Économie · Marchés · Intelligence artificielle

Le mercredi 21 octobre, Meta Platforms a publié le chiffre d'affaires trimestriel le plus élevé de son histoire et, dans le même souffle, annoncé la création d'une nouvelle catégorie d'actions sans droit de vote. En moins de 24 heures, la seconde nouvelle a éclipsé la première. Jeudi, le titre a reculé de 7 % et environ 124 milliards $ US de capitalisation boursière se sont envolés, selon un reportage du Wall Street Journal[1]. Le Nasdaq a cédé 2,6 %, sa pire séance depuis juin, et l'indice des semi-conducteurs PHLX a perdu 6,7 %.

L'épisode concerne moins Meta qu'un changement de phase. Pendant trois ans, le marché a récompensé les entreprises qui dépensaient le plus en intelligence artificielle. Il commence maintenant à demander d'où vient l'argent.

Ce que Meta a annoncé, et pourquoi le marché a réagi

Les résultats d'exploitation étaient solides. Selon le communiqué de résultats déposé auprès de la SEC[2], les revenus du troisième trimestre ont atteint 64,6 milliards $ US, en hausse de 26 % sur un an. Le problème se trouve plus bas dans le tableau des flux de trésorerie : les dépenses en immobilisations ont totalisé 34,91 milliards $ US, davantage que les 32,79 milliards générés par l'exploitation. Résultat : un flux de trésorerie disponible négatif de 2,12 milliards $ US. Le WSJ souligne qu'il s'agit d'une première depuis l'entrée en Bourse de l'entreprise[1].

La détérioration n'a rien de soudain. Au deuxième trimestre, le flux de trésorerie disponible avait déjà fondu à 784 millions $ US, contre 8,55 milliards un an plus tôt, comme l'a rapporté Sharecast[5]. L'entreprise a suspendu ses rachats d'actions à la même période. Pour 2026, les dépenses en immobilisations prévues se situent entre 135 et 145 milliards $ US, selon Crypto Briefing[16], et les engagements de dépenses futures ont grimpé à environ 825 milliards $ US, contre près de 700 milliards en juillet, d'après le WSJ[1].

Flux de trésorerie disponible trimestriel de Meta (milliards $ US) 8,55 T2 2025 0,78 T2 2026 −2,12 T3 2026
Source : Meta Platforms (formulaires 8-K déposés auprès de la SEC); Sharecast. Réalisation : Le Tissu.

La réponse de Meta à ce resserrement, c'est la nouvelle action de catégorie C. Le document d'information aux actionnaires (PRE 14C)[3] en expose la logique : émettre des actions pour lever des capitaux sans diluer le pouvoir de vote des actionnaires actuels, ce qui préserve le contrôle de Mark Zuckerberg. Le même document contient un détail peu commenté. Parce qu'elle ne vote pas, la nouvelle catégorie facilite les levées de fonds auprès d'institutions financières souveraines, tout en respectant les exigences de la réglementation américaine sur l'investissement étranger direct. Autrement dit, Meta se prépare à recevoir des chèques de fonds souverains.

Le texte déposé à la SEC nomme aussi Alphabet, SpaceX, Anthropic et OpenAI comme des entreprises qui ont déjà levé, ou s'apprêtent à lever, des sommes considérables pour financer la même course, ce qui a rendu le contexte de financement plus difficile. Selon le WSJ, Meta veut agir avant que ses concurrents n'absorbent les capitaux disponibles[1].

La course au même dollar

Interrogé par le WSJ, le stratège Michael Antonelli, de Baird, a résumé la nouvelle inquiétude des investisseurs en une question : comment tout le monde peut-il financer cela en même temps[1]? Les chiffres lui donnent du poids. Alphabet, Amazon, Meta et Oracle ont émis plus de 228 milliards $ US d'obligations en 2026 en date du 13 octobre, soit plus du double de toute l'année 2025, selon des données de LSEG citées par InvestingLive[7].

