Cette analyse s'appuie sur le reportage de Ryan Dezember publié par le Wall Street Journal le 26 octobre 2026, complété par des données de S&P Global, de Bloomberg, de l'Association de l'aluminium du Canada, du gouvernement du Québec et d'autres sources indiquées dans le texte. Il ne s'agit ni d'une traduction ni d'une reproduction de l'article original.
Au bord du fjord du Saguenay, une chaîne de centrales hydroélectriques alimente depuis plus de quatre-vingts ans les cuves où l'alumine devient aluminium. Ce métal a presque toujours eu la même destination : l'industrie américaine. En 2026, cette relation est devenue l'un des nœuds les plus serrés de la guerre commerciale de Donald Trump. En retirant au Canada l'exemption dont il avait bénéficié pendant une partie du premier mandat, puis en portant à 50 % le droit de douane sur l'aluminium importé, Washington voulait relancer sa production intérieure. Le résultat, jusqu'ici, est tout autre : le métal coûte plus cher aux acheteurs américains, et le Québec demeure irremplaçable, comme le montre un reportage du Wall Street Journal[1].
Les chiffres du commerce confirment le diagnostic. Selon les données de l'International Trade Administration compilées par S&P Global, environ 70 % de l'aluminium importé par les États-Unis en 2025 provenait du Canada, une part identique à celle de 2024[2]. Aucun autre fournisseur ne s'en approche. Le tarif a renchéri le métal canadien, sans faire apparaître de solution de rechange.
Pourquoi l'aluminium est de « l'électricité solide »
Pour comprendre cette dépendance, il faut regarder la facture d'électricité. Le procédé Hall-Héroult, mis au point en 1886, sépare le métal de l'alumine par électrolyse. Selon le WSJ, l'électricité représente environ 40 % du coût de production, et une seule aluminerie peut consommer autant d'énergie qu'une grande ville américaine[1]. Qui dispose d'une électricité abordable et stable détient un avantage structurel ; qui n'en dispose pas finit par fermer.
C'est exactement ce qui s'est produit aux États-Unis. Pendant des décennies, les alumineries américaines ont profité de tarifs préférentiels accordés par des sociétés publiques comme la Tennessee Valley Authority et la Bonneville Power Administration. Quand ces contrats ont pris fin et que la Chine a inondé le marché de métal bon marché, le parc industriel s'est effondré. Des 24 alumineries actives en 2000, dernière année où les États-Unis dominaient la production mondiale, il n'en reste que quatre en activité, selon le quotidien new-yorkais[1].
Au Saguenay, l'équation est inversée. Rio Tinto, héritière des installations bâties par Alcoa, produit plus de 90 % de l'électricité qu'elle consomme grâce à son propre réseau hydroélectrique et à des droits sur l'eau obtenus il y a un siècle. L'entreprise affirme qu'il s'agit de l'énergie la moins chère de toutes ses alumineries dans le monde[1]. Le pari se poursuit : la société met en service 96 nouvelles cuves AP60 au Complexe Jonquière, qui ajoutent environ 160 000 tonnes de capacité annuelle avec des émissions équivalant au septième de la moyenne de l'industrie, selon Mining Weekly[3].
Qui paie le tarif
Le baromètre de l'impact est la prime du Midwest, ce montant ajouté au cours de la Bourse des métaux de Londres (LME) pour livrer le métal sur le marché américain. En pratique, elle mesure le coût du tarif et de la rareté. Au début de 2025, elle s'établissait à 23,35 cents américains la livre. En juillet de la même année, premier mois complet à 50 %, elle dépassait 71 cents, selon Platts/S&P Global[4]. En janvier 2026, elle a franchi pour la première fois de son histoire la barre de 1 $ US la livre, comme l'a rapporté Packaging Dive[5].
