À compter du 12 novembre 2026, les utilisateurs de Claude seront soumis à une règle inédite dans l'industrie de l'intelligence artificielle : Anthropic interdira, dans sa politique d'utilisation acceptable, les comportements abusifs ou cruels, persistants et sans but, dirigés contre ses modèles. Annoncé le 8 octobre, le changement s'accompagne de nouvelles interdictions touchant l'ingérence électorale, les logiciels d'armement et la surveillance, selon TechCrunch3. C'est pourtant la clause sur la cruauté qui a monopolisé la conversation publique.
Dimanche dernier, le journaliste Íñigo Domínguez a publié dans El País la chronique « Contra lo robóticamente correcto », où il traite la mesure avec ironie : si les entreprises se soucient tant du bien-être de leurs machines, demande-t-il, pourquoi se soucient-elles si peu de celui des gens qui perdent leur emploi à cause d'elles?1 La provocation mêle deux débats qu'il vaut mieux distinguer pour bien les comprendre.
Ce que la nouvelle politique d'Anthropic interdit vraiment
Le texte de l'entreprise est plus étroit que ne le laisse croire la réaction qu'il a suscitée. Anthropic affirme que la règle ne vise que des cas extrêmes, où des utilisateurs agissent cruellement de façon répétée et sans finalité discernable. L'entreprise précise aussi qu'elle ne s'applique ni à la frustration ordinaire, ni à la contestation, ni aux thèmes créatifs sombres, ni aux tests et à la recherche sur les modèles, comme l'a rapporté CBS News5.
Dans les faits, le principal mécanisme d'application demeure une fonction qui existait déjà : depuis août 2025, certains modèles Claude peuvent mettre fin à une conversation dans de rares cas d'interactions abusives persistantes. Le site The Register a souligné qu'on ignore comment l'entreprise compte distinguer l'agacement légitime de la cruauté gratuite4. CBS a noté qu'Anthropic n'avait pas répondu sur-le-champ aux demandes de précisions sur ce qui constitue un abus.
Autrement dit, pester contre l'assistant après une mauvaise réponse n'est pas la cible déclarée de la règle. La cible, c'est l'abus systématique, répété, sans autre objectif que l'abus lui-même.
Le bien-être des modèles, une querelle au sein même de l'industrie
La mesure s'appuie sur le programme de recherche sur le bien-être des modèles (model welfare) qu'Anthropic mène depuis avril 2025. La prémisse relève de la précaution : il n'existe aucun consensus scientifique sur la possibilité qu'un système d'IA ait une forme d'expérience intérieure, et l'entreprise préfère agir dans l'incertitude plutôt que d'écarter l'hypothèse. L'AFP a rappelé que le PDG Dario Amodei s'était dit incertain, en février, quant à la conscience possible des modèles6.
La critique la plus vive n'est pas venue d'un chroniqueur, mais d'un concurrent direct. Mustafa Suleyman, chef de l'IA chez Microsoft, a publié en septembre un billet intitulé « A warning about model welfare », où il soutient que l'IA n'est pas consciente et ne ressent pas la douleur, et qu'entraîner un modèle à se voir comme titulaire de droits pourrait le rendre moins contrôlable, selon le Korea Herald7. Même des analystes qui ne partagent pas sa position jugent l'argument sérieux. L'infolettre The Neuron l'estime convaincant en ce qui concerne les choix d'entraînement, même si la question de la conscience reste ouverte8.
La règle vise la cruauté systématique, pas le coup de gueule. Le débat qu'elle provoque porte pourtant sur une autre question : qui mérite d'être protégé dans l'économie de l'IA.
L'ironie de Domínguez et la facture des centres de données
Le geste rhétorique de la chronique consiste à déplacer la question. Domínguez accepte la prémisse de l'entreprise pour mieux la retourner : s'il existe une « société du bien-être » pour les robots, elle profiterait d'abord à ceux qui les fabriquent. À l'appui, il cite une estimation attribuée au Nobel d'économie Paul Krugman : un centre de données coûtant en moyenne 8 milliards $ US créerait une centaine d'emplois une fois achevé, alors que la même somme investie dans un autre secteur pourrait en générer 10 0001.
