Section Livres · Littérature et intelligence artificielle
En juillet, trois des écrivaines les plus respectées de la littérature hispanophone, la Mexicaine Cristina Rivera Garza, l'Argentine Selva Almada et l'Équatorienne Mónica Ojeda, ont choisi à l'unanimité, parmi 2 204 manuscrits venus de 22 pays, la novella Donde el agua trabaja, de l'avocat péruvien David Silva Rojas.2,3 Trois mois plus tard, un logiciel attribuait 99 % de ses quelque 26 000 mots à un modèle de langage.2 Le prix, le premier Almadía-Ventosa Arrufat, était doté de 20 000 euros et comportait une clause explicite : en participant, l'auteur déclarait que l'œuvre n'avait été écrite ni en tout ni en partie avec l'intelligence artificielle.2
L'affaire a été révélée par le quotidien espagnol El País, qui la présente comme la première de cette ampleur dans la littérature de langue espagnole. Dimanche, le chroniqueur Enrique Alpañés y est revenu dans une chronique sur ce que la polémique a révélé des écrivains, des promoteurs de l'IA et des réseaux sociaux (El País, « Los androides piden cuentas a las musas »).1
Pour les lecteurs québécois, le scénario a un air de déjà-vu. Un mois plus tôt, c'est un romancier de Montréal, Thélyson Orélien, qui se retrouvait au centre d'une tempête presque identique. Les deux affaires posent la même question, et elle concerne directement les prix d'ici : que fait une institution littéraire quand la seule preuve disponible est la parole de l'auteur contre l'estimation d'une machine?
L'éditeur entre le contrat et l'algorithme
La réaction d'Almadía, maison indépendante née à Oaxaca, a été prudente. Dans un communiqué conjoint avec la Fondation Ventosa Arrufat, elle a suspendu les présentations du livre en Espagne, qui devaient débuter à Madrid le jour même de la parution de l'enquête, et annoncé une révision détaillée « sans anticiper de conclusions » (El Debate/EFE).4 L'éditeur a rappelé que Silva Rojas avait attesté par contrat ne pas avoir utilisé l'IA, qu'il l'avait confirmé de vive voix, et que ni le jury ni l'équipe éditoriale n'avaient perçu de signes d'écriture artificielle.4 L'auteur, lui, a refusé de répondre aux journalistes (La Jornada).3
L'alerte n'est venue d'aucune institution. Elle est partie d'une lectrice sur X, le compte @IguanaLectora (Milenio),5 avant qu'El País ne soumette le texte au détecteur. L'enquête a aussi relevé des imprécisions dans la biographie diffusée de l'auteur (N+).6 Autrement dit, le contrôle de la paternité d'un prix international a été exercé, dans les faits, par des internautes et par un outil commercial.
Un détecteur comme témoin à charge
Pangram, conçu à New York, est devenu la référence du secteur. L'entreprise explique entraîner son modèle avec des paires de textes : l'un écrit par une personne, l'autre, un « double » généré par IA de même longueur, de même ton et sur le même sujet (Pangram).7 Des études indépendantes, citées par l'entreprise, le placent devant les autres détecteurs et même devant des lecteurs humains entraînés.
Une fiabilité moyenne élevée ne règle pourtant pas le cas particulier. Des évaluations indépendantes rapportent qu'un même texte peut être jugé 100 % humain en paragraphes séparés et 100 % IA une fois les passages réunis, ou que les pourcentages varient d'une analyse à l'autre (Hackceleration).8 Même Turnitin, le détecteur le plus utilisé dans les universités, précise que son résultat n'est fiable qu'au-delà de 20 % de contenu généré (Ecosistema Startup).9 S'y ajoute un problème statistique classique : un faible taux de faux positifs, mesuré sur des textes dont on sait qu'ils sont humains, dit peu de chose sur la probabilité d'erreur pour un livre précis dont personne ne connaît l'origine.
Alpañés souligne l'ironie de voir une IA décréter qu'un texte a été écrit par une IA, et imagine des robots exigeant des écrivains qu'ils justifient leur processus créatif.1 L'image est forte, mais le problème concret est plus terre à terre : aucun règlement littéraire ne semble prévoir quoi faire lorsqu'un score de détecteur contredit une attestation signée.
Montréal, épicentre malgré lui
Né en Haïti et installé au Québec depuis 2010, Thélyson Orélien a publié C'était ça ou mourir chez Boréal plus tôt cette année, avant que Grasset n'en acquière les droits pour l'Europe francophone (Euronews).11 Le roman, qui raconte la traversée des Amériques d'un migrant haïtien voulant rejoindre le Canada, s'est vendu à plus de 35 000 exemplaires en France.11 Le jour même où il recevait le Prix du roman Fnac, le compte anonyme « Balance ton Claude » affirmait sur X que Pangram le jugeait presque entièrement généré par IA (AFP).10 Le 25 septembre, l'Académie Goncourt retirait le livre de sa sélection (AAP).21 Au Québec, Boréal suspendait la tournée promotionnelle et le Salon du livre de l'Estrie retirait à l'auteur son titre d'invité d'honneur (AFP/Sud Radio).14
Orélien nie avoir utilisé l'IA. Dans un texte transmis à l'AFP, il a toutefois reconnu avoir repris sans attribution des passages d'auteurs reconnus dans des textes publiés peu après son arrivée au Canada. À la mi-octobre, Boréal a choisi de maintenir le roman en librairie, faute d'éléments permettant d'établir avec certitude un recours à l'IA (Le Soleil).13 Le détail technique a son importance : sur les mêmes extraits, d'autres détecteurs ont donné des probabilités allant de 7 à 59 %, et l'un d'eux a conclu à 100 % pour un passage et à 0 % pour l'autre.10
La défense d'Orélien soulève une question qui intéresse toute la francophonie nord-américaine. L'auteur soutient que les répétitions qu'on lui reproche relèvent d'une tradition littéraire haïtienne et caribéenne, et des commentateurs ont avancé que des logiciels entraînés surtout sur un français standard pourraient mal lire une langue créolisée.11 L'hypothèse n'est pas démontrée, mais elle mérite d'être posée ici : comment ces outils lisent-ils une prose qui s'écarte volontairement de la norme hexagonale, qu'elle soit haïtienne, acadienne ou québécoise?
Ce que la machine sait imiter
Les deux affaires partagent un motif dérangeant, que relève Alpañés : les cas les plus médiatisés d'écriture artificielle primée sont des romans sur la pauvreté, la migration et les minorités.1 Donde el agua trabaja raconte l'histoire d'une jeune femme qui quitte sa communauté pour travailler dans un vignoble d'Ica, au sud du Pérou, et le jury avait salué son usage « magistral » du silence comme ressource narrative (La República).16
Selon El País, l'écrivain chilien Rafael Gumucio a résumé l'enjeu en disant, en substance, que l'IA ne sait pas comment écrivent les pauvres, mais sait comment les critiques et les autres écrivains pensent qu'ils devraient écrire.1 L'Argentin Patricio Pron a pour sa part imputé le phénomène à la dépréciation de la littérature causée par la surproduction éditoriale, qui aurait habitué les lecteurs à des livres assez faibles pour avoir été écrits par des machines.1
Cette hypothèse dérange davantage les jurys que les détecteurs. Un modèle de langage reproduit, par construction, le motif le plus probable à partir de ce qui a déjà été écrit et célébré. Si une novella produite ainsi peut convaincre trois jurées de premier plan, la question n'est pas seulement celle de la fraude. C'est aussi celle du modèle de « littérature de témoignage » que les prix récompensent au point qu'il devienne statistiquement reproductible. Les sciences du comportement connaissent bien ce mécanisme : l'heuristique de fluidité, qui fait paraître plus vrais et plus aboutis les textes qui se lisent facilement.