Le virage se voit aussi du côté des actions. Semafor[4], qui a révélé le projet de Meta, rappelle que les géants technologiques compensaient historiquement leurs émissions d'actions par des rachats. Ces rachats étant suspendus, ils sont devenus des émetteurs nets de titres. Alphabet, qui avait créé sa propre catégorie sans droit de vote en 2014, a émis 85 milliards $ US de nouvelles actions cette année pour financer ses investissements en IA.

Le fait structurel est le suivant : le secteur qui a été, pendant une décennie, le plus grand générateur de liquidités du capitalisme mondial dépend désormais de l'épargne des autres. Quand une entreprise finance ses investissements avec sa propre trésorerie, le coût du capital reste une abstraction comptable. Quand elle doit passer par le marché, il devient un prix, et ce prix monte à mesure que les entreprises se disputent les mêmes investisseurs.

La question n'est plus de savoir si l'intelligence artificielle fonctionne. Elle est de savoir qui paie la facture, et à quel prix.

CoreWeave, le thermomètre du crédit

Si Meta illustre le problème dans une entreprise riche en liquidités, CoreWeave le montre à l'état brut. Ce fournisseur d'infonuagique spécialisé en IA a financé son expansion surtout par l'endettement. Selon une compilation d'Admiral Markets[8] fondée sur les résultats de l'entreprise, sa dette atteignait environ 52 milliards $ US à la fin juin, et ses charges d'intérêts nettes du deuxième trimestre (640 millions $ US) étaient cinq fois supérieures à son bénéfice d'exploitation ajusté (128 millions $ US).

À la mi-octobre, ses obligations à coupon de 9,625 % échéant en 2032 ont offert un rendement proche de 15 % sur le marché secondaire, un niveau associé aux émetteurs en difficulté. Jeudi, le WSJ notait que ces titres étaient restés relativement stables, juste sous 80 cents par dollar de valeur nominale[1]. Au journal, Jim Russo, d'AllianceBernstein, estimait que la contrainte de financement est devenue bien réelle au cours des derniers mois, surtout pour les entreprises qui dépendent de capitaux externes.

Le cabinet Gartner, cité par Beinsure[9], prévoit près de 1 000 milliards $ US d'investissements dans l'infrastructure d'IA en 2026 et estime que plus de 80 % des fournisseurs d'infonuagique spécialisés en IA pourraient cesser d'exister de façon indépendante d'ici 2030, sous l'effet des contraintes de financement, de la dépréciation rapide du matériel et de rendements insuffisants.

La rotation et le message des taux

L'argent qui a quitté l'IA n'a pas quitté le marché. Il a changé d'adresse. Les sociétés de biens de consommation de base, comme Clorox, et les banques régionales américaines ont progressé, et la demande pour les titres du Trésor américain a été forte. Le rendement de l'obligation à 10 ans est passé de 5,145 % à 4,952 %, sa plus forte baisse en une journée depuis mars 2023, au moment de la crise des banques régionales[1]. La séance a aussi été marquée par des résultats décevants de Tesla et par la hausse du pétrole, sur fond de nouvelles tensions au Moyen-Orient.

Deux lectures s'affrontent. Une partie des analystes attribue le rebond des obligations à un simple rééquilibrage de portefeuilles. L'autre lecture va plus loin : si les géants technologiques ralentissent leurs dépenses, l'effet pourrait être moins d'inflation et moins de croissance aux États-Unis, ce qui réduirait la pression sur la Réserve fédérale. L'investissement en IA est devenu assez gros pour influencer le cycle macroéconomique américain.

Ce que cela signifie pour le Québec et le Canada

L'épargne canadienne est déjà dans la partie

Le Canada n'est pas seulement spectateur de cette course au capital. Il en est l'un des bailleurs de fonds. En juillet, Investissements RPC, qui gère les actifs du Régime de pensions du Canada, a engagé 1,75 milliard $ US (2,4 milliards $ CA) sous forme de dette pour soutenir la stratégie d'infrastructure d'IA d'EQT et de son exploitant de centres de données EdgeConneX, selon La Presse Canadienne[10]. EdgeConneX prévoit développer plus de 10 gigawatts de capacité supplémentaire au cours des prochaines années.

La leçon de la semaine est donc aussi canadienne. Lorsque les marchés commencent à exiger davantage pour financer l'infrastructure d'IA, ce sont en partie les caisses de retraite, et donc les futurs retraités, qui se trouvent de l'autre côté de la transaction. Un rendement plus élevé exigé par les prêteurs est une bonne nouvelle pour qui prête, à condition que les emprunteurs remboursent. Le cas CoreWeave rappelle que cette condition n'est pas acquise. La nouvelle action sans droit de vote de Meta, conçue pour accueillir des capitaux institutionnels et souverains, élargit encore le bassin d'investisseurs appelés à porter ce risque.

Hydro-Québec choisit de faire payer l'électricité à son prix

Au Québec, le débat ne porte pas sur des allègements fiscaux, mais sur le prix de l'énergie. Hydro-Québec demande à la Régie de l'énergie d'approuver un tarif moyen d'environ 13 ¢/kWh pour les centres de données de plus de 5 mégawatts, soit près du double des 6,82 ¢ payés en moyenne par les grands clients industriels, rapporte Le Soleil[11]. Selon la société d'État, ces centres représentent environ 200 mégawatts de la pointe québécoise, un chiffre qui pourrait atteindre 1 000 mégawatts d'ici 2035.

Les audiences publiques ont commencé début octobre. Des consultants mandatés par Hydro-Québec y ont prévu que la demande des centres de données fera plus que doubler entre 2024 et 2030, surtout en raison de l'IA, et les avocats de Google ont interrogé ces experts, selon La Presse Canadienne[12]. L'audience reprend en décembre. D'après l'analyse de la firme Dunsky présentée à la Régie, l'électricité québécoise resterait moins chère que dans plusieurs territoires voisins, même avec le nouveau tarif, comme le rapporte également Le Soleil[13].

Le contexte révélé par l'épisode Meta éclaire ce choix. Quand le capital était abondant, les territoires rivalisaient pour attirer les centres de données à coups d'énergie bon marché. Aujourd'hui, les promoteurs eux-mêmes doivent payer plus cher pour se financer, et leurs projets seront triés selon leur rentabilité. Le Québec mise sur le fait qu'une électricité propre et fiable reste un argument suffisant, même plus chère. Si les hyperscalers resserrent leurs budgets en 2027, ce pari sera mis à l'épreuve plus tôt que prévu.

Ottawa et le calcul souverain

Le gouvernement fédéral, lui, a choisi l'investissement public. La Stratégie canadienne sur la capacité de calcul souveraine pour l'IA mobilise 2 milliards $ CA sur cinq ans, dont jusqu'à 700 millions pour soutenir des centres de données privés, selon l'observatoire de l'OCDE sur les politiques d'IA[14]. Un appel de propositions pour des centres souverains de plus de 100 mégawatts a mené, en mai, à un protocole d'entente avec TELUS pour un projet en Colombie-Britannique, a annoncé Innovation, Sciences et Développement économique Canada[15].

L'ordre de grandeur relativise toutefois l'effort. Une seule entreprise, Meta, investira cette année près de cent fois l'enveloppe fédérale totale. La souveraineté numérique canadienne ne se jouera donc pas sur le volume, mais sur la capacité à rester un lieu crédible quand les géants trieront leurs projets.

Taux d'intérêt et hypothèques

La Banque du Canada maintient son taux directeur à 2,25 % depuis octobre 2025 et publiera sa prochaine décision, accompagnée de nouvelles prévisions, le 28 octobre, rappelle nesto[17]. Pour les ménages québécois, le canal le plus direct passe toutefois par les obligations : les taux hypothécaires fixes suivent les rendements des obligations du gouvernement du Canada, eux-mêmes sensibles à ceux du Trésor américain. Si la détente des taux américains se confirme, elle pourrait alléger les taux fixes au moment des renouvellements. Si elle n'était qu'un rééquilibrage passager, l'effet s'effacera.

L'épargnant de REER et de CELI

Les Québécois qui détiennent des fonds indiciels du S&P 500 ou du Nasdaq dans leur REER ou leur CELI sont plus concentrés qu'ils ne le pensent : une poignée de noms pèse lourd dans ces indices, et tous sont exposés au même cycle de financement. La séance de jeudi rappelle que la diversification par le nombre de titres n'est pas une diversification du risque.