En mars 2026, alors que la guerre en Iran perturbait les exportations du golfe Persique, Platts a enregistré 105 cents la livre, une hausse de 149 % sur un an[6]. Le même article indiquait que le Canada avait expédié 2 millions de tonnes d'aluminium brut aux États-Unis en 2025, un recul de près de 26 % par rapport à l'année précédente. Une partie de ce volume a pris la route de l'Europe : selon l'analyste Karen Norton, de S&P Global, citée par le WSJ, les expéditions canadiennes vers le Vieux Continent ont bondi de 77 % sur un an jusqu'en août 2026[1].
Le coût se retrouve dans les bilans des entreprises américaines. Ford prévoit jusqu'à 2 milliards de dollars américains de dépenses supplémentaires en matières premières cette année, et des fabricants comme Applied Materials, Allison Transmission et Ball ont indiqué à leurs investisseurs qu'ils refilent la hausse à leurs clients[1]. En clair, le tarif agit comme une taxe payée à l'intérieur des États-Unis, par les industriels et les consommateurs.
Le pari de l'Oklahoma et ses obstacles
Pour réduire leur dépendance, les États-Unis misent sur de nouvelles capacités. Le projet le plus ambitieux est une aluminerie de 4 milliards de dollars américains à Inola, en Oklahoma, portée par Emirates Global Aluminium (60 %) et l'américaine Century Aluminum (40 %). Avec 750 000 tonnes par année, ce serait la plus grande aluminerie du pays et la première construite depuis 1980, selon AlCircle[7].
Le projet se heurte toutefois à la politique locale. Après des assemblées houleuses, le conseil municipal d'Inola a imposé un moratoire sur les permis en juin, puis l'a prolongé en septembre jusqu'au 7 avril 2027, date d'un référendum sur un règlement qui interdirait les alumineries de première fusion sur le territoire de la ville[7]. Le procureur général de l'Oklahoma, Gentner Drummond, a demandé à la Cour fédérale une injonction pour bloquer le chantier, invoquant des risques environnementaux pour l'élevage régional et une pression excessive sur le réseau électrique de l'État, selon un communiqué officiel[8]. L'argument énergétique est révélateur : ce qui fait la force du Saguenay est précisément ce qui suscite la résistance en Oklahoma.
Même dans le meilleur des scénarios, cette aluminerie ne serait pas prête avant la fin de la décennie. D'ici là, les États-Unis auront besoin de métal importé, et le Québec demeure la source la plus proche, la moins chère et la plus fiable.
Une négociation toujours en suspens
Washington a pourtant laissé entrevoir qu'il mesure le problème. En mai 2026, le département du Commerce a créé un mécanisme permettant aux producteurs canadiens et mexicains de ramener le tarif de 50 % à 25 % en échange d'un engagement contraignant à construire ou agrandir des usines aux États-Unis, selon Supply Chain Dive[9]. En août, Bloomberg rapportait qu'une entente préliminaire entre Ottawa et Washington abaisserait à 25 % les droits sur une partie de l'acier et de l'aluminium canadiens[10]. La seule annonce a fait chuter la prime du Midwest de plus de 8 % en une journée[11].
L'entente, cependant, ne s'est pas concrétisée. Au 20 octobre, aucun texte, quota ni liste d'exemptions n'avait été publié, et le taux de 50 % reste en vigueur, selon une analyse de Discovery Alert[12]. Même si la réduction se matérialisait, les analystes de Morgan Stanley et de la firme CRU estiment que l'effet sur les prix serait limité, puisque le Canada ne peut à lui seul combler toute la demande américaine et que le reste des importations demeurerait soumis au plein tarif[11][12].
Pendant ce temps, Ottawa diversifie ses alliances. Le 16 septembre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé d'ouvrir la voie à ce que le Canada devienne le premier « membre associé » de l'Union européenne, un statut qui n'existe pas encore dans les traités, comme l'a rapporté Reuters[13]. Les minéraux critiques et l'énergie figurent parmi les domaines de coopération évoqués. Pour l'aluminium québécois à faible empreinte carbone, l'Europe est un débouché naturel, d'autant que son mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) valorise un métal moins émetteur.
