Politique · Géopolitique spatiale · 24 octobre 2026

Pendant quatre ans, la guerre en Ukraine a servi de vitrine à Starlink. Les terminaux du réseau de satellites d'Elon Musk ont soutenu les communications des troupes, le pilotage des drones et la défense aérienne sur un territoire où les infrastructures terrestres étaient visées chaque jour. À la mi-octobre 2026, la vitrine s'est transformée en signal d'alarme. Une limite imposée aux terminaux en mouvement a coupé des liaisons en pleine mission de combat et relancé une question que plusieurs gouvernements repoussaient : que se passe-t-il quand l'infrastructure critique d'un pays dépend de la décision d'une seule entreprise, contrôlée par une seule personne?

Selon un reportage du Wall Street Journal, l'épisode pousse les alliés des États-Unis en Europe et au Canada à accélérer leurs projets de constellations sous contrôle national.1 Le quotidien américain souligne toutefois qu'aucune solution concurrente ne sera prête à court terme. Pour le Canada, et pour le Québec en particulier, le débat touche à la fois la défense de l'Arctique, l'industrie spatiale de la région de Montréal et la connexion des foyers en région.

Ce qui s'est passé avec Starlink en Ukraine

Le 14 octobre, des responsables ukrainiens ont signalé que SpaceX limitait le fonctionnement des terminaux Starlink et Starshield (la version militaire du service) en déplacement au-delà d'environ 160 km/h. Le conseiller présidentiel Serhii Beskrestnov a affirmé que les forces armées n'avaient pas été prévenues et que des missions avaient échoué, selon la chronologie compilée par Tech Insider.4 Le plafond touche précisément les drones intercepteurs et d'attaque, qui volent vite et dépendent du satellite pour être pilotés hors de la ligne de vue. Le président Volodymyr Zelensky a parlé d'une « grosse erreur ».

La Pologne a réagi aussitôt. Principal bailleur du service en Ukraine, le pays a fourni plus de 29 000 terminaux et assume des coûts d'exploitation que le ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski évalue à environ 50 millions $ US par année, d'après Teslarati.3 Sikorski a interpellé Musk publiquement en rappelant que les Européens sont des clients et qu'ils observent.

Qui a décidé? Des versions contradictoires

La question la plus politique de l'épisode reste sans réponse officielle claire. Musk a écrit que les limites de vitesse et d'usage de Starshield relèvent de l'armée américaine et, en dernier ressort, du président des États-Unis.3 Le 20 octobre, le WSJ a rapporté, en citant des responsables américains, que Musk avait lui-même ordonné le ralentissement et qu'il en avait discuté avec Donald Trump avant et après la décision, une information relayée par l'agence Reuters.2 Trump a nié toute responsabilité de l'un comme de l'autre. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a soutenu que Washington n'avait pas retiré l'accès ukrainien et a évoqué des conditions d'utilisation que Kyiv devait respecter.2

Auparavant, Axios avait confirmé une information du Telegraph britannique selon laquelle Musk avait proposé la limitation sans que Trump s'y oppose; la Maison-Blanche a qualifié ce récit de mensonge, selon un résumé publié par Charter 97.5 Pour les décideurs publics, la querelle sur l'auteur de la décision compte moins que ce qu'elle révèle : l'interrupteur existe, et il peut être actionné sans consulter le pays qui dépend du service.

« Si dépendants d'un seul système, d'une seule personne, d'une seule entreprise. »Sénateur républicain Kevin Cramer, cité par le Wall Street Journal

La phrase de ce sénateur du Dakota du Nord, membre du parti de Trump, montre que l'inquiétude n'est plus seulement européenne.1

La riposte des alliés : l'Europe et le Canada

L'inventaire des solutions de rechange reste modeste face à l'échelle de SpaceX. Selon le WSJ, Starlink compte déjà plus de 11 000 satellites en orbite. Le seul opérateur européen en orbite basse, OneWeb (filiale du français Eutelsat), en exploite environ 650 et vise près de 1 300 d'ici 2030, après un contrat de 1 milliard d'euros avec Airbus.1 Ses terminaux, plus lourds et plus énergivores, conviennent mal à la ligne de front, et changer de réseau obligerait à remplacer des milliers d'appareils, puisque la technologie de SpaceX est propriétaire.

Les projets en cours ont des échéanciers qui ne répondent pas à l'urgence ukrainienne :

ProjetResponsableAmpleurPremiers lancements
IRIS²Union européenne et consortium SpaceRISE348 satellites (330 en orbite basse, 18 en orbite moyenne)2029
LightspeedTélésat (Canada), satellites fabriqués par MDA au Québec288 satellites selon le WSJDécembre 2026; service militaire dans l'Arctique prévu début 2028
Réseau Iceye–NokiaFinlande, avec adhésion de l'UkraineNon divulguée2028
Constellation nationale allemandeGouvernement de l'AllemagnePlus de 100 satellitesD'ici 2030

IRIS² est le pari central de l'Union européenne. En septembre, Eutelsat a désigné les fournisseurs des 330 satellites en orbite basse : une première couche de 66 appareils sera lancée à partir de 2029, et 264 autres à partir de 2030, selon le média spécialisé Teletime.6 Le contrat de concession signé en décembre 2024 prévoyait un budget de 10,6 milliards d'euros sur 12 ans, financé à environ 60 % par des fonds publics, d'après DCD.7 Le WSJ estime aujourd'hui le coût à environ 17,5 milliards $ US.1 L'Allemagne a engagé près de 40 milliards $ US en défense spatiale d'ici 2030, et la France a porté son budget à environ 11 milliards $ US sur le même horizon, une hausse de 70 %.1

Le goulot d'étranglement : le lancement

Posséder ses satellites ne suffit pas si l'accès à l'espace reste dépendant. OneWeb et Télésat comptent sur les fusées Falcon de SpaceX. En Europe continentale, hors Russie, seule la base d'Andøya, en Norvège, a prouvé sa capacité à placer des satellites en orbite; l'allemande Isar y a lancé en septembre une fusée Spectrum transportant cinq petits satellites. La base suédoise d'Esrange ne prévoit son premier lancement orbital qu'en 2028.1 Des chercheurs français interrogés par le WSJ désignent le leadership politique et la lenteur des décisions comme principal obstacle, en rappelant que le système de navigation Galileo est entré en service avec près d'une décennie de retard.

Taille des constellations de satellites de communication Comparaison entre Starlink, avec plus de 11 000 satellites, et ses solutions de rechange : OneWeb avec environ 650 satellites aujourd'hui et 1 300 prévus en 2030, IRIS² avec 348 satellites prévus et Lightspeed de Télésat avec 288 satellites prévus selon le Wall Street Journal. Starlink (en orbite) 11 000+ OneWeb (2030, prévu) ~1 300 OneWeb (en orbite) ~650 IRIS² (2029-2030) 348 Lightspeed (Télésat) 288
Les barres foncées indiquent des satellites déjà en service; les barres claires, des projets. Sources : The Wall Street Journal, Teletime.

Le miroir canadien et québécois

Le Canada occupe une position singulière dans ce débat. Il est à la fois un allié qui veut réduire sa dépendance envers SpaceX et l'hôte de l'une des rares solutions occidentales en développement. Le réseau Lightspeed de Télésat est construit par MDA Space dans son usine de Sainte-Anne-de-Bellevue, dans l'ouest de l'île de Montréal, qui fait l'objet d'un agrandissement de 185 000 pieds carrés, selon le Cabinet du premier ministre.10 En septembre 2024, Ottawa a accordé un prêt de 2,14 milliards $ et Québec un prêt de 400 millions $, assortis de bons de souscription donnant respectivement environ 10 % et 1,87 % de Lightspeed, d'après SpaceNews.11 Télésat prévoit aussi un centre d'opérations à Gatineau regroupant plus de 330 spécialistes, selon son mémoire prébudgétaire déposé à Québec.15

L'Arctique, terrain d'essai de la souveraineté

La dimension militaire s'est précisée cet été. Le 4 août, Ottawa a signé avec Télésat un contrat de 2,3 milliards $ pour fournir aux Forces armées canadiennes des communications par satellite à haut débit dans l'Arctique, en bande Ka, du 65e au 90e parallèle nord, selon La Presse Canadienne.8 L'accès militaire est attendu au début de 2028. Le gouvernement fédéral reconnaît que les forces disposent aujourd'hui de peu d'options dans le Grand Nord, où les satellites géostationnaires couvrent mal les hautes latitudes. Ce contrat constitue la première phase du Projet amélioré de communications par satellite – Polaire (PACS-P), dont la mise en service complète n'est attendue qu'au début des années 2040, rapporte Nunatsiaq News.9

Starlink dans les foyers : Québec et l'Ontario ont fait des choix opposés

La dépendance canadienne n'est pas seulement militaire. Pour boucler son Opération haute vitesse, terminée en mars 2024 avec plus de 339 500 foyers branchés selon le gouvernement du Québec, la province a signé en 2022 une entente avec SpaceX pour desservir les foyers que la fibre ne pouvait atteindre.16 Le député Gilles Bélanger, responsable du dossier, reconnaissait déjà que recourir à un fournisseur américain posait des enjeux de souveraineté, selon Protégez-Vous.13

Au début de 2025, en pleine guerre commerciale, l'Ontario de Doug Ford a annulé son contrat de 100 millions $ avec Starlink, quitte à verser une pénalité de résiliation et à priver 15 000 foyers du Nord ontarien du service promis, selon Global News.14 Québec a refusé de l'imiter : environ 8 500 foyers québécois utilisaient alors le service subventionné, et la province se disait satisfaite de sa fiabilité, a rapporté Noovo Info.12 Les deux choix illustrent le dilemme : rompre coûte cher aux citoyens les plus isolés, mais rester expose ces mêmes citoyens à une décision prise ailleurs.

