Politique · Géopolitique et élections
L'Iran veut transformer deux élections étrangères en fronts de guerre. Selon un reportage publié ce jeudi 29 octobre par le quotidien britannique The Telegraph, des responsables iraniens ont affirmé, sous le couvert de l'anonymat, que Téhéran cherche à recruter des personnes au sein des processus électoraux d'Israël et des États-Unis et a mis sur pied des groupes informatiques chargés de s'attaquer aux systèmes de vote[1]. La cible avouée n'est pas un candidat en particulier, mais un résultat : des pays divisés et des gouvernements paralysés.
La révélation tombe à un moment singulier. Les Israéliens ont voté le 27 octobre et les Américains se rendront aux urnes le 3 novembre pour les élections de mi-mandat. Pour un régime engagé depuis environ huit mois dans un conflit intermittent avec ces deux pays, depuis que des frappes américaines et israéliennes ont touché des villes iraniennes, la coïncidence du calendrier est perçue comme une occasion stratégique[1].
Ce que Téhéran dit vouloir faire
Selon le Telegraph, trois responsables iraniens ont présenté l'opération comme le prolongement naturel de la guerre. L'un d'eux a évoqué l'intention de perturber non seulement les élections, mais aussi les systèmes bancaires et les transports des deux adversaires[1]. En public, le ton est tout autre : le porte-parole de la diplomatie iranienne, Esmail Baghaei, a balayé l'élection israélienne du revers de la main, la décrivant comme une rivalité entre clans sans véritable différence pour la région.
« La guerre ne signifie pas seulement des missiles et des armes quand nous sommes sous blocus. »Responsable iranien, sous le couvert de l'anonymat, au Telegraph
La logique exposée est froide. En Israël, un gouvernement absorbé par des tractations de coalition, ou contraint à un nouveau scrutin, n'aurait guère de mandat politique pour lancer une offensive d'envergure, ce qui laisserait à Téhéran le temps de reconstituer ses stocks de missiles et ses défenses antiaériennes. Aux États-Unis, le pari est qu'un Congrès à majorité démocrate serve de frein aux dépenses de guerre et au soutien à Israël[1].
Israël : les urnes ont déjà livré l'impasse
Si la paralysie est l'objectif iranien, l'électorat israélien a produit ce scénario par lui-même. Avec environ 90 % des voix dépouillées, le bloc du premier ministre Benjamin Netanyahou obtenait 53 des 120 sièges de la Knesset, soit huit de moins que la majorité de 61, tandis que le bloc d'opposition mené par l'ancien chef d'état-major Gadi Eisenkot en comptait 48, selon les données de la Commission électorale centrale rapportées par le Times of Israel[2]. Le bloc au pouvoir perd ainsi 15 sièges par rapport à la Knesset sortante.
La donnée la plus inédite est la percée des partis arabes, Ra'am et la Liste unifiée, qui atteignent 19 sièges, un record historique et presque le double de leur députation actuelle, portés par une participation avoisinant 80 % chez les citoyens palestiniens d'Israël, selon CNN[3]. Arithmétiquement, l'opposition additionnée à ces partis totalise 67 sièges. Politiquement, le calcul est plus ardu : une bonne partie de la classe politique juive refuse de dépendre de cet appui, et Eisenkot a déjà rejeté l'idée de servir sous Netanyahou, y compris dans un gouvernement de rotation, rapporte le Jerusalem Post[4]. Le quotidien évoque la possibilité que l'impasse débouche sur un nouveau scrutin.
Une distinction s'impose. Ce résultat fragmenté découle des choix de l'électorat israélien, et non d'une manipulation démontrée. Le Telegraph fait état d'une tentative iranienne d'ingérence, sans présenter à ce jour de preuve technique que le dépouillement ait été touché. Interrogé par le quotidien britannique, le chercheur Steven Wagner, de l'Université Brunel de Londres, estime que Téhéran a davantage intérêt à attendre qu'à agir, puisque les deux scénarios lui semblent favorables[1].