L'argument en faveur du tarif
Les défenseurs du droit de douane soutiennent que l'enjeu n'est pas le prix, mais la sécurité nationale. Les applications aérospatiales, militaires et de haute technologie exigent un aluminium de première fusion de grande pureté, que le recyclage ne remplace pas. Un pays qui ne produit pas cet intrant serait vulnérable en cas de crise. Le secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, a défendu cette thèse en célébrant le retour à pleine production de l'aluminerie de Century à Goose Creek, en Caroline du Sud, qui risquait de fermer avant l'érection des barrières commerciales, selon l'entreprise[1].
Century et d'autres partisans du tarif affirment aussi que l'hydroélectricité bon marché du Québec constitue une subvention déguisée et parlent de dumping. L'autre camp répond que ces accusations n'ont jamais été portées devant une instance commerciale internationale, et l'Association de l'aluminium du Canada fait valoir que les producteurs d'une matière première cotée en bourse n'ont aucun intérêt à vendre sous le prix du marché[1]. Le vrai débat est donc de savoir si le gain stratégique de quelques alumineries américaines justifie un coût réparti sur toute l'industrie utilisatrice. C'est un choix politique légitime, mais dont la facture est connue.
Ce que le Québec a en jeu
Pour le Québec, l'enjeu dépasse largement la relation avec un client. Huit des neuf alumineries canadiennes se trouvent dans la province, qui produit près de 2,9 millions de tonnes par année, soit environ 90 % de l'aluminium canadien, ce qui en fait le quatrième producteur mondial d'aluminium de première fusion, selon le gouvernement du Québec[14]. L'industrie y soutient plus de 30 000 emplois, dont environ 8 000 dans la production primaire[14]. En 2024, les produits d'aluminium représentaient près de 11,7 milliards de dollars, soit 10 % de toutes les exportations québécoises[15].
Paradoxalement, les grands producteurs s'en tirent mieux que prévu. Un an après l'imposition du tarif de 50 %, l'Association de l'aluminium du Canada jugeait la situation moins pénible qu'anticipé : les clients américains, après avoir d'abord refusé d'absorber la hausse, ont fini par la payer, et une tonne coûte désormais environ 2 000 $ de plus aux États-Unis qu'en Europe, selon La Presse[16]. Le marché européen a servi de soupape, et la prime américaine record attire de nouveau du métal vers le sud.
Le portrait est plus sombre plus loin dans la chaîne. Le Québec compte plus de 1 700 entreprises de transformation, qui regroupent environ 80 % des emplois de l'industrie, d'après la grappe AluQuébec[17]. Or, comme l'expliquait Le Devoir, le prix de l'aluminium est le même partout en Amérique du Nord : il intègre la prime régionale, et donc le tarif américain, même quand un transformateur québécois achète son métal à une aluminerie québécoise[18]. Les transformateurs paient ainsi le prix fort à l'achat, puis se heurtent au tarif quand ils exportent leurs produits aux États-Unis. Selon un rapport de l'Institut du Québec cité par Le Manic, la métallurgie québécoise a perdu 3 % de ses emplois l'an dernier, et la hausse de 1,1 milliard de dollars des exportations vers l'Europe et l'Asie reste loin de compenser les pertes[19].
Le miroir américain et la question d'Hydro-Québec
L'histoire des alumineries américaines contient un avertissement pour le Québec. Elles n'ont pas disparu faute de savoir-faire, mais parce que l'électricité bon marché qui les soutenait a cessé de l'être quand la demande des ménages et des autres industries a grimpé. Le Québec arrive précisément à ce point de bascule. Avec la fin des surplus d'électricité et une demande appelée à croître fortement d'ici 2050, Hydro-Québec doit acquérir de nouvelles sources d'énergie plus coûteuses, et certains économistes plaident pour exporter davantage d'électricité vers les États-Unis plutôt que de la réserver aux alumineries à prix réduit, comme le résumait une chronique du Globe and Mail[20].
Québec a jusqu'ici tranché en faveur de l'aluminium, mais en changeant les règles. Le renouvellement du contrat d'Aluminerie Alouette, à Sept-Îles, signé en juillet 2025 pour vingt ans, repose sur une formule de partage des risques et des bénéfices : à partir de 2030, l'entreprise paiera plus cher son électricité quand les prix de l'aluminium sont élevés, en échange d'investissements d'au moins 1,5 milliard de dollars d'ici 2045, selon Noovo Info[21]. Ce modèle illustre la voie que le Québec semble privilégier : conserver l'avantage énergétique, mais le rémunérer davantage quand le marché le permet.
La crise tarifaire renforce paradoxalement la valeur de cette « électricité solide ». Les États-Unis découvrent qu'ils ne peuvent pas la reproduire rapidement, l'Europe cherche un métal à faible empreinte carbone, et la technologie Elysis, coentreprise de Rio Tinto et d'Alcoa soutenue par Québec et Ottawa, développe au Saguenay un procédé de fusion sans émissions directes[1]. La leçon américaine est toutefois claire : un avantage énergétique se gère, il ne se tient jamais pour acquis.
À surveiller dans les prochains mois
- La publication, ou non, du texte de l'entente canado-américaine ramenant le tarif à 25 %, et les règles visant les produits dérivés.
- Le sommet Canada-Union européenne et le contenu concret du statut de membre associé.
- La pleine mise en service des cuves AP60 du Complexe Jonquière.
- Le référendum d'Inola du 7 avril 2027 et la décision de la Cour fédérale sur l'injonction.
- Les choix d'Hydro-Québec en matière de blocs d'énergie et de tarifs industriels, et le sort des transformateurs québécois.
Questions fréquentes
Pourquoi les États-Unis dépendent-ils de l'aluminium québécois?
Parce que produire de l'aluminium de première fusion exige d'énormes quantités d'électricité, qui représentent environ 40 % du coût. Le Québec dispose d'une hydroélectricité abondante et stable, alors que les États-Unis ont perdu la plupart de leurs alumineries. Il n'en reste que quatre en activité, et le Canada, dont 90 % de l'aluminium est produit au Québec, fournit environ 70 % des importations américaines.
Quel est le tarif américain actuel sur l'aluminium canadien?
Le droit de douane en vertu de l'article 232 est de 50 %. Une entente préliminaire discutée en août 2026 prévoyait de le ramener à 25 % pour une partie des produits, mais à la fin octobre aucun texte officiel n'avait été publié.
Qu'est-ce que la prime du Midwest?
C'est le montant ajouté au cours de la Bourse des métaux de Londres pour livrer l'aluminium sur le marché américain. Elle intègre le transport, le tarif et la rareté. Elle est passée d'environ 23 cents américains la livre au début de 2025 à plus de 1 $ US en 2026, un record historique.
Comment le tarif américain touche-t-il le Québec?
Les grands producteurs ont redirigé une partie de leur métal vers l'Europe et profitent d'une prime américaine élevée. Les transformateurs québécois, eux, paient un prix nord-américain qui inclut le tarif, tout en subissant ce même tarif lorsqu'ils exportent aux États-Unis. La métallurgie québécoise a perdu environ 3 % de ses emplois sur un an.
Les États-Unis peuvent-ils remplacer l'aluminium canadien à court terme?
Difficilement. Le principal projet, une aluminerie de 4 milliards de dollars américains à Inola, en Oklahoma, fait face à un moratoire municipal jusqu'en avril 2027, à un référendum et à une poursuite du procureur général de l'État. Même s'il va de l'avant, il ne serait pas prêt avant la fin de la décennie.
Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial du Tissu