Le paradoxe des fusées

Même la solution canadienne n'échappe pas entièrement à l'orbite de Musk. Comme le souligne le WSJ, Télésat compte sur les fusées Falcon de SpaceX pour lancer ses satellites.1 Le Canada n'ayant pas encore de capacité de lancement orbital en service, la souveraineté recherchée porte sur la propriété et le contrôle des satellites, pas sur l'accès à l'espace. C'est le même modèle que celui de la Suède, citée par le WSJ : le pays fait lancer ses satellites militaires par des acteurs américains, mais il les possède et les exploite lui-même.

Contrepoint

Les limites du discours sur la souveraineté

Plusieurs arguments sérieux nuancent l'idée qu'il suffit de bâtir des constellations nationales. D'abord, l'avance technique de Starlink est bien réelle : aucune solution concurrente n'égale aujourd'hui son échelle, le coût de ses terminaux ou sa latence, et des milliers de foyers québécois en région éloignée en dépendent maintenant. Ensuite, Washington et SpaceX soutiennent que la limitation découle des règles d'utilisation d'un service militaire et d'engagements visant à éviter l'escalade du conflit, et non d'un caprice d'entreprise. Par ailleurs, les grands projets publics, de Galileo à IRIS², accumulent les retards et les dépassements de coûts; Lightspeed lui-même a été redimensionné à plusieurs reprises avant d'obtenir l'appui d'Ottawa et de Québec, sous forme de prêts que les contribuables devront voir remboursés. Enfin, l'exemple ontarien montre qu'une rupture motivée par des considérations politiques peut laisser des citoyens sans service, sans garantie d'une solution de rechange rapide.

Ce qu'il faut surveiller

Trois échéances mesureront le sérieux de la démarche canadienne. La première est le premier lancement de Lightspeed, prévu en décembre, qui dira si l'échéancier de 2028 pour l'Arctique est réaliste. La deuxième concerne la cadence de production à Sainte-Anne-de-Bellevue, dont dépendent à la fois les retombées économiques promises au Québec et la crédibilité de l'offre canadienne auprès d'alliés européens en quête de solutions de rechange. La troisième touche les programmes provinciaux de connectivité : Québec devra décider s'il maintient un fournisseur unique pour ses foyers les plus isolés ou s'il exige, à terme, une diversification entre plusieurs opérateurs. La leçon ukrainienne, au fond, porte moins sur Musk que sur l'architecture des réseaux. Les experts cités par le WSJ insistent : aucune technologie ne remplacera seule Starlink; ce qui réduit la vulnérabilité, c'est la combinaison de plusieurs réseaux, bâtie dans la durée.1

Questions fréquentes

Qu'est-ce que Starlink a limité en Ukraine en octobre 2026?

À partir du 14 octobre 2026, les terminaux Starlink et Starshield utilisés par l'armée ukrainienne ont commencé à perdre la connexion en déplacement au-delà d'environ 160 km/h, ce qui a nui aux drones intercepteurs et d'attaque, selon des responsables ukrainiens.

Qui a décidé de limiter Starlink en Ukraine?

Il n'existe pas de version officielle unique. Elon Musk a attribué la décision à l'armée américaine et au président; le Wall Street Journal a rapporté que Musk avait ordonné le ralentissement après des discussions avec Donald Trump; la Maison-Blanche et le Pentagone ont nié avoir retiré l'accès de l'Ukraine.

Quelles sont les solutions de rechange à Starlink en Europe et au Canada?

Les principales sont OneWeb, d'Eutelsat, déjà en service avec environ 650 satellites; la constellation européenne IRIS², avec 348 satellites et des lancements à partir de 2029; et Lightspeed, de Télésat, dont les satellites sont fabriqués par MDA Space à Sainte-Anne-de-Bellevue et dont le premier lancement est prévu en décembre 2026.

Le Canada dépend-il de Starlink?

En partie. Des programmes provinciaux de connectivité, notamment au Québec, utilisent Starlink pour les foyers que la fibre n'atteint pas, et les Forces armées canadiennes disposent de peu d'options de communication par satellite dans l'Arctique. Ottawa a signé en août 2026 un contrat de 2,3 milliards $ avec Télésat pour obtenir une capacité souveraine dans le Grand Nord à partir de 2028.

Quel est le rôle du Québec dans le projet Lightspeed?

Les satellites Lightspeed sont fabriqués par MDA Space dans son usine de Sainte-Anne-de-Bellevue, près de Montréal. Le gouvernement du Québec a accordé un prêt de 400 millions $ à Télésat, et l'entreprise prévoit un centre d'opérations à Gatineau.

Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial

Cet article a été produit par l'équipe éditoriale du Tissu à partir du reportage « U.S. Allies Race to Escape SpaceX's Orbit », de Sune Engel Rasmussen et Daniel Michaels, publié par le Wall Street Journal le 24 octobre 2026, complété par une recherche indépendante auprès de sources canadiennes, québécoises et internationales. Il ne s'agit ni d'une traduction ni d'une reproduction du texte original. Les sources des informations sont indiquées dans le texte.