États-Unis : une menace ancienne, une défense affaiblie
L'ingérence iranienne dans les élections américaines n'a rien d'une hypothèse nouvelle. En 2024, le FBI, le Bureau du directeur du renseignement national (ODNI) et l'agence de cybersécurité CISA avaient formellement attribué à l'Iran le piratage de la campagne de Donald Trump ainsi que des opérations d'influence visant à attiser les divisions politiques, comme l'avait rapporté Reuters, repris par The Globe and Mail[5]. La mission iranienne à l'ONU avait nié ces accusations.
Ce qui a changé en 2026, c'est le volet défensif. En avril, le commandant du Cyber Command avait prévenu que des groupes étatiques étrangers tenteraient vraisemblablement des attaques perturbatrices et des opérations d'influence pendant les élections de mi-mandat, selon le suivi de la firme Control Risks[6]. Pourtant, l'évaluation annuelle des menaces du renseignement américain a cette année omis, pour la première fois en près d'une décennie, toute mention des risques étrangers pesant sur les élections, et le projet de budget pour 2027 éliminerait le programme de sécurité électorale de la CISA, d'après une analyse de l'entreprise de renseignement sur les menaces SOCRadar[7].
En septembre, le sénateur Alex Padilla et le représentant Joseph Morelle, tous deux démocrates, ont exigé du département de la Sécurité intérieure qu'il débloque plus de 39,6 millions $ US déjà votés par le Congrès pour la sécurité électorale, selon NPR[8]. La CISA a publié un plan de sécurité des infrastructures électorales à 40 jours du scrutin, mais des responsables électoraux d'États et de comtés affirment que des services autrefois offerts, comme les tests d'intrusion et les exercices de simulation, n'étaient plus disponibles[7].
Contrepoint
Annoncer n'est pas exécuter. Ces affirmations proviennent de sources iraniennes anonymes et pourraient faire partie de l'opération d'influence elle-même : proclamer une capacité à pirater les urnes suffit déjà à semer la méfiance, sans qu'aucune attaque ne réussisse. Cet effet psychologique sert Téhéran autant qu'une attaque réelle.
Le dépouillement est difficile à altérer. Aux États-Unis, le vote est administré par des milliers d'administrations locales, en grande majorité avec des traces papier vérifiables. En Israël, le vote se fait au moyen de bulletins papier comptés à la main. Pirater des campagnes, faire fuiter des courriels ou propager de la désinformation est bien plus plausible que de modifier des résultats.
L'analyste iranien lui-même tempère les attentes. Cité par le Telegraph, Amir Ali Abolfath rappelle qu'un Congrès hostile peut créer des obstacles, sans pour autant empêcher le président, en sa qualité de commandant en chef, de reprendre les frappes. Il juge même possible que l'approche du scrutin accélère, plutôt que retarde, une nouvelle offensive[1].
Le miroir québécois et canadien
Le Québec vient de traverser sa propre épreuve. À dix jours du scrutin du 5 octobre, la campagne a été bousculée par des informations voulant qu'un groupe de réflexion américain, la Defense Analyses and Research Corporation, ait suggéré sur son site un appui clandestin des États-Unis au Parti québécois afin de déstabiliser le Canada. La première ministre sortante Christine Fréchette s'est dite très préoccupée, a sollicité le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et écrit à Mark Carney, tout en précisant qu'aucune ingérence dans le processus électoral ne lui avait été confirmée, selon Noovo Info[9]. Le chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon a répliqué que son parti n'avait jamais été approché par des Américains et qu'il n'avait vu aucune preuve d'ingérence, a rapporté La Presse canadienne[10].
Le résultat offre d'ailleurs un parallèle instructif avec Israël. Le PQ a obtenu 59 des 127 sièges avec environ 28 % des voix et formera un gouvernement minoritaire, selon les résultats préliminaires d'Élections Québec relayés par Narcity[11]. Une Assemblée fragmentée n'est pas, en soi, une démocratie paralysée : c'est souvent l'expression d'un électorat divisé, que les institutions savent absorber. La différence tient à la confiance. Plus de 80 % des Québécois estimaient avant la campagne qu'Élections Québec administrerait le scrutin de façon équitable, d'après le rapport de référence de l'Observatoire de l'écosystème médiatique[12], qui signalait aussi une vulnérabilité propre au Québec : candidats et médias évoluent dans deux écosystèmes parallèles depuis le blocage des nouvelles sur Facebook et Instagram.