Des lecteurs qui ont publié les premières pages du livre sur les réseaux y ont relevé les tics typiques de l'IA : énumérations en trois temps, phrases courtes, petites incohérences.1 L'écrivaine espagnole Azahara Palomeque a résumé le malaise d'une question : « ¿Qué te hace escritor si no escribes? ».1
Internet mort, lecteurs vivants
Alpañés élargit ensuite le propos à la théorie de l'internet mort, selon laquelle l'essentiel de ce qui circule en ligne serait produit par des robots. L'idée est née en 2021 sur un obscur forum, Agora Road, comme spéculation complotiste (Freetrade).20 Les chiffres lui donnent aujourd'hui une assise mesurable : selon le Bad Bot Report 2026 d'Imperva, fondé sur les données de 2025, 53 % du trafic web mesuré était automatisé (Correio Braziliense).17 Une étude de Pangram, citée par El País, estime que seulement 53,2 % des longs messages publiés sur X sont entièrement humains.1
Le chroniqueur raconte que, depuis avoir vu un mème présentant le CAPTCHA comme un ordinateur qui cherche un autre ordinateur de l'autre côté de l'écran, il se trompe parfois exprès en cliquant sur les photos d'autobus, pour tenir compagnie à sa machine.1 L'anecdote fait sourire, mais l'enjeu est sérieux pour le milieu du livre : l'économie qui produit des textes à grande échelle produit aussi des critiques, des recommandations et de l'enthousiasme à grande échelle. Alpañés note d'ailleurs que des comptes vérifiés de promoteurs de l'IA ont pris la défense du livre, dans une sorte de corporatisme algorithmique.1
Et au Canada? Les prix s'en remettent aux éditeurs
Les grands prix canadiens ont été interrogés sur la question dès le retrait du roman d'Orélien de la course au Goncourt. La Fondation Giller et la Writers' Trust affirment avoir des politiques excluant les œuvres écrites par IA, mais comptent largement sur l'attestation des éditeurs. La directrice générale du Giller, Elana Rabinovitch, estime que les maisons d'édition, qui travaillent de près avec leurs auteurs, sont mieux placées que les organisateurs de prix pour savoir si l'IA a été utilisée (La Presse Canadienne/Noovo).12 Le Conseil des arts du Canada, qui administre les Prix littéraires du Gouverneur général, dit élaborer une politique d'« attentes claires » qu'il espère appliquer au prochain cycle.12
Le modèle canadien est donc, pour l'essentiel, celui du prix Almadía : une attestation, puis la confiance. Or les deux affaires montrent que l'éditeur n'est pas un rempart suffisant. Almadía comme Boréal ont défendu leur auteur de bonne foi, et aucun n'avait rien remarqué avant que l'alerte ne vienne de l'extérieur. Boréal a d'ailleurs reconnu que le débat sur l'IA en création littéraire est « vaste, complexe et nuancé », et que ses balises se construiront avec l'ensemble du milieu (Noovo).22 Du côté des créateurs, l'Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) s'est jointe dès 2025 à un appel d'organisations culturelles réclamant un cadre strict et éthique pour l'IA générative (ActuaLitté).18
Le moment est donc propice. La politique du Conseil des arts du Canada n'est pas encore écrite, et les prix québécois, du Prix des libraires aux distinctions soutenues par le Conseil des arts et des lettres du Québec, n'ont pas encore été mis à l'épreuve par une affaire de ce genre.
Le risque de condamner sur un chiffre
Il y a de bonnes raisons de se méfier de l'empressement accusatoire. Les détecteurs sont probabilistes, et les auteurs débutants, ceux qui écrivent dans une langue seconde ou qui cultivent une prose dépouillée, voire une langue créolisée, peuvent être pénalisés pour des traits qui ressemblent à ceux d'une machine. Dans l'affaire Orélien, les outils se sont contredits.10 L'auteur estime être visé pour des motifs raciaux, et l'écrivain montréalais Rodney Saint-Éloi a dénoncé ce qu'il considère comme une exécution publique d'un jeune auteur (La Presse Canadienne/AFP).15 Almadía, de son côté, dit n'avoir aucune raison de douter de son lauréat.4
D'autres contestent l'idée que tout usage de l'IA invalide la paternité d'un texte. Paul Gigot, responsable des pages d'opinion du Wall Street Journal, a soutenu que le critère pertinent est de savoir si le texte publié reflète l'argument original de son signataire (Pasquale Pillitteri/Semafor).19 En 2024, la Japonaise Rie Kudan a remporté le prix Akutagawa et reconnu lors de la cérémonie que ChatGPT l'avait aidée pour une partie de son roman.9 Des interdictions absolues pourraient simplement pousser l'usage dans la clandestinité, sans rendre la littérature plus honnête.
Ce que les prix doivent apprendre
La position de cette section est que l'IA est un outil d'écriture légitime, comme l'ont été le correcteur orthographique et la recherche en ligne, à condition d'être déclarée. La paternité littéraire demeure toutefois un acte humain, et c'est précisément ce qu'un prix prétend reconnaître. Entre l'interdiction aveugle et la permissivité totale, les deux affaires suggèrent quatre ajustements concrets pour le Conseil des arts du Canada, le CALQ et les prix québécois et canadiens :
- Une déclaration détaillée. Plutôt qu'un oui ou non générique, l'auteur précise le type d'assistance utilisée : révision, recherche, traduction, génération de passages.
- La preuve du processus. Les finalistes conservent et, sur demande, présentent les versions, brouillons et historiques de modification de leur manuscrit. C'est l'équivalent littéraire de montrer son calcul, et pas seulement le résultat.
- Le détecteur comme indice, jamais comme verdict. Un score ouvre une vérification menée par des lecteurs experts avec plusieurs méthodes, y compris une attention aux variétés de français; il ne clôt jamais le dossier à lui seul.
- Le droit de réponse et la transparence. L'auteur est entendu avant toute sanction, et la décision finale est rendue publique avec ses motifs.
Rien de cela n'éliminera la fraude. Mais ces règles feraient passer le fardeau du doute des réseaux sociaux à l'institution qui décerne le prix, là où il aurait toujours dû se trouver.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'affaire Donde el agua trabaja?
C'est la novella du Péruvien David Silva Rojas, lauréate en juillet 2026 du premier Prix Almadía-Ventosa Arrufat, doté de 20 000 euros et interdisant l'IA. En octobre, le détecteur Pangram a attribué 99 % du texte à l'IA. L'éditeur a suspendu les présentations et lancé une révision; l'auteur avait attesté par contrat ne pas avoir utilisé cette technologie.
Quel est le lien avec l'affaire Thélyson Orélien?
Le romancier montréalais, publié chez Boréal, a été accusé en septembre sur la foi d'analyses de Pangram. Le Goncourt l'a retiré de sa sélection. Il nie avoir utilisé l'IA, reconnaît des plagiats dans des textes antérieurs, et Boréal maintient son roman en librairie. Les deux affaires reposent sur le même type de preuve.
Un détecteur peut-il prouver qu'un livre a été écrit par une machine?
Non, pas à lui seul. Son résultat est une estimation probabiliste; dans l'affaire Orélien, différents outils ont donné de 0 % à 100 % sur les mêmes extraits. Il faut le combiner aux brouillons, aux versions du manuscrit et au droit de réponse de l'auteur.
Comment les prix canadiens encadrent-ils l'IA?
Le Giller et la Writers' Trust excluent les œuvres écrites par IA, mais s'appuient surtout sur l'attestation des éditeurs. Le Conseil des arts du Canada élabore une politique pour les Prix littéraires du Gouverneur général.
Qu'est-ce que la théorie de l'internet mort?
C'est l'idée, née en 2021, que l'essentiel de l'activité en ligne serait produit par des robots et de l'IA. Complotiste à l'origine, elle s'appuie aujourd'hui sur des données comme celles d'Imperva : 53 % du trafic web automatisé en 2025.
Cet article a été produit à partir de la chronique « Los androides piden cuentas a las musas », d'Enrique Alpañés, publiée par le quotidien El País le 26 octobre 2026 (elpais.com). Le texte original n'a été ni reproduit ni traduit; les références qui y sont faites sont créditées au fil de l'analyse, complétée par des sources indépendantes.