Le Québec figure parmi les endroits du monde où l'on vit le plus longtemps. En 2024, l'espérance de vie à la naissance y atteignait 82,7 ans, soit 84,4 ans chez les femmes et 80,9 ans chez les hommes, selon le bilan démographique de l'Institut de la statistique du Québec.[2] C'est environ un an de plus que la moyenne canadienne et quatre ans de plus qu'aux États-Unis.
Le même bilan contient pourtant un avertissement que l'on lit moins souvent : les gains s'essoufflent. Après des décennies de progression presque continue, l'espérance de vie québécoise stagne depuis 2016, une tendance observée dans plusieurs pays riches. Pendant ce temps, la part des 65 ans et plus est passée de 12,6 % en 1999 à 21,1 % en 2024. La question n'est donc plus seulement de vivre longtemps, mais de faire en sorte que ces années supplémentaires se vivent en autonomie. C'est précisément le sujet d'un reportage du New York Times qui continue de circuler chez les lecteurs intéressés par le vieillissement.
Ce que propose le reportage du New York Times
La journaliste Dana G. Smith a interrogé des gériatres du National Institute on Aging, de l'Université de Californie et de l'Université Columbia pour départager ce qui repose sur des données probantes de ce qui relève de la mode. La conclusion du texte du NYT est volontairement peu spectaculaire : rien n'indique que les caissons hyperbares, la cryothérapie ou la lumière infrarouge repoussent la limite de la vie humaine, alors qu'un petit nombre de comportements connus depuis des décennies explique une bonne part de l'écart entre vieillir malade et vieillir en santé.[1]
« La pilule magique est déjà là. » Luigi Ferrucci, directeur scientifique du National Institute on Aging, au New York Times (traduction libre)
La liste compte sept éléments : bouger, manger plus de fruits et de légumes, dormir suffisamment, ne pas fumer et boire peu, traiter les maladies chroniques, entretenir ses relations et cultiver une disposition optimiste. Aucun n'est nouveau. L'intérêt du reportage tient à la hiérarchie : lorsqu'on demande aux spécialistes de n'en garder qu'un, ils choisissent l'activité physique, et à défaut, une attitude mentale plus positive.
Pour un lecteur québécois, la question la plus utile n'est pas de savoir si la liste est juste, mais de mesurer où se situent le Québec et le Canada sur chacun de ces points. Les données publiques permettent d'y répondre avec une certaine précision.
Les sept clés, lues à la lumière des données québécoises et canadiennes
01Bouger : un adulte sur deux atteint la cible
La référence citée par le NYT, 150 minutes d'activité modérée par semaine, est aussi celle des Directives canadiennes en matière de mouvement sur 24 heures. Mesurée par accéléromètre plutôt que déclarée, elle était atteinte par 46 % des adultes canadiens entre 2022 et 2024, selon les plus récents résultats de l'Enquête canadienne sur les mesures de la santé.[3] Le portrait est plus préoccupant du côté de la sédentarité : les adultes passent en moyenne 9,3 heures par jour assis ou couchés en période d'éveil, et seulement 42 % respectent la limite recommandée. Autre donnée à retenir pour l'avenir : la proportion de jeunes de 12 à 17 ans qui atteignent les recommandations est passée de 36 % à 21 % depuis 2018-2019, ce qui annonce une génération d'adultes moins active.
02Alimentation : le modèle méditerranéen sous un climat nordique
Le reportage ne prescrit pas de régime précis, mais retient le modèle méditerranéen : beaucoup de légumes, de grains entiers, de légumineuses et d'huile d'olive, peu d'aliments ultratransformés. Le Guide alimentaire canadien de 2019 va dans le même sens avec son assiette à moitié composée de légumes et de fruits. L'adaptation québécoise pose toutefois une question concrète d'accès, alors que les produits frais sont importés une bonne partie de l'année et que le prix du panier d'épicerie pèse sur les ménages. Le gériatre John Rowe apporte dans le texte du NYT une nuance utile : au grand âge, la perte de poids inquiète davantage les médecins que le gain. Le poids est d'abord un enjeu du milieu de vie.
03Sommeil : un tiers des adultes dort trop peu
La gériatre Alison Moore, de l'Université de Californie à San Diego, rappelle dans le reportage que les besoins de sommeil ne diminuent pas avec l'âge et que la fourchette de sept à neuf heures reste la référence. Au Canada, les lignes directrices sont légèrement plus fines : de sept à neuf heures entre 18 et 64 ans, de sept à huit heures à partir de 65 ans. Une analyse de Statistique Canada établissait qu'environ un tiers des adultes dormaient moins que le nombre d'heures recommandé, et que le sommeil de mauvaise qualité était répandu.[4] Les auteurs notaient que le sommeil reçoit peu d'attention en tant que question de santé publique, un constat qui reste largement d'actualité.
04Tabac et alcool : une victoire à consolider
Le NYT rappelle qu'aucune dose de fumée de cigarette n'est sans danger et que la consommation d'alcool au-delà d'un verre par jour pour les femmes et de deux pour les hommes augmente déjà le risque de maladies cardiaques, hépatiques et de plusieurs cancers. Le Québec a longtemps traîné derrière le reste du pays : au début des années 2000, environ 30 % des Québécois fumaient, contre 26 % dans l'ensemble du Canada. En 2023, selon l'Enquête québécoise sur le tabac et les produits de vapotage, environ 11 % des personnes de 15 ans et plus avaient fumé la cigarette au cours du mois précédent.[5] La nouvelle préoccupation vient du vapotage, pratiqué par environ 22 % des jeunes adultes de 18 à 24 ans.
05Maladies chroniques : là où le réseau de la santé entre en jeu
La cinquième clé est la seule qui dépend directement du système de santé. Lorsque l'hypertension, le cholestérol ou le diabète sont installés, changer ses habitudes ne suffit plus : il faut un diagnostic, des médicaments et un suivi. Au Québec, environ 57 % des personnes de 65 ans et plus vivaient avec au moins deux maladies chroniques en 2023-2024, une proportion qui grimpe à 71 % chez les 75 ans et plus, selon les données de l'INSPQ diffusées par l'ISQ.[6] Le même indicateur porte toutefois une bonne nouvelle : la multimorbidité recule depuis plusieurs années dans chaque groupe d'âge, chez les femmes comme chez les hommes. La gériatre Anna Chang résume l'enjeu dans le NYT : prendre ses médicaments et surveiller sa tension n'a rien d'agréable, mais c'est l'ensemble de ces gestes qui prolonge une vie en bonne santé.
06Relations : la solitude comme facteur de risque clinique
La sixième clé passe souvent pour un conseil de croissance personnelle, alors qu'elle repose sur l'un des socles empiriques les plus solides de la liste. Une méta-analyse de 148 études publiée dans PLoS Medicine en 2010, dirigée par la psychologue Julianne Holt-Lunstad, a conclu que l'influence des relations sociales sur le risque de mortalité est comparable à celle de facteurs comme le tabagisme.[7] Le NYT ajoute un indicateur pratique que John Rowe enseigne à ses étudiants : demander à un patient âgé combien d'amis ou de proches il a vus la semaine précédente en dit long sur son état six mois plus tard.
Au Québec, environ 14 % des personnes de 65 ans et plus se sentaient toujours ou souvent seules en 2022, et 26 % parfois, selon des données de l'Enquête sociale canadienne analysées par l'ISQ.[8] L'hiver, l'étalement des banlieues et la proportion croissante d'aînés vivant seuls sont des facteurs propres au contexte québécois qui méritent d'être pris au sérieux dans les politiques municipales autant que dans les soins.
07Optimisme : la clé dont les preuves sont les plus fragiles
Le dernier élément exige le plus de prudence. L'étude la plus citée sur le sujet, publiée dans les PNAS en 2019 par des chercheurs de l'Université de Boston et de Harvard, a suivi près de 70 000 infirmières et environ 1 400 anciens combattants américains. Les plus optimistes ont vécu en moyenne de 11 % à 15 % plus longtemps et avaient de 50 % à 70 % plus de chances de dépasser 85 ans que les moins optimistes, même après ajustement pour la scolarité, les maladies chroniques, la dépression et des habitudes comme l'exercice, l'alimentation et l'alcool.[9] L'autrice principale, Lewina Lee, reconnaît que le mécanisme reste incertain. Les optimistes géreraient peut-être mieux le stress; une partie du pessimisme mesuré au départ pourrait aussi refléter une maladie non encore diagnostiquée.
Le cerveau, point de convergence des sept clés
Il y a une raison de traiter ces sept clés comme un système plutôt que comme une liste. Dans son rapport de 2024, la Commission du Lancet sur la démence a recensé 14 facteurs de risque modifiables au cours de la vie, dont l'inactivité physique, l'hypertension, le diabète, le tabagisme, la consommation excessive d'alcool, l'obésité, la dépression, l'isolement social et, parmi les ajouts récents, le cholestérol LDL élevé au milieu de la vie et la perte de vision non traitée.[10] Selon la Commission, éliminer ces facteurs pourrait prévenir ou retarder environ 45 % des cas de démence dans le monde.
Presque toutes les clés du NYT figurent dans cette liste. Ce qui change, c'est le cadre : on passe de conseils de mieux-être à une stratégie de santé publique. Au Canada, la Société Alzheimer du Canada estime qu'en 2024, 8,7 % des personnes de plus de 65 ans vivaient avec une forme de démence, et projette plus de 1,7 million de cas d'ici 2050, une hausse de 187 % par rapport à 2020 (145 % au Québec).[11] Ses simulations indiquent que retarder d'un an seulement l'apparition de la maladie éviterait près de 500 000 cas d'ici 2050.
De la liste à l'habitude : le vrai goulot d'étranglement
Le point le plus dérangeant du reportage en est aussi le plus honnête. Aucune des sept clés n'est un secret. Le problème de la longévité n'est plus un problème de connaissance, mais d'adhésion.
Le Québec possède sur ce terrain une expérience utile. La baisse du tabagisme, passé d'environ 30 % au début des années 2000 à 11 % en 2023, n'est pas le fruit de la seule information : elle découle d'une combinaison d'interdictions dans les lieux publics, d'encadrement de la publicité, de taxation et de mises en garde sur les emballages. Autrement dit, on a rendu le bon choix plus facile et le mauvais plus coûteux. La même logique s'applique au mouvement. Que 42 % des adultes canadiens utilisent un mode de transport actif au moins une fois par semaine dépend autant des pistes cyclables, des trottoirs déneigés et du transport en commun que de la volonté de chacun.
La pilule magique, comme le dit Luigi Ferrucci, existe déjà. La question québécoise est de savoir qui parvient à la prendre chaque jour, et ce que la province est prête à faire pour que ce groupe s'élargisse avant que la vague de démence annoncée pour 2050 n'arrive.
Questions fréquentes
Quelles habitudes sont associées à une vie plus longue et en meilleure santé?
Les gériatres interrogés par le New York Times en retiennent sept : bouger, manger plus de fruits et de légumes, dormir suffisamment, ne pas fumer et boire peu, traiter les maladies chroniques, entretenir ses relations et cultiver une disposition optimiste. L'activité physique est la recommandation la plus constante.
Quelle est l'espérance de vie au Québec?
Selon l'ISQ, 82,7 ans en 2024 : 84,4 ans chez les femmes et 80,9 ans chez les hommes. C'est environ un an de plus que la moyenne canadienne, mais l'indicateur stagne depuis 2016.
Combien d'activité physique faut-il pour en tirer des bienfaits?
Au moins 150 minutes d'activité modérée à élevée par semaine, selon les Directives canadiennes en matière de mouvement sur 24 heures. Entre 2022 et 2024, 46 % des adultes canadiens atteignaient cette cible, d'après des mesures par accéléromètre.
La solitude augmente-t-elle vraiment le risque de mourir plus tôt?
Une méta-analyse de 148 études a conclu que l'effet des relations sociales sur la mortalité est comparable à celui du tabagisme. Au Québec, environ 14 % des 65 ans et plus se sentaient toujours ou souvent seuls en 2022.
Peut-on prévenir la démence en changeant ses habitudes de vie?
La Commission du Lancet estime qu'environ 45 % des cas pourraient être évités ou retardés en agissant sur 14 facteurs de risque modifiables. Le calcul est théorique et suppose que ces facteurs sont causaux.
Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial · Le Tissu · Section Longévité