Quant à l'Iran, il n'est pas une menace abstraite pour le Canada. Le SCRS le range parmi les principaux auteurs d'ingérence étrangère et d'espionnage visant le pays, aux côtés de la Chine, de l'Inde, de la Russie et du Pakistan, notamment en raison de la répression ciblant des journalistes et des dissidents de la diaspora, comme l'a relevé le Jerusalem Post[13]. En avril, le coordonnateur national de la lutte contre l'ingérence étrangère, Sébastien Aubertin-Giguère, affirmait qu'Ottawa avait intensifié sa surveillance des menaces de Téhéran envers la diaspora iranienne, a rapporté La Presse canadienne[14]. Depuis 2024, la Loi sur la lutte contre l'ingérence étrangère a d'ailleurs élargi les pouvoirs du SCRS et créé de nouvelles infractions.
La comparaison permet de distinguer trois réalités que le débat public tend à confondre : les attaques contre l'infrastructure du vote, les opérations d'influence auprès de l'électeur, et l'usage politique de l'accusation d'ingérence. L'épisode québécois relevait surtout de la troisième catégorie : un texte d'un groupe de réflexion, sans preuve d'action concrète, est devenu un enjeu de fin de campagne. Pour Téhéran, le pari est que la division intérieure de ses adversaires accomplisse ce que ses missiles n'ont pas réussi. Pour les démocraties, le Canada compris, le défi consiste à ne pas offrir ce résultat gratuitement : ni sous-estimer la menace, ni l'amplifier au point que la méfiance devienne, en elle-même, la victoire de l'adversaire.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'Iran dit vouloir faire lors des élections américaines et israéliennes?
Selon le Telegraph, des responsables iraniens anonymes affirment que Téhéran cherche à recruter des agents dans les processus électoraux des deux pays et a créé des groupes informatiques pour attaquer les systèmes électoraux, dans le but avoué de semer la division et la paralysie politique.
Existe-t-il des preuves d'une ingérence iranienne dans l'élection israélienne de 2026?
À la date de publication, aucune preuve technique n'a été rendue publique montrant que le dépouillement ait été affecté. Le résultat fragmenté reflète le vote de l'électorat israélien.
Quel est le résultat de l'élection israélienne?
Avec environ 90 % des voix dépouillées, le bloc Netanyahou obtenait 53 sièges, le bloc Eisenkot 48 et les partis arabes un record de 19. Il en faut 61 pour former un gouvernement.
L'Iran s'est-il déjà ingéré dans des élections américaines?
Oui. En 2024, le FBI, l'ODNI et la CISA ont attribué à l'Iran le piratage de la campagne de Donald Trump et des opérations d'influence visant à attiser les divisions. L'Iran a nié.
Quand ont lieu les élections de mi-mandat de 2026 aux États-Unis?
Le 3 novembre 2026. Tous les sièges de la Chambre des représentants et environ un tiers de ceux du Sénat sont en jeu.
Y a-t-il eu de l'ingérence étrangère lors de l'élection québécoise de 2026?
Des allégations visant un groupe de réflexion américain ont marqué la fin de campagne, et la CAQ a consulté le SCRS. La première ministre sortante a toutefois précisé qu'aucune ingérence dans le processus électoral ne lui avait été confirmée, et le PQ a dit n'avoir vu aucune preuve.
L'Iran est-il considéré comme une menace d'ingérence au Canada?
Oui. Le SCRS classe l'Iran parmi les principaux auteurs d'ingérence étrangère et d'espionnage visant le Canada, notamment par la répression transnationale de dissidents et de journalistes.
Cet article s'appuie sur le reportage « Iran prepares to disrupt US midterms after meddling in Israel election », d'Akhtar Makoii, publié par The Telegraph le 29 octobre 2026, complété par une recherche indépendante auprès d'autres sources. Les propos attribués à des responsables iraniens anonymes relèvent de la responsabilité du média d'origine et n'ont pas été vérifiés de façon indépendante par Le Tissu.