Il y a un peu plus de dix ans, raconter sa journée à des centaines d'inconnus aurait semblé étrange. Aujourd'hui, on photographie son déjeuner, une rupture devient une légende sous une photo et les vacances se diffusent presque en direct. La frontière entre l'intime et le public s'est déplacée au point de faire de l'exposition une routine. Un reportage publié ce mercredi 28 octobre par le quotidien espagnol El País, signé par la journaliste Gema Lendoiro, déplace la question habituelle : l'enjeu n'est pas seulement ce que l'on montre, mais à quel point on a besoin que les autres le voient, et ce qu'on peut faire de tout ce qui reste enregistré.1
La question comporte deux couches, et les deux relèvent de la science. La première est psychologique : pourquoi la validation d'autrui pèse-t-elle autant à l'âge adulte? La seconde est informatique : que peuvent tirer les systèmes d'intelligence artificielle de photos, de commentaires et de déplacements qui, pris isolément, semblent anodins? Ce texte explore les deux à partir de recherches internationales et de données québécoises et canadiennes.
Le regard de l'autre comme miroir de l'identité
Interrogée par El País, la psychiatre Lucía Torres, directrice médicale de la plateforme espagnole Tranquilamente, part d'un mécanisme ancien : l'identité ne se construit pas dans la solitude.1 Pendant l'enfance, on a besoin du regard des figures de référence pour découvrir qui l'on est. Quelqu'un doit nous voir, nous nommer et nous renvoyer une image de nous-mêmes. L'adolescence puis l'âge adulte devraient permettre d'intérioriser cette fonction, de sorte que l'opinion d'autrui reste importante sans avoir le poids qu'a le regard des parents pour un jeune enfant.
Les réseaux sociaux, selon Torres, ont amplifié et prolongé ce besoin d'être vu. Vivre quelque chose ne suffit plus; il faut le voir reflété, partagé et approuvé. Elle précise que cela ne signifie pas que les adultes se comportent comme des enfants, mais qu'un mécanisme psychologique primaire peut être réactivé. Publier une photo n'est pas un problème en soi. La difficulté apparaît quand l'état émotionnel dépend de la réponse obtenue : mentions J'aime, commentaires, nombre d'abonnés ou silence.
En consultation, elle observe des personnes qui peinent à distinguer ce qu'elles désirent vraiment de ce qu'elles désirent parce qu'elles croient que ce sera bien reçu. L'identité devient plus fragile quand elle s'appuie sur un repère extérieur, par définition variable. Torres invoque la théorie de l'attachement : les réponses incohérentes et imprévisibles des figures de référence déstabilisent l'enfant. Toutes proportions gardées, les plateformes reproduisent cette imprévisibilité, puisqu'on ne sait jamais ce qui suscitera l'approbation, l'indifférence ou le rejet.
Le reportage rappelle aussi un concept classique du pédiatre et psychanalyste britannique Donald Winnicott : le faux self, une identité trop adaptée aux attentes extérieures, qui peut finir par éloigner la personne de sa propre expérience. Torres parle de l'écart entre le « moi vécu » et le « moi représenté ». Quand c'est la version projetée qui récolte la reconnaissance, le risque est d'organiser sa vie pour la préserver.
Quand la version publique est celle qu'on applaudit, la tentation est de vivre pour la protéger, et non l'inverse.
Ce que le cerveau enregistre quand les mentions J'aime arrivent
Les neurosciences apportent une pièce empirique à ce tableau. En 2016, une équipe de l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA) dirigée par Lauren Sherman a publié dans la revue Psychological Science une expérience menée auprès de 32 adolescents de 13 à 18 ans.2 Placés dans un appareil d'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, les participants faisaient défiler des photos dans une application imitant Instagram, y compris des images qu'ils avaient eux-mêmes soumises. L'étude manipulait le nombre de mentions J'aime : la même photo apparaissait avec beaucoup de réactions pour une moitié du groupe et avec peu pour l'autre.
Lorsque les jeunes voyaient leurs propres photos très « aimées », le noyau accumbens, pièce centrale du circuit de la récompense, s'activait davantage. Les adolescents avaient aussi tendance à aimer plus volontiers les images qui semblaient déjà populaires, signe de l'influence des pairs, même inconnus. L'étude ne mesure ni dépendance ni dommage, mais elle aide à comprendre pourquoi un chiffre à l'écran peut avoir un effet bien réel sur l'humeur, surtout à un âge où le système de récompense est particulièrement sensible.
De la vitrine à l'inférence : ce que l'IA déduit sans qu'on le dise
La seconde couche du problème existait à peine il y a dix ans. Ce qu'on publie n'est plus seulement regardé par des personnes; ce peut être traité par des systèmes capables de croiser d'immenses volumes d'information. Pour l'ingénieur informaticien Julio Domínguez, directeur de la croissance de l'entreprise Evolve, également cité par El País, ce ne sont pas les données qui ont changé, mais la capacité d'en extraire du sens.1 Il y a cinq ans, croiser les renseignements sur un utilisateur exigeait des équipes d'analystes et des objectifs fixés d'avance. Le processus peut désormais être automatisé.
Les modèles actuels sont multimodaux : ils traitent texte, image, son et vidéo. Une photo, un commentaire et une habitude de déplacement cessent d'être des pièces isolées. La démonstration la plus citée vient de l'École polytechnique fédérale de Zurich (ETH Zurich). Dans l'étude Beyond Memorization, présentée à la conférence ICLR 2024, Robin Staab, Mark Vero, Mislav Balunović et Martin Vechev ont constitué une base de vrais profils Reddit et testé neuf modèles de langage largement utilisés.3 Les systèmes ont inféré des attributs personnels comme la localisation, le revenu ou le sexe avec jusqu'à 85 % de réussite au premier essai et 95,8 % lorsqu'ils pouvaient proposer trois réponses. Ils l'ont fait pour un coût environ cent fois moindre et dans un temps 240 fois plus court que des évaluateurs humains.
La même recherche a montré que deux défenses courantes, l'anonymisation des textes et l'alignement des modèles, protégeaient mal contre ce type de déduction. Domínguez résume l'enjeu sans détour : l'inférence crée de nouvelles données sur la personne. Quelqu'un peut n'avoir jamais déclaré une situation personnelle et voir pourtant ses habitudes trahir cette information avec une précision raisonnable.
L'anonymat était déjà fragile avant l'IA générative
La fragilité de l'anonymat numérique précède d'ailleurs les robots conversationnels. En 2013, des chercheurs du MIT et de l'Université catholique de Louvain ont publié dans Scientific Reports l'étude Unique in the Crowd, qui analysait 15 mois de données de mobilité de 1,5 million de personnes.4 Avec une localisation enregistrée chaque heure, à la précision des antennes cellulaires, quatre points de lieu et d'heure choisis au hasard suffisaient pour identifier de façon unique 95 % des individus.
Les auteurs ont aussi montré que réduire la précision des données ne diminue que lentement le caractère unique des traces : même des bases grossières offrent peu d'anonymat. La nouveauté de 2026 n'est donc pas la possibilité de réidentifier quelqu'un, mais l'échelle et le coût. Ce qui exigeait un projet de recherche tient aujourd'hui dans une requête automatisée.
Un consentement que personne n'a le temps de donner
La réponse intuitive serait de lire attentivement ce que l'on accepte. El País rappelle un calcul bien connu des chercheuses Aleecia McDonald et Lorrie Cranor, de l'Université Carnegie Mellon : lire les politiques de confidentialité de tous les sites qu'un internaute moyen consulte en un an exigerait environ 244 heures.1,5 Pour Domínguez, les mécanismes de consentement eux-mêmes poussent vers des décisions rapides. Boutons « Accepter », demandes d'autorisation et bandeaux de témoins favorisent le clic immédiat, et l'information est cédée sans qu'on évalue à quoi elle pourra servir.
