Cahier Politique · États-Unis · Guerre en Ukraine

En bref
  • Le chroniqueur Dominic Lawson, du Telegraph, soutient que les alliés « respectables » de Donald Trump sont plus blâmables que le président lui-même, parce qu'ils savent distinguer le bien du mal et choisissent de se taire.1
  • Les faits d'octobre appuient ce diagnostic : achat de diesel russe, suspension des tarifs prévus par la loi Graham et accès restreint au système Starshield utilisé par l'Ukraine.
  • Des contre-arguments existent : la politique étrangère relève du président, la loi elle-même prévoyait la dérogation et une partie des républicains a protesté.
  • Ottawa a condamné l'accord sur le diesel. Pour le Canada et le Québec, l'enjeu touche à la fois la sécurité euro-atlantique, le prix à la pompe et la solidité des institutions.

Le jour même où une frappe russe tuait six personnes, dont des enfants, dans un parc près de Kharkiv, Donald Trump affirmait devant les journalistes que la Russie « se comporte bien en Ukraine ».2 La phrase aurait suffi à faire les manchettes. Ce qui intéresse le chroniqueur britannique Dominic Lawson, toutefois, c'est autre chose : le silence de ceux qui entourent le président.

Dans une chronique publiée ce vendredi par The Telegraph, Lawson qualifie Trump d'« imbécile moral » et soutient que la responsabilité la plus lourde revient aux conservateurs qui ont bâti leur carrière sur la défense de l'Ukraine et qui accompagnent aujourd'hui, sans dissidence publique, le virage de la Maison-Blanche en faveur de Moscou.1 La thèse est sévère, mais elle peut être confrontée aux faits. C'est ce que propose ce texte.

La thèse de Lawson : le problème ne se limite pas au président

Le raisonnement du chroniqueur est simple. Trump, selon lui, n'est pas hypocrite : il agit comme il pense. Des figures comme Marco Rubio, Lindsey Graham et Mitch McConnell, en revanche, se sont forgé une réputation de critiques de Vladimir Poutine ou de défenseurs des institutions américaines, puis ont changé de cap lorsqu'il est devenu clair que Trump reviendrait au pouvoir. Pour Lawson, les motifs sont humains et connus : le désir de proximité avec le pouvoir et la crainte de la capacité de vengeance du président.1

L'exemple le plus parlant est celui de Rubio. Comme sénateur membre du comité des relations étrangères, il décrivait Poutine comme un gangster et présentait la résistance ukrainienne comme relevant de l'intