Professions · Technologies et marché du travail
Microsoft prépare l'un des plus vastes programmes de départs volontaires jamais vus dans l'industrie technologique. Selon El País, l'entreprise offrira un départ incité à 60 000 employés, soit environ 27 % d'un effectif mondial de 223 000 personnes à la fin de l'exercice 2026, clos en juin.1 Ce chiffre ne désigne pas des mises à pied confirmées, mais l'ensemble des personnes admissibles. L'ampleur de l'offre, rendue publique deux jours avant la présentation des résultats trimestriels prévue le 28 octobre, montre toutefois clairement comment les géants de la technologie réorganisent le travail autour de l'intelligence artificielle.
Pour les lecteurs québécois, un détail change la portée de la nouvelle : le Canada fait partie des pays visés. D'après le quotidien espagnol, l'offre s'adresse à des équipes de Xbox, CoreAI, Windows, Copilot et des finances aux États-Unis, au Canada, en Inde et au Royaume-Uni. Elle exclut le personnel des centres de données, des ventes, du marketing, de la cybersécurité et de l'informatique quantique.1 L'entreprise protège ceux qui bâtissent et vendent l'infrastructure et ceux qui défendent les systèmes. Elle ouvre la porte de sortie, étonnamment, à une partie des équipes qui conçoivent ses propres produits d'IA.
Ce que Microsoft a annoncé
Les participants recevront des avantages comparables à ceux d'une indemnité de départ standard, selon une note interne de la directrice des ressources humaines, Amy Coleman, rapportée par Bloomberg et citée par El País.1 L'entreprise affirme que l'admissibilité ne repose ni sur l'âge, ni sur l'ancienneté, ni sur le rendement, ce qui distingue cette ronde des initiatives précédentes. Elle n'exclut pas de nouvelles offres du même type si les besoins de l'entreprise l'exigent.1
Les marchés ont accueilli la nouvelle sans inquiétude : le titre a gagné un peu plus de 1,1 % après l'annonce, selon le même quotidien.1 La lecture des investisseurs est prévisible. Chaque salaire qui quitte la masse salariale libère des liquidités pour la course à la puissance de calcul.
Une série, pas un événement isolé
L'annonce d'octobre est le troisième mouvement de réduction d'effectifs de Microsoft en 2026. En avril, l'entreprise a lancé le premier programme de retraite volontaire de ses 51 ans d'histoire. Il visait les employés américains jusqu'au niveau de directeur principal dont l'âge additionné aux années de service atteignait 70, un critère qui rendait admissibles environ 7 % des effectifs aux États-Unis, selon CNBC, repris par Engadget.2 En juillet ont suivi 4 800 suppressions de postes, environ 2,1 % de l'effectif mondial, avec une réduction d'environ 20 % des effectifs de la division Xbox d'ici l'exercice 2027, comme l'a rapporté Option Finance.4
Une donnée de la ronde d'avril aide à mesurer celle d'aujourd'hui. Lors de l'annonce de juillet, l'entreprise a indiqué que plus du tiers des personnes admissibles avaient accepté l'offre de retraite volontaire, selon l'agence Anadolu.3 Ce taux d'adhésion fait du chiffre de 60 000 un plafond plutôt qu'une prévision.
La vague de juillet a déjà atteint Montréal. Microsoft y emploie environ 120 personnes chez Bethesda Game Studios, où une douzaine de travailleurs ont été mis à pied, a dénoncé le syndicat CWA Canada, qui représente ces employés et réclame de meilleures indemnités.10 L'un d'eux a confié à Noovo Info : « On pensait être à l'abri des compressions ».11
Qui est visé, qui est protégé
Lu comme une carte des fonctions, le périmètre rapporté par El País fonctionne presque comme un indice de la valeur stratégique que l'entreprise attribue à chaque secteur.
| Visés par l'offre | Exclus de l'offre |
|---|---|
| Xbox (jeux vidéo) | Centres de données |
| CoreAI | Ventes |
| Windows | Marketing |
| Copilot | Cybersécurité |
| Finances | Informatique quantique |
La colonne de droite obéit à trois logiques. Les centres de données forment l'infrastructure physique d'Azure, le moteur de croissance de l'entreprise. Les ventes et le marketing transforment cette capacité en revenus. La cybersécurité et l'informatique quantique sont des paris où la rareté des talents rend le remplacement coûteux et lent. La colonne de gauche mêle des activités matures ou en recul, comme Windows et Xbox, à des équipes de produits d'IA. La présence de CoreAI et de Copilot laisse croire que Microsoft ne cherche pas forcément moins de gens en IA, mais une autre composition des profils au sein de ces équipes.
La facture qui commande la décision
Microsoft ne réduit pas ses effectifs par fragilité financière. Au cours de l'exercice 2026, ses revenus ont atteint 331,8 milliards $ US, en hausse de 18 %, et son bénéfice net s'est élevé à 133,7 milliards $ US, 31 % de plus qu'un an plus tôt, porté par l'infonuagique, selon El País.1 La pression vient du capital exigé par l'infrastructure d'IA. Le titre accusait d'ailleurs un recul de 19 % depuis le début de l'année en juillet, sur fond de doutes quant au rendement de ces investissements.3
Le phénomène dépasse Microsoft. Plus de 100 000 travailleurs des technologies avaient perdu leur emploi dans le monde au cours des cinq premiers mois de 2026, selon les données de Layoffs.fyi compilées par Business Today.6 Aux États-Unis, la firme Challenger, Gray & Christmas a recensé 52 050 suppressions annoncées par des entreprises technologiques au premier trimestre, une hausse de 40 % sur un an, d'après DIGIT.7
La formule du départ volontaire gagne aussi du terrain. L'avocate en droit du travail Domenique Camacho Moran, interrogée par Fortune, estime que la popularité de ces programmes révèle des entreprises convaincues d'avoir besoin de moins de personnel, sous l'effet de l'IA et des pressions financières.5 Le départ négocié atténue le coût d'image et le risque juridique, mais il transfère au salarié une décision qui revenait auparavant à l'employeur.
Le paradoxe canadien : investir dans le béton, alléger les équipes
Le Canada illustre parfaitement la logique du programme. En décembre 2025, Microsoft a annoncé un investissement de plus de 7,5 milliards $ sur deux ans dans son infrastructure canadienne, pour un total estimé à 19 milliards $ entre 2023 et 2027. L'entreprise comptait alors plus de 5 300 employés répartis dans 11 villes du pays, selon CTV News.8 Au Québec, cet effort se traduit notamment par un centre de données dont la construction a commencé en juin 2024 à L'Ancienne-Lorette, dans la région de Québec, comme l'a rapporté DatacenterDynamics, et par l'expansion de la région infonuagique Canada Est.9
Le contraste entre capital et emploi est frappant. Une fois en service, les centres de données canadiens de Microsoft emploieront environ 250 personnes à temps plein et quelque 400 contractuels, selon NOW Toronto.15 Des milliards investis pour quelques centaines d'emplois permanents : l'infrastructure d'IA est intensive en capital, pas en main-d'œuvre. Et ce sont précisément les métiers de cette infrastructure qui échappent à l'offre de départ.
La répartition des 60 000 personnes admissibles par pays et par bureau n'a pas été rendue publique. Mais la combinaison de Xbox, présente à Montréal, et du Canada parmi les pays visés suffit à rendre la question concrète pour une partie de l'écosystème québécois. Or le Québec pèse lourd dans ce secteur : la province emploie environ le cinquième de la main-d'œuvre de l'économie numérique canadienne, selon le rapport Économie numérique du Québec : perspective pour 2030 du Conseil des technologies de l'information et des communications (CTIC).13
Accepter un départ volontaire au Québec : ce que dit le droit
Le droit québécois n'encadre pas les programmes de départs volontaires par une loi propre. Le départ prend généralement la forme d'une entente assortie d'une quittance, par laquelle le salarié renonce à poursuivre l'employeur en échange de l'indemnité. Pour les salariés non syndiqués, le Code civil du Québec garantit le droit à un délai de congé raisonnable et interdit de renoncer à l'indemnité due lorsque ce délai est insuffisant (articles 2091 et 2092). Ces protections expliquent pourquoi les avocats en droit du travail recommandent de faire réviser toute offre avant de la signer. Dans les milieux syndiqués, comme chez Bethesda Montréal, les conditions passent aussi par la convention collective.
L'assurance-emploi est un autre point sensible. En principe, quitter volontairement son emploi sans justification prive de prestations. Le Règlement sur l'assurance-emploi prévoit cependant une exception : un salarié qui part dans le cadre d'un programme de compression du personnel peut toucher des prestations si la réduction des effectifs est permanente et si l'employeur confirme que ce départ a protégé l'emploi d'un collègue (article 51), comme l'explique Emploi et Développement social Canada.12 Sans cette confirmation, le travailleur risque l'exclusion.
Sur le plan fiscal, l'indemnité de départ est traitée comme une allocation de retraite imposable. Son transfert à l'abri de l'impôt dans un REER n'est possible que pour les années de service antérieures à 1996, une limite qui touche peu les employés des technologies arrivés après cette date.14
Ce que les professionnels doivent retenir
Trois signaux se dégagent. D'abord, la proximité de l'infrastructure et des revenus protège. Les fonctions qui soutiennent la capacité de calcul ou la convertissent en contrats restent hors de l'offre. Ensuite, l'ancienneté n'est plus un bouclier. Le programme d'avril visait les vétérans ; celui d'octobre dit ne tenir compte ni de l'âge ni de l'ancienneté. Enfin, le départ volontaire déplace le fardeau du choix. La personne qui reçoit l'offre doit trancher sans savoir ce qui attend ceux qui resteront.
Si l'offre arrive : cinq questions avant de signer
- Combien de mois l'indemnité couvre-t-elle, après impôt? Comparez le montant net, une fois l'allocation de retraite imposée, à vos dépenses mensuelles réelles.
- Quelle est la liquidité du marché pour votre métier? Les profils en données, en sécurité et en infrastructure se replacent généralement plus vite que ceux de produits en recul.
- À quoi renoncez-vous? La quittance ferme la porte aux recours. Faites réviser l'entente par un avocat en droit du travail.
- Aurez-vous droit à l'assurance-emploi? Demandez si l'employeur confirmera, au sens de l'article 51 du Règlement, que votre départ protège un autre emploi.
- Que deviennent vos avantages différés? Actions non acquises, assurance collective et régime de retraite obéissent souvent à des règles particulières.
Contrepoint
L'IA explique moins qu'il n'y paraît
Attribuer ces réductions au remplacement direct des personnes par l'IA simplifie le tableau. Lors de la ronde de juillet, Amy Coleman a affirmé que les postes supprimés n'étaient pas remplacés par l'IA, même si la technologie transforme la manière de travailler. Sam Altman, d'OpenAI, a lui-même reconnu en début d'année que certaines entreprises invoquent l'IA pour justifier des compressions qu'elles auraient faites de toute façon, un phénomène appelé AI washing, selon une synthèse de Towards AI.16 La formule retenue a aussi ses défenseurs : un départ volontaire, assorti d'une indemnité comparable à celle d'un licenciement, est moins brutal qu'une mise à pied massive, et le taux d'adhésion observé en avril laisse prévoir un nombre réel de départs bien inférieur au plafond de 60 000. Au Canada, enfin, l'investissement de 19 milliards $ montre que Microsoft continue de miser sur le pays, même si cette mise profite davantage au béton qu'aux équipes.
Questions fréquentes
Combien d'employés Microsoft veut-elle voir partir?
Microsoft offrira un départ volontaire incité à un maximum de 60 000 employés, soit environ 27 % de son effectif mondial de 223 000 personnes, selon El País. Ce chiffre correspond aux personnes admissibles, pas aux départs confirmés.
Les employés canadiens de Microsoft sont-ils visés?
Oui. Le Canada figure parmi les quatre pays visés, avec les États-Unis, l'Inde et le Royaume-Uni. La répartition des personnes admissibles par pays n'a pas été rendue publique. Microsoft comptait plus de 5 300 employés dans 11 villes canadiennes en décembre 2025.
Quels secteurs sont visés et lesquels sont exclus?
L'offre vise des équipes de Xbox, CoreAI, Windows, Copilot et des finances. Les centres de données, les ventes, le marketing, la cybersécurité et l'informatique quantique en sont exclus.
Peut-on toucher l'assurance-emploi après un départ volontaire?
Oui, dans certains cas. L'article 51 du Règlement sur l'assurance-emploi permet de recevoir des prestations si le départ s'inscrit dans une réduction permanente des effectifs et si l'employeur confirme qu'il a protégé l'emploi d'un autre salarié.
L'indemnité de départ est-elle imposable au Canada?
Oui. Elle est généralement traitée comme une allocation de retraite imposable. Son transfert dans un REER sans impôt immédiat n'est possible que pour les années de service antérieures à 1996.
Les employés sont-ils remplacés par l'intelligence artificielle?
Pas directement, selon l'entreprise. La raison principale est la réaffectation de ressources vers l'infrastructure d'IA, comme les centres de données. Microsoft a affirmé en juillet 2026 que les postes supprimés lors de cette ronde n'étaient pas remplacés par l'IA.