Le Québec a tenté de répondre à ce problème par la Loi 25, dont la majorité des dispositions est en vigueur depuis le 22 septembre 2023.9 Les entreprises qui recueillent des renseignements au moyen de technologies d'identification, de localisation ou de profilage doivent en informer les personnes concernées et désactiver ces fonctions par défaut, et la Commission d'accès à l'information dispose désormais de pouvoirs de sanction. La loi vise explicitement le profilage, ce qui la place en avance sur bien des juridictions. Reste une zone grise : une caractéristique sensible déduite par un modèle, sans jamais avoir été déclarée, bénéficie-t-elle de la même protection qu'un renseignement fourni directement? La question n'est pas tranchée.
Le portrait québécois et canadien
Le Canada compte parmi les pays les plus connectés. Selon le rapport Digital 2026: Canada de DataReportal, le pays comptait 33 millions d'identités actives sur les réseaux sociaux en octobre 2025, soit 82,1 % de la population.6 Au Québec, l'intensité d'usage progresse rapidement. L'enquête NETendances 2025 de l'Académie de la transformation numérique (ATN) de l'Université Laval indique que les internautes québécois qui utilisent les réseaux sociaux y consacrent en moyenne 3 h 41 par jour, soit 51 minutes de plus qu'un an auparavant.7 La hausse est la plus marquée chez les 55 ans et plus (+77 minutes) et chez les hommes (+72 minutes). Détail révélateur : 41 % consultent les réseaux au coucher et 38 % au réveil, mais 47 % disent avoir déjà pris des mesures pour réduire leur usage. Le désir de se déconnecter coexiste avec l'habitude de rester visible.
Chez les plus jeunes, le volet Famille numérique de NETendances montre que parmi les 49 % d'enfants de 6 à 17 ans qui utilisent les réseaux sociaux, 45 % y passent au moins trois heures par jour, selon leurs parents. Trois parents sur dix admettent ne pas savoir estimer ce temps. C'est précisément le groupe qui, pour reprendre l'analyse de Torres, construit encore son identité tout en apprenant à s'exposer.
Côté sécurité, les chiffres donnent la mesure de ce que représente la « matière première » entre de mauvaises mains. Le Centre antifraude du Canada a reçu en 2025 plus de 112 000 signalements, pour des pertes déclarées de plus de 704 millions de dollars; depuis 2022, le total dépasse 2,4 milliards.8 Or on estime que seulement 5 à 10 % des fraudes sont signalées, ce qui suppose un volume réel de dix à vingt fois supérieur. La fraude à l'identité arrive en tête des types les plus signalés, devant la fraude à l'investissement et la fraude aux services. En Espagne, toujours selon El País, le ministère de l'Intérieur a recensé 488 426 cyberdélits en 2025, dont près de neuf sur dix étaient des fraudes informatiques. Les méthodes de comptage diffèrent, mais le constat converge : l'usurpation et l'escroquerie se nourrissent de ce qu'on laisse traîner en ligne.
Les régulateurs l'ont constaté de près. En septembre 2025, le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada, la Commission d'accès à l'information du Québec et leurs homologues de la Colombie-Britannique et de l'Alberta ont publié les conclusions d'une enquête conjointe sur TikTok.10 Ils ont jugé inadéquats les efforts de la plateforme pour écarter les enfants et empêcher l'utilisation de leurs renseignements, considérés comme sensibles par défaut. La vérification de l'âge reposait essentiellement sur la date de naissance déclarée à l'inscription, facile à contourner.
Sur le plan politique, le débat porte désormais sur l'âge d'accès. En mai 2025, la Commission spéciale sur les impacts des écrans et des réseaux sociaux de l'Assemblée nationale a déposé 56 recommandations, dont une majorité numérique interdisant l'inscription aux réseaux sociaux avant 14 ans sans le consentement d'un tuteur.11 À Ottawa, le gouvernement a déposé en juin 2026 le projet de loi C-34 sur la sécurité numérique, qui propose d'interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, tout en prévoyant des exemptions pour les plateformes jugées suffisamment sécuritaires, sous la supervision d'une nouvelle Commission de la sécurité numérique.12 Le texte est toujours à l'étude.
Réduire la surface : trois réflexes et un changement de mentalité
Lire toutes les politiques de confidentialité n'est pas réaliste. Domínguez propose plutôt de réduire la surface d'exposition.1 Premier réflexe : vérifier les autorisations des applications, en particulier la localisation, la caméra, le micro et les contacts, et se demander si chacune est vraiment nécessaire. Deuxième réflexe : confirmer par un autre canal toute demande inattendue. Si un proche écrit pour demander un virement, il vaut mieux raccrocher et le rappeler au numéro habituel. Au Canada, où l'arnaque dite « des grands-parents » est bien connue des corps policiers, ce conseil prend une portée nouvelle à l'ère des voix synthétiques. Troisième réflexe : activer l'authentification à deux facteurs sur les comptes importants.
- Autorisations : couper l'accès à la localisation, au micro et aux contacts pour les applications qui n'en ont pas besoin.
- Vérification croisée : ne jamais transférer d'argent sur la seule foi d'un message ou d'un appel; rappeler au numéro connu.
- Deux facteurs : activer l'authentification supplémentaire pour le courriel, les banques et les messageries.
- Vie publique : éviter d'annoncer en temps réel où l'on se trouve et pour combien de temps, surtout sur un profil ouvert.
- Signalement : rapporter toute tentative au Centre antifraude du Canada, même sans perte, pour améliorer les statistiques et la prévention.
Le changement de fond, selon l'ingénieur, consiste à remplacer le « je n'ai rien à cacher » par l'idée qu'il n'y a aucune raison de fournir gratuitement de la matière première. Une donnée isolée peut être banale; leur somme l'est rarement.
Apprendre à être seul comme forme de protection
Le reportage d'El País se termine là où psychiatrie et informatique se rejoignent. D'un côté, on a appris à vivre sous le regard d'autrui au point de confondre être vu et exister. De l'autre, ce regard n'appartient plus seulement aux amis et aux abonnés; il inclut des systèmes capables d'observer ensemble les petites traces qu'on laisse derrière soi. Torres soutient que la capacité d'être seul reste essentielle à la santé mentale, une idée qui fait écho à Winnicott, auteur d'un essai classique sur ce thème précis. Se connaître de l'intérieur et bâtir une identité qui n'exige pas une confirmation constante cesse d'être un simple conseil thérapeutique. En 2026, reconquérir une part d'intimité est aussi une stratégie de sécurité.
Questions fréquentes
Publier sur les réseaux sociaux nuit-il à la santé mentale?
Publier n'est pas le problème en soi. La difficulté commence quand l'humeur dépend de la réaction obtenue. Les grandes études populationnelles trouvent une association négative faible entre l'usage du numérique et le bien-être des adolescents : la manière d'utiliser compte davantage que le temps d'écran.
L'IA peut-elle deviner des renseignements que je n'ai jamais publiés?
Oui, par inférence. Dans l'étude de l'ETH Zurich, des modèles de langage ont déduit la localisation, le revenu et le sexe à partir de vrais textes avec jusqu'à 85 % de réussite au premier essai et 95,8 % en trois essais.
Des données anonymisées protègent-elles mon identité?
Pas toujours. Avec les données de déplacement de 1,5 million de personnes, quatre points de lieu et d'heure ont suffi à en identifier 95 %, même sans nom associé.
Que prévoient le Québec et le Canada pour les jeunes en ligne?
La Loi 25 encadre le profilage au Québec. Une commission de l'Assemblée nationale a recommandé en 2025 une majorité numérique à 14 ans, et le projet de loi fédéral C-34, déposé en juin 2026, propose d'interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, avec des exemptions.
Comment réduire son exposition en ligne?
Vérifier les autorisations des applications, confirmer par un autre canal toute demande d'argent et activer l'authentification à deux facteurs sur les comptes importants.
Note d'attribution : cet article s'inspire du reportage « Cuando ser visto se confunde con existir: redes sociales, identidad, intimidad e inteligencia artificial », de Gema Lendoiro, publié par le quotidien El País le 28 octobre 2026. Les propos de Lucía Torres et de Julio Domínguez sont paraphrasés à partir de ce reportage. Le contenu a été enrichi de recherches scientifiques indépendantes et de données québécoises et canadiennes.
Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial