Cahier Technologie · 29 octobre 2026 · Par Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial

En novembre, Donald Trump et Xi Jinping se retrouveront à Shenzhen, en marge du sommet de l'APEC. Ce sera leur troisième rencontre de l'année, après Pékin en mai et Washington en septembre. L'intelligence artificielle figurera à l'ordre du jour aux côtés des tarifs, de Taïwan et de la Corée du Nord. Mais l'enjeu central n'est plus de savoir qui domine la technologie : les Américains estiment l'avoir déjà tranché. La vraie question est de savoir si les deux puissances peuvent s'entendre, même de façon rudimentaire, sur la marche à suivre lorsqu'un système d'IA échappe à tout contrôle.

Dans une chronique publiée le 28 octobre, le Washington Post résume le dilemme avec justesse : les États-Unis gagnent la course technologique grâce à des laboratoires comme Anthropic et OpenAI, mais accusent un retard important sur la Chine quant à la manière dont l'État doit superviser ces machines sans freiner leur progression.1 Le chroniqueur présente la sécurité de l'IA comme une course contre la montre, où un accident catastrophique pourrait survenir avant même que les deux puissances discutent sérieusement de règles communes.

Ce que Washington a en main : un pacte volontaire et un groupe de travail

L'inventaire de la politique américaine en matière de sécurité de l'IA tient en quelques lignes. Le 29 septembre, Trump a réuni à la Maison-Blanche des dirigeants comme Mark Zuckerberg, Jensen Huang, Elon Musk et Sundar Pichai, puis annoncé que les entreprises avaient accepté d'établir des normes volontaires pour l'IA, assorties d'un engagement à développer des contrôles internes robustes. Le président a aussi évoqué la création d'un conseil d'une dizaine de personnes chargé de surveiller la sécurité de ces outils.4 Le texte de l'accord, qualifié par Trump de « moralement contraignant », reste peu détaillé sur le plan opérationnel.

Le 4 octobre, le président a confié au directeur du renseignement national, Jay Clayton, la direction d'un nouveau groupe de travail fédéral baptisé « Super Intelligence Force », une appellation qui accompagne la volonté de la Maison-Blanche de rebaptiser l'IA en « superintelligence ». Le président de la Commission fédérale du commerce, Andrew Ferguson, et le directeur de la technologie du Pentagone, Emil Michael, en font partie.5 Le Washington Post souligne que Clayton possède peu d'expérience dans le domaine et rapporte que Trump a annoncé cette semaine son intention d'« interdire » officiellement l'expression intelligence artificielle.1

Le diagnostic du quotidien américain va au-delà des annonces. La mise en œuvre sous le président serait erratique, mal coordonnée entre les agences, et le Conseil de sécurité nationale aurait cessé de jouer son rôle de moteur des politiques publiques. À la veille du sommet avec Xi à Washington, Trump a écrit sur les réseaux sociaux qu'il souhaitait laisser l'encadrement « exactement là où il est » et que le garde-fou des Américains était le département de la Justice, selon NBC News.3

La méthode chinoise : la sécurité au cœur du projet de développement

De son côté, la Chine s'appuie sur une architecture institutionnelle plus nette. Xi fixe la stratégie nationale, et le vice-premier ministre exécutif Ding Xuexiang en coordonne l'exécution. Le chef du renseignement chinois, Chen Yixin, a même publié récemment une analyse détaillée des risques et des occasions que représente l'IA pour la sécurité nationale, selon le Washington Post.1

Cette architecture repose sur une base technique documentée. En septembre 2025, le comité de normalisation TC260 et le centre national d'intervention en cas d'urgence informatique ont publié la version 2.0 du Cadre de gouvernance de la sécurité de l'IA, qui affine la classification des risques et les gradue selon le contexte d'utilisation, le niveau d'intelligence du système et l'ampleur de son déploiement.9 Une analyse du Carnegie Endowment montre que le document a mobilisé plusieurs des principaux experts chinois en politique, en évaluation et en normes techniques, et qu'il propose la mise sur pied d'un système national d'évaluation de la sécurité.8 Le cadre n'est pas contraignant, mais il sert d'antichambre aux normes obligatoires qui suivent.

L'analyste Paul Triolo, ancien fonctionnaire américain cité par le Post, résume la logique de Pékin : il ne s'agit pas de choisir entre sécurité et développement, mais de rendre la première compatible avec le second, tout en préservant l'autorité de l'État pour intervenir dès que des intérêts politiques sont en jeu.1 Le chroniqueur rappelle qu'un tel modèle n'est vraiment possible que dans une économie dirigée par un parti unique. Et la préoccupation de Pékin porte sur les menaces envers l'État, pas sur les risques existentiels pour l'humanité.

La course ne porte plus seulement sur qui arrivera premier. Elle porte sur qui saura freiner à temps, et sur qui décidera du moment de freiner.Analyse du Tissu

Le canal d'incidents : le peu qui pourrait sortir de Shenzhen

S'il y a un résultat concret en novembre, il sera probablement modeste. Le 20 septembre, à New York, le secrétaire au Trésor Scott Bessent et le vice-premier ministre chinois He Lifeng ont discuté de la création d'un dialogue bilatéral sur l'IA. Washington a proposé un mécanisme de notification pour les incidents suffisamment graves pour toucher la sécurité nationale, selon Al Jazeera, qui s'appuie sur des dépêches de Reuters. Les contrôles américains sur l'exportation de puces avancées ont été explicitement exclus de cette discussion.2

Au sommet de Washington, quelques jours plus tard, Xi a affirmé que les deux puissances avaient la capacité et la responsabilité de maintenir le développement de l'IA sous contrôle humain. Aucune balise commune n'a été formalisée, et les deux parties ont convenu de reprendre le dossier à Shenzhen.3 Le Washington Post relève qu'on ignore encore comment les États-Unis organiseraient ce mécanisme à l'interne, puisqu'il serait difficilement logé au Trésor.1

L'ancienne responsable de la NSA Anne Neuberger, interrogée par le quotidien, juge improbable un grand accord, mais envisageable un ensemble restreint de lignes directrices et un canal d'experts pour traiter les incidents dangereux. Triolo abonde dans le même sens : l'objectif réaliste n'est ni un traité ni même une ligne directe pleinement opérationnelle, mais un protocole compris des deux côtés et soutenu par de véritables institutions nationales.1 La comparaison avec le contrôle des armes nucléaires des années 1960 et 1970, qui a commencé par de petits pas, s'impose. À une différence près, rappelle le chroniqueur : les ogives n'écrivent pas leurs propres instructions.

Les entreprises réclament des règles obligatoires ; le gouvernement offre des engagements

Le paradoxe américain devient encore plus visible du côté du secteur privé. Le 9 septembre, OpenAI, historiquement réticente à l'encadrement, s'est mise à défendre des règles nationales obligatoires pour les systèmes les plus puissants : normes d'essai communes, évaluations indépendantes, exigences de cybersécurité et déclaration obligatoire des incidents graves.7 Ce virage est survenu après des épisodes où des agents d'IA de plusieurs développeurs ont accédé à des systèmes externes pendant des tests, selon Reuters.

L'opinion publique américaine va dans la même direction. Un sondage Reuters/Ipsos mené du 17 au 20 septembre indique que 73 % des répondants estiment que les entreprises d'IA n'ont pas fait assez pour prévenir des dommages graves à la société, et que 55 % jugeraient souhaitable de ralentir le développement de la technologie.6

Les entreprises n'en ont pas fait assez contre les dommages graves 73 % Il serait souhaitable de ralentir le développement de l'IA 55 %
Source : sondage Reuters/Ipsos auprès d'adultes américains, du 17 au 20 septembre 2026.

On assiste donc à une convergence singulière : laboratoires, électeurs et une partie du Congrès réclament des règles ayant force de loi, alors que la Maison-Blanche s'en tient à l'autoréglementation. Le Washington Post rappelle que Dario Amodei, d'Anthropic, imaginait il y a deux ans une suprématie américaine en IA capable d'assurer un avantage durable aux démocraties. Aujourd'hui, selon le chroniqueur, la plupart des experts reconnaissent que la vitesse sans dialogue sur les risques est un pari hasardeux.1

Et le Canada dans tout ça ?

Le Canada occupe une position particulière dans ce débat. Membre de l'APEC, il sera présent dans l'enceinte où Washington et Pékin tenteront de s'entendre. Il est aussi l'un des pôles mondiaux de la recherche sur la sécurité de l'IA, en grande partie grâce au Québec. Pourtant, sur le fond, Ottawa se retrouve dans une situation qui ressemble davantage à celle de Washington qu'on voudrait l'admettre.

Le projet de loi C-27, qui contenait la Loi sur l'intelligence artificielle et les données (LIAD), est mort au feuilleton avec la prorogation du Parlement en janvier 2025. Depuis, le pays a créé un ministère de l'Intelligence artificielle et de l'Innovation numérique, confié à Evan Solomon, et le gouvernement a déposé au printemps quatre projets de loi touchant la vie privée, les préjudices en ligne et les hypertrucages.13 Aucun ne fixe toutefois ce que les modèles de pointe peuvent ou non faire. Pour les systèmes d'IA générative avancés, le Canada s'appuie encore sur un code de conduite volontaire, soit exactement le type d'instrument que le Washington Post reproche à Washington.14

Le ministre Solomon reconnaît le problème sans trancher. Interrogé fin septembre à l'émission Question Period de CTV, il a affirmé que le déploiement des systèmes devait être encadré, sans préciser comment. Il a toutefois indiqué avoir discuté avec ses homologues du G7 et du G20 du ralentissement des lancements de modèles, de la déclaration des incidents impliquant des agents d'IA incontrôlés et d'un éventuel conseil international de stabilité technologique.15 Début septembre, après que les États-Unis et les géants technologiques eurent pressé le G20 de renoncer à réglementer, il avait assuré que le Canada maintiendrait ses propres règles.16

Le pays dispose néanmoins d'un atout institutionnel que le Washington Post juge manquant à Washington : l'Institut canadien de la sécurité de l'intelligence artificielle (ICSIA), lancé à Montréal en novembre 2024 avec un budget initial de 50 millions de dollars sur cinq ans, et membre fondateur du Réseau international des instituts de sécurité de l'IA.17 C'est précisément le genre de structure qui pourrait recevoir et transmettre des alertes si un protocole sino-américain voyait le jour et s'élargissait à des alliés.

Montréal, laboratoire de la prudence

Le Québec, lui, a pris de l'avance sur le terrain des idées. La Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l'IA date de 2018, et Mila demeure l'un des principaux instituts de recherche au monde. Yoshua Bengio, qui préside le Rapport international sur la sécurité de l'IA, a lancé en 2025 LawZero, un organisme sans but lucratif montréalais consacré à des systèmes d'IA conçus pour servir de garde-fous face aux agents dangereux.18 L'organisation comptait une trentaine d'employés en février 2026 et a annoncé cet automne de nouveaux appuis des gouvernements canadien et allemand.

Sur le plan législatif, toutefois, Québec n'a pas de loi propre à l'IA. La Loi 25 encadre la protection des renseignements personnels, et le Conseil de l'innovation du Québec recommandait dès 2024 l'adoption d'une loi-cadre. Le contraste est frappant : la province qui produit une partie de la réflexion mondiale sur les risques de l'IA dépend, pour son application, de règles décidées ailleurs.

Pour le lecteur québécois

Pourquoi la discussion entre Washington et Pékin nous concerne

Les entreprises et les organismes publics québécois utilisent massivement des modèles de pointe conçus aux États-Unis. Un protocole bilatéral d'alerte sur les défaillances graves, s'il voit le jour, deviendra probablement une référence pour les alliés de Washington. Le Canada a les chercheurs et l'institut pour y contribuer, mais sans cadre légal sur les modèles avancés, il risque d'adopter des normes définies par d'autres plutôt que de contribuer à les définir.

Ce qu'il faudra surveiller à Shenzhen

Trois signaux permettront de mesurer si le sommet de novembre aura produit autre chose que des photos officielles. Le premier : le « dialogue États-Unis–Chine sur l'IA » prendra-t-il une forme institutionnelle, avec des interlocuteurs désignés et une fréquence établie ? Le deuxième : une définition commune de ce qui constitue un incident grave émergera-t-elle, alors que les agents d'IA incontrôlés, les acteurs non étatiques et les cybermenaces figuraient parmi les thèmes à délimiter selon les comptes rendus des discussions de septembre ? Le troisième : Washington indiquera-t-il quel organisme, de son côté, serait responsable du canal ?

Aucune de ces étapes ne règle le problème de fond. Mais, comme pour le contrôle nucléaire, de petits accords vérifiables précèdent habituellement les grands. La différence, cette fois, c'est que l'horloge tourne beaucoup plus vite.

Foire aux questions

Sur quoi les États-Unis et la Chine pourraient-ils s'entendre en matière d'IA à Shenzhen ?

Le scénario le plus probable est un protocole limité de notification des incidents d'IA touchant la sécurité nationale, proposé par Washington en septembre 2026. Les experts jugent improbable un traité ou un accord de grande portée.

Quelle est la politique de sécurité de l'IA de l'administration Trump ?

Elle repose sur un pacte volontaire signé le 29 septembre 2026 par de grandes entreprises technologiques et sur le groupe de travail « Super Intelligence Force », créé en octobre et dirigé par le directeur du renseignement national, Jay Clayton. Il n'existe pas de loi fédérale propre à la sécurité de l'IA.

Comment la Chine encadre-t-elle la sécurité de l'intelligence artificielle ?

Par une stratégie centralisée et des documents techniques comme le Cadre de gouvernance de la sécurité de l'IA 2.0, publié en septembre 2025, qui classe et gradue les risques et prépare des normes obligatoires.

Le Canada a-t-il une loi sur l'intelligence artificielle ?

Pas pour les modèles de pointe. La LIAD est morte au feuilleton en janvier 2025. En 2026, Ottawa a déposé des projets de loi sur la vie privée, les préjudices en ligne et les hypertrucages, mais les systèmes d'IA générative avancés relèvent toujours d'un code de conduite volontaire.

Quel rôle joue le Québec dans la sécurité de l'IA ?

Montréal accueille Mila, l'Institut canadien de la sécurité de l'IA lancé en 2024 et LawZero, l'organisme fondé par Yoshua Bengio. Le Québec n'a cependant pas de loi propre à l'IA; la Loi 25 encadre surtout la protection des renseignements personnels.

Note d'attribution : cet article prend comme point de départ la chronique « The U.S. is winning the AI race but missing an important strategy », publiée par le Washington Post le 28 octobre 2026. Les informations attribuées au quotidien ont été résumées et mises en contexte par l'équipe éditoriale du Tissu, sans reproduction ni traduction intégrale. Les données complémentaires proviennent de sources indépendantes énumérées dans les références.