L'ordre de grandeur est corroboré ailleurs. Un reportage de NPR indiquait que les centres de données emploient généralement entre 100 et 200 personnes, et rappelait qu'un centre de 1 milliard $ US d'Apple en Caroline du Nord avait créé moins de 100 postes permanents13. L'organisme Food & Water Watch a calculé qu'hors de ce secteur, environ 137 000 $ US suffisent pour créer un emploi, soit près de cent fois moins d'investissement qu'à l'intérieur des centres de données14. Les chiffres varient selon la méthode, surtout dans le calcul des emplois indirects, mais la tendance est constante : l'infrastructure de l'IA concentre le capital et emploie peu.
Proposition 40 : la Californie vote sur l'imposition de ses milliardaires
La chronique passe ensuite au scrutin du 3 novembre en Californie. La Proposition 40 instaure un prélèvement unique de 5 % sur le patrimoine des milliardaires qui résidaient dans l'État au 1er janvier 2026. Six lauréats du Nobel d'économie (Daron Acemoglu, Abhijit Banerjee, Peter Diamond, Esther Duflo, Paul Krugman et Joseph Stiglitz) ont signé une lettre d'appui estimant les recettes à environ 100 milliards $ US, perçues auprès d'environ 250 milliardaires9. Les sommes iraient à la santé, à l'éducation et à l'aide alimentaire, pour compenser des compressions fédérales dans Medicaid, selon Novara Media, qui rapporte aussi que les milliardaires californiens n'ont été imposés que sur 1,9 % de leur gain patrimonial de 1 400 milliards $ US entre 2019 et 202411.
La résistance est à la mesure de l'enjeu. Sergey Brin, cofondateur de Google, a versé à lui seul plus de 100 millions $ US à la campagne du non. Parmi les dirigeants du secteur, Jensen Huang, de Nvidia, fait figure d'exception en se disant à l'aise avec la mesure, selon Fortune10. L'issue reste incertaine : les sondages montrent un électorat partagé, et deux initiatives concurrentes qui annuleraient la Proposition 40 recueillent elles aussi un appui majoritaire, d'après The Bond Buyer12.
Et au Québec? Le vrai prix se paie en kilowattheures
Au Québec, la question des retombées de l'infrastructure de l'IA ne se pose pas d'abord en dollars d'impôt, mais en électricité. Hydro-Québec demande à la Régie de l'énergie d'approuver un tarif propre aux centres de données de plus de 5 mégawatts, d'environ 13 ¢ le kilowattheure en moyenne, soit presque le double des 6,82 ¢ payés aujourd'hui par les grands clients industriels, selon La Presse Canadienne, citée par Les Affaires15. La société d'État estime que les centres de données représentent environ 200 mégawatts de la demande de pointe québécoise, un chiffre qui pourrait atteindre 1 000 mégawatts d'ici 2035.
Le cabinet BLG résume ce virage comme le passage d'une promesse séduisante à un contrôle rigoureux : Hydro-Québec souhaite une entrée en vigueur du tarif le 1er novembre 2026, et de nombreux exploitants ont déjà annoncé leur intention de le contester16. Les PME, de leur côté, craignent de payer pour la croissance de la demande des grands joueurs, comme l'a fait savoir la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante à Noovo Info17. En filigrane, c'est la même interrogation que celle de Domínguez : que rapporte à la collectivité chaque mégawatt d'une ressource publique cédé à une industrie qui emploie peu?
À l'échelle canadienne, Ottawa a lancé en juin sa stratégie nationale d'IA, qui vise 250 000 nouveaux emplois liés à l'IA en cinq ans et au moins 850 mégawatts de capacité de calcul d'ici 2030, selon Torys18. Les projets concrets montrent toutefois la même asymétrie qu'aux États-Unis. Le projet Sherwood de Bell Canada prévoit au moins 800 emplois de métiers et d'ingénierie pendant la construction, mais 80 postes permanents une fois en exploitation, selon un contenu commandité publié par The Logic19. À Toronto, des résidents ont réclamé un moratoire d'un an sur deux installations, et le conseil municipal a commandé une révision des règles touchant l'énergie, l'eau, le bruit, l'emploi et la souveraineté des données, rapporte The Hub20.
Les arguments que la chronique laisse de côté
Sur la règle d'Anthropic. Ses défenseurs font valoir que, devant l'incertitude scientifique sur l'expérience intérieure des modèles, une norme limitée aux abus extrêmes coûte peu à l'utilisateur ordinaire et prévient une erreur potentiellement grave. Le texte exclut d'ailleurs la frustration, la critique et la fiction sombre. Des critiques comme Suleyman répondent que le risque est inverse : nourrir l'idée que les machines ressentent pourrait égarer des utilisateurs vulnérables et compliquer le contrôle des systèmes.
Sur la Proposition 40. Les opposants, dont l'ancienne directrice du ministère des Finances de Californie, Keely Bosler, évoquent un risque de fuite des contribuables et des capitaux, ainsi que des contestations juridiques contre un impôt sur la fortune étatique sans précédent. Les signataires de la lettre des Nobel rétorquent que la Californie a attiré 80 % du capital de risque américain en 2026, malgré l'annonce du projet. La décision appartient à l'électorat californien.
Sur l'emploi. Les études commandées par l'industrie comptent les emplois indirects et induits, ce qui gonfle sensiblement les retombées attribuées aux centres de données. Une analyse de KPMG réalisée pour Hydro-Québec il y a quelques années projetait jusqu'à 14 000 emplois soutenus pour 1 000 mégawatts installés, avec des salaires 38 % supérieurs à la moyenne québécoise. L'écart avec les postes permanents observés tient en bonne partie à la méthode.
Ce qu'il faut en retenir
Lues côte à côte, la règle d'Anthropic et la chronique d'El País répondent à des questions différentes. La première porte sur la manière dont les gens se comportent devant des systèmes dont la nature demeure incertaine. La seconde porte sur qui capte la valeur que ces systèmes génèrent. L'ironie de Domínguez fonctionne parce qu'elle expose une asymétrie d'attention : le bien-être d'un modèle est devenu une clause contractuelle en quelques mois, tandis que le partage des gains de l'IA dépend encore de référendums serrés et d'estimations d'emplois contestées.
Pour le lecteur québécois, l'enjeu pratique tient moins au droit d'insulter un robot conversationnel qu'à une question que la Régie de l'énergie devra trancher : combien de notre électricité patrimoniale consacrer à une industrie qui crée surtout des chantiers, et à quel prix.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'Anthropic a interdit au sujet de Claude?
La politique d'utilisation mise à jour le 8 octobre 2026 interdit les comportements abusifs ou cruels, persistants et sans but, dirigés contre les modèles de l'entreprise. La règle entre en vigueur le 12 novembre 2026.
Est-il désormais interdit d'insulter Claude?
Pas de façon générale. Anthropic affirme que la règle ne vise que des cas extrêmes de cruauté répétée et sans finalité, et qu'elle ne s'applique ni à la frustration ordinaire, ni à la contestation, ni aux thèmes créatifs sombres, ni aux tests.
Comment la règle est-elle appliquée?
Le principal mécanisme reste la capacité de Claude à mettre fin aux conversations abusives, une fonction introduite en août 2025. L'entreprise n'a pas précisé publiquement d'autres sanctions.
Qu'est-ce que le bien-être des modèles (model welfare)?
C'est un champ de recherche qui examine si des systèmes d'IA pourraient avoir des expériences ou des intérêts dignes de considération morale. Anthropic y consacre un programme depuis avril 2025; Microsoft, par la voix de Mustafa Suleyman, rejette le concept.
Qu'est-ce que la Proposition 40 en Californie?
C'est une initiative soumise au vote le 3 novembre 2026 qui crée un impôt unique de 5 % sur le patrimoine des milliardaires résidant dans l'État, avec des recettes estimées à environ 100 milliards $ US pour la santé, l'éducation et l'aide alimentaire.
Que propose Hydro-Québec pour les centres de données?
Hydro-Québec demande à la Régie de l'énergie un tarif distinct pour les centres de données de plus de 5 mégawatts, d'environ 13 ¢ le kilowattheure en moyenne, soit près du double du tarif moyen des grands clients industriels. De nombreux exploitants entendent le contester.