arctique canadien qui raccourcirait le trajet entre l'Europe et l'Asie. La route existait, mais la glace la rendait presque impraticable. Amundsen fut le premier à la franchir, à bord du petit voilier Gjøa, au terme d'une traversée étalée de 1903 à 19061.
Quand il devint clair que le passage ne servirait pas au commerce de l'époque, le pôle Nord cessa d'être un problème de logistique pour devenir un trophée. Au tournant du XXe siècle, atteindre 90 degrés de latitude nord signifiait prestige national, commandites, conférences à guichets fermés et une place dans les manuels. Ce contexte aide à comprendre la suite.
1909 : deux revendications et aucun témoin capable de vérifier
En septembre 1909, le public américain reçoit, à quelques jours d'intervalle, deux nouvelles contradictoires. Le médecin Frederick Cook, qui avait participé à une expédition antérieure de Peary, annonce avoir atteint le pôle en avril 1908. Peu après, Peary déclare l'avoir atteint le 6 avril 1909. La querelle fait la une, mais la revendication de Cook s'écroule rapidement devant la faiblesse de ses données, et Peary hérite du titre.
Le problème, c'est que la preuve fournie par Peary est elle aussi limitée. Parti du cap Columbia, sur l'île d'Ellesmere, dans l'actuel Nunavut, le groupe final se composait de Peary, de son assistant de longue date Matthew Henson et de quatre jeunes Inuits du nord-ouest du Groenland : Ootah, Egingwah, Seegloo et Ooqueah. Aucun d'eux n'était formé pour contre-vérifier les relevés au sextant, l'instrument qui permet de calculer la latitude à partir de la hauteur du Soleil. Peary avait renvoyé, quelques jours plus tôt, le dernier membre de l'équipe capable de faire cette vérification. Il ne restait que ses carnets et ses calculs.
Le point le plus sensible a toujours été celui des distances. Pour respecter le calendrier qu'il décrit, Peary aurait parcouru le dernier tronçon à des vitesses bien supérieures à celles enregistrées jusque-là, sur une banquise hérissée de crêtes de pression et fendue de chenaux. Des décennies plus tard, l'Américain Ralph Plaisted, arrivé au pôle en motoneige en 1968, jugeait invraisemblable qu'on ait pu faire l'aller en 37 jours et le retour en 16 seulement, puisque les pistes ouvertes par son équipe disparaissaient en quelques heures avec la dérive des glaces6.
Un débat de plus d'un siècle
Le doute a suivi Peary dès son annonce. En 1973, l'astronome américain Dennis Rawlins publie un livre soutenant que Peary savait ne pas avoir atteint le pôle et avait fabriqué ses données. En 1988, l'explorateur britannique Wally Herbert, mandaté par la National Geographic Society pour étudier les carnets, conclut que les relevés ne suffisent pas à appuyer l'arrivée; l'analyse devient le livre The Noose of Laurels, paru l'année suivante. En 1991, la revue de l'U.S. Naval Institute recensait cinq théories distinctes défendues par des spécialistes de la navigation astronomique et de l'exploration polaire8.
Aujourd'hui, la position dominante chez les historiens polaires est que l'arrivée de Peary ne peut pas être considérée comme démontrée. Les estimations les plus citées le placent à quelques dizaines de kilomètres du point exact. Cela n'enlève rien à l'effort physique de l'expédition, mais cela déplace le titre.
Contrepoint
Peary a des défenseurs qualifiés. En 1989, la National Geographic Society elle-même, commanditaire historique de l'explorateur, a confié à la Foundation for the Promotion of the Art of Navigation une analyse fondée notamment sur la mesure des ombres dans les photographies de l'expédition et sur les sondages de profondeur consignés. Conclusion : Peary se serait approché à environ 8 kilomètres du pôle au plus, une marge compatible avec la précision des instruments de l'époque. Le président de l'organisme a alors présenté ce résultat comme la fin de la controverse.
Les critiques répliquent que l'étude ne règle ni la question des vitesses ni l'absence de vérification externe des relevés au sextant. Le mérite de ce contrepoint est de rappeler que « non démontré » et « frauduleux » sont deux affirmations différentes. La première fait largement consensus; la seconde reste disputée.
Alors, qui fut le premier?
La question n'a de réponse qu'une fois le critère défini. Arriver par les airs, fouler la glace, rouler en véhicule motorisé ou avancer à la seule force des humains et des chiens sont des exploits différents, et chacun a son pionnier confirmé.
Le premier survol avéré a lieu le 12 mai 1926, à bord du dirigeable Norge, lors d'une expédition dirigée par Amundsen, financée en partie par l'Américain Lincoln Ellsworth et conçue et pilotée par l'Italien Umberto Nobile. Selon le musée Fram d'Oslo, l'appareil est parti du Svalbard, a franchi le pôle et a poursuivi sa route jusqu'en Alaska, réalisant la première traversée aérienne de l'océan Arctique3. Trois jours plus tôt, l'Américain Richard Byrd avait annoncé un vol en avion jusqu'au pôle, mais, comme le signale le musée The Henry Ford, des doutes subsistent sur le fait qu'il ait réellement atteint le point visé4.
Les premiers à fouler le pôle Nord de façon confirmée sont soviétiques. Le 23 avril 1948, l'expédition scientifique Sever-2, dirigée par Aleksandr Kouznetsov, y pose trois avions avec 24 scientifiques et membres d'équipage. L'exploit est resté peu connu en Occident pendant des décennies, en partie à cause du secret de la guerre froide. Le journaliste Christopher Pala l'a reconstitué dans un article paru en 1999 dans la revue scientifique Polar Record, de l'Université de Cambridge, avec le témoignage de l'un des derniers survivants5. Les sondages réalisés par l'équipe ont aussi fourni l'une des premières indications d'une chaîne de montagnes sous-marine sous la glace, un détail qui pèse lourd dans la géopolitique actuelle de l'Arctique.
Par la surface, la première arrivée vérifiée de façon indépendante est celle de Plaisted, courtier d'assurances du Minnesota, le 19 avril 1968, au terme d'une expédition en motoneige partie de l'île Ward Hunt, au large d'Ellesmere. Selon le Smithsonian, le projet était né d'un défi lancé lors d'une conversation de bar11. Un avion météorologique de l'aviation américaine a survolé le groupe le lendemain et confirmé sa position. La première arrivée sans moteur survient le 6 avril 1969, soixante ans jour pour jour après la date revendiquée par Peary, lorsque Wally Herbert et trois compagnons atteignent le pôle en traîneaux à chiens pendant l'Expédition transarctique britannique. D'après le Guinness World Records, le groupe a achevé en mai de la même année la première traversée de l'océan Arctique par la surface, sur près de 6 000 kilomètres7.
| Critère | Premier confirmé | Date |
|---|---|---|
| Survol | Dirigeable Norge (Amundsen, Ellsworth, Nobile) | 12/05/1926 |
| Fouler le pôle | Expédition soviétique Sever-2 (A. Kouznetsov) | 23/04/1948 |
| Sous la glace | Sous-marin nucléaire USS Nautilus | 03/08/1958 |
| Surface, motorisé | Expédition Plaisted (motoneiges Ski-Doo) | 19/04/1968 |
| Surface, sans moteur | Wally Herbert (traîneaux à chiens) | 06/04/1969 |
Et le Québec dans cette histoire?
La première arrivée incontestée au pôle par la surface porte une signature québécoise. Les quatre motoneiges de l'expédition Plaisted étaient des Ski-Doo sortis de l'usine Bombardier de Valcourt, dans les Cantons-de-l'Est, et l'un des quatre hommes arrivés au pôle était Jean-Luc Bombardier, neveu de l'inventeur Joseph-Armand Bombardier, qui servait d'éclaireur. Il a tenu un journal quotidien de la traversée, aujourd'hui conservé au Musée de l'ingéniosité J. Armand Bombardier, à Valcourt13.
Le musée expose aussi sa machine, un Ski-Doo Super Olympique 1968 surnommé « Le Swinger no 6 », muni d'un réservoir d'essence supplémentaire sur le capot et d'un siège raccourci pour libérer de l'espace de chargement. Son odomètre affiche 1 328 kilomètres. Pour l'entreprise, l'expédition fut une démonstration publique de fiabilité au moment où la motoneige passait d'outil de travail à loisir de masse. Ironie de l'histoire : le véhicule imaginé par Bombardier pour remplacer l'attelage de chiens (le premier nom de la marque était « Ski-Dog ») a battu les chiens au pôle d'un an.
Le Canada, point de départ et revendicateur
On l'oublie souvent, mais la course au pôle s'est largement jouée à partir du territoire canadien. Peary partait d'Ellesmere, Plaisted de l'île Ward Hunt, juste au nord. Pour Ottawa, l'Arctique n'est jamais resté un simple décor d'exploits étrangers. En 1969, quand le pétrolier américain SS Manhattan devient le premier navire commercial à franchir le passage du Nord-Ouest sans demander la permission canadienne, la réaction est vive. Le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau répond en 1970 par la Loi sur la prévention de la pollution des eaux arctiques et par l'extension de la mer territoriale à 12 milles, une stratégie qui, selon une analyse parue dans le Journal of Canadian Studies, s'est appuyée sur les préoccupations environnementales de l'époque pour faire avancer la souveraineté canadienne14.
Le pôle lui-même est revenu dans l'actualité canadienne en mai 2019. Le Canada a alors déposé auprès de la Commission des limites du plateau continental de l'ONU une demande portant sur environ 1,2 million de kilomètres carrés de fonds marins arctiques, incluant le pôle Nord, selon Radio Canada International15. L'argument central est la dorsale de Lomonossov, cette chaîne sous-marine qui relie l'île d'Ellesmere à la Sibérie et que la Russie et le Danemark revendiquent aussi comme prolongement de leur propre plateau. Il s'agit de droits sur le sol et le sous-sol marins, pas d'une souveraineté sur la glace ni sur les eaux. Et le même média rappelait que la commission prendrait au moins dix ans avant de se prononcer.
Le parallèle avec 1909 est instructif. Hier comme aujourd'hui, le pôle se « gagne » sur dossier. La différence tient à la nature de la preuve : au récit d'un explorateur et à son carnet ont succédé des années de levés bathymétriques et géologiques, soumis à l'examen d'une commission internationale. Les sondages de la Sever-2, en 1948, comptaient d'ailleurs parmi les premiers indices de cette dorsale.
Avant d'être un exploit géographique, le pôle Nord fut un test : qui avait l'autorité de déclarer qu'une chose avait eu lieu?
Matthew Henson, l'homme qui portait l'expédition
Si la revendication de Peary est fragile, la contribution de Matthew Henson ne l'est pas. Né en 1866 au Maryland, fils de cultivateurs libres qui fuyaient la violence raciale de l'après-guerre de Sécession, Henson travaille comme mousse à l'adolescence puis rencontre Peary à Washington. Il l'accompagnera dans sept voyages en Arctique sur près de 23 ans.
Dans les faits, c'est lui qui fait fonctionner les expéditions. Selon la biographie publiée par le musée arctique Peary-MacMillan du Bowdoin College, Henson était le seul de l'équipe à parler couramment la langue inuit et menait les traîneaux avec l'habileté des chasseurs locaux, ce qui lui valait le respect des communautés dont l'expédition dépendait pour survivre2. Il construisait les abris, réparait les traîneaux, chassait et dressait les chiens. Souvent, il ouvrait la marche comme éclaireur.
La reconnaissance est venue lentement et tard. Henson publie son propre récit en 1912, mais passe des décennies dans des emplois modestes à New York. En 1937, il devient le premier Afro-Américain admis comme membre à vie de l'Explorers Club. Il reçoit des hommages de Truman puis d'Eisenhower, déjà âgé. À sa mort, en 1955, la demande de l'inhumer au cimetière national d'Arlington est refusée au motif qu'il n'avait jamais servi dans l'armée. D'après la notice de l'Encyclopedia.com, il faut une campagne menée par le chercheur S. Allen Counter, de Harvard, pour que le transfert soit autorisé. Il a lieu le 6 avril 1988, avec les honneurs militaires et en présence de descendants inuits de Henson et de Peary9. En 2000, il reçoit à titre posthume la médaille Hubbard de la National Geographic, et en 2021 un cratère lunaire prend son nom.