Contrepoint

Le pessimisme pourrait être exagéré

  • Meta génère encore plus de 32 milliards $ US de flux de trésorerie d'exploitation par trimestre et disposait de 82,45 milliards $ US en trésorerie et titres négociables à la fin septembre[2]. Un flux de trésorerie disponible négatif causé par l'investissement n'est pas une perte.
  • Émettre des actions quand les taux américains frôlent 5 % peut être un choix rationnel de structure du capital, et non un signe de fragilité. Alphabet a emprunté la même voie cette année[4].
  • Les revenus publicitaires de Meta progressent de plus de 25 % par an, ce qui indique que l'IA améliore déjà son produit principal au lieu de seulement promettre des rendements futurs.
  • Une partie des analystes ne voit dans le rebond des obligations américaines qu'un rééquilibrage de portefeuilles, sans changement de fondamentaux[1].

À surveiller dans les prochaines semaines

  • Les modalités de la catégorie C : les dates d'émission et d'éventuelles ententes avec des fonds souverains ou institutionnels.
  • Les investissements de 2027 : Meta n'a pas encore chiffré ses dépenses de l'an prochain, se limitant à dire qu'elle continuera d'investir de façon agressive.
  • Le crédit des néo-nuages : les refinancements de CoreWeave et de ses pairs donneront la lecture la plus directe de l'appétit des prêteurs.
  • La Banque du Canada, le 28 octobre : le nouveau Rapport sur la politique monétaire dira comment Ottawa lit la conjoncture américaine.
  • La Régie de l'énergie : la reprise des audiences en décembre sur le tarif des centres de données fixera une partie de la compétitivité québécoise.

Questions fréquentes

Pourquoi l'action de Meta a-t-elle chuté après un trimestre de revenus record?

Parce que le marché a réagi au financement plutôt qu'aux revenus. Meta a affiché un flux de trésorerie disponible négatif de 2,12 milliards $ US au troisième trimestre de 2026 et annoncé une catégorie d'actions sans droit de vote pour lever des capitaux, signe que ses investissements en IA dépassent les liquidités qu'elle génère elle-même.

Qu'est-ce que la nouvelle action de catégorie C de Meta?

C'est une catégorie d'actions cotées sans droit de vote. Elle permet à l'entreprise d'émettre des titres pour lever des fonds, payer des acquisitions et rémunérer des talents sans diluer le contrôle de Mark Zuckerberg, tout en facilitant l'arrivée de fonds souverains.

Y a-t-il une bulle de l'intelligence artificielle?

Il n'y a pas de consensus. La technologie génère des revenus réels, comme le montre la croissance publicitaire de Meta, mais l'investissement dépend désormais de la dette et des émissions d'actions, et le marché du crédit a commencé à exiger davantage des entreprises endettées, comme CoreWeave.

Quel est l'effet de cette course au capital sur le Québec et le Canada?

Les caisses de retraite canadiennes financent déjà l'infrastructure d'IA et portent une part du risque. Au Québec, Hydro-Québec propose de doubler environ le tarif des grands centres de données, un pari sur l'attrait de son électricité propre au moment où les promoteurs deviennent plus sélectifs. Les taux hypothécaires fixes peuvent aussi réagir aux mouvements des obligations américaines.

Qu'est-ce qu'un flux de trésorerie disponible négatif?

Cela signifie que l'entreprise a investi davantage qu'elle n'a généré par ses activités durant la période. Ce n'est pas une perte : Meta reste rentable, mais doit puiser dans ses réserves ou dans des capitaux externes pour financer ses immobilisations.

Note de la rédaction. Cet article a pour point de départ le reportage Meta's Hunt for AI Capital Strikes a Raw Nerve on Wall Street, de Vicky Ge Huang, Sam Goldfarb et Meghan Bobrowsky, publié par le Wall Street Journal le 22 octobre 2026. Le texte ne reproduit ni ne traduit le reportage original; les informations attribuées au WSJ sont créditées dans le texte et complétées par des documents publics de la SEC ainsi que par des sources québécoises et canadiennes.