Le parcours de Henson a inspiré d'autres explorateurs noirs. Le Britannique Dwayne Fields, né en Jamaïque, raconte avoir découvert son histoire en se documentant sur l'Arctique avant de devenir, en 2010, le premier Britannique noir à marcher plus de 400 milles marins jusqu'au pôle Nord magnétique12. La distinction compte : le pôle magnétique, vers lequel pointent les boussoles, n'est pas le pôle géographique que se disputaient Peary et Cook. Il se trouvait d'ailleurs, à l'époque, dans l'archipel arctique canadien.
Ce que l'affaire enseigne sur la vérification d'un « premier »
La version de Peary a survécu des décennies parce qu'elle réunissait les ingrédients qui gagnent souvent les débats publics : un protagoniste charismatique, l'appui d'institutions puissantes comme la National Geographic et le gouvernement américain, une presse prête à raconter l'histoire, et un rival discrédité qui faisait paraître sa propre version plus plausible. Il ne manquait que l'essentiel : quelqu'un de l'extérieur capable de confirmer.
Ce n'est pas un hasard si toutes les conquêtes jugées avérées après 1909 ont un point commun. L'équipage du Norge avait des navigateurs et des caméras à bord. La Sever-2 était une expédition scientifique de plusieurs dizaines de personnes, avec des mesures consignées. Plaisted a attendu une nuit entière sur la glace qu'un avion militaire confirme sa position. L'exigence de vérification indépendante, qui paraît aujourd'hui évidente, a été apprise en bonne partie à travers les erreurs de la course au pôle.
Il y a aussi une couche que le récit officiel a longtemps effacée. Les quatre Inuits du groupe final de 1909 sont rarement nommés dans les récits classiques, alors que leurs savoirs de la banquise, des chiens et de la chasse rendaient l'expédition possible. Henson a dû attendre près de huit décennies pour obtenir sa place. Revisiter l'histoire du pôle Nord, c'est donc corriger deux imprécisions à la fois : qui est arrivé le premier, et qui a rendu la tentative possible.
Questions fréquentes
Robert Peary a-t-il été le premier à atteindre le pôle Nord?
Rien ne le confirme de façon indépendante. Les analyses de ses carnets estiment qu'il aurait pu s'arrêter de quelques dizaines à plus de cent kilomètres du pôle. Une étude de 1989 commandée par la National Geographic a soutenu qu'il s'en était approché à quelques kilomètres, mais la majorité des historiens polaires jugent la revendication non démontrée.
Qui a posé le pied le premier au pôle Nord?
Les 24 membres de l'expédition soviétique Sever-2, dirigée par Aleksandr Kouznetsov, qui y ont posé trois avions le 23 avril 1948.
Qui a survolé le pôle Nord le premier?
L'équipage du dirigeable Norge, avec Amundsen, Ellsworth et Nobile, le 12 mai 1926. Le vol de Richard Byrd, trois jours plus tôt, demeure contesté.
Quel est le lien entre le Québec et la conquête du pôle?
L'expédition de Ralph Plaisted, première arrivée par la surface vérifiée de façon indépendante, le 19 avril 1968, roulait en Ski-Doo fabriqués à Valcourt. Jean-Luc Bombardier, neveu de Joseph-Armand Bombardier, faisait partie des quatre hommes arrivés au pôle.
Le Canada revendique-t-il le pôle Nord?
En 2019, le Canada a demandé à l'ONU la reconnaissance de droits sur environ 1,2 million de kilomètres carrés de fonds marins arctiques, pôle Nord compris, en chevauchement avec la Russie et le Danemark. La demande vise le sol et le sous-sol marins, pas les eaux ni la glace.
Qui était Matthew Henson?
Explorateur afro-américain (1866-1955) qui a accompagné Peary dans sept voyages en Arctique. Il parlait inuit, menait les traîneaux et assurait la logistique des expéditions. Reconnu tardivement à cause du racisme de l'époque, il a été inhumé à Arlington en 1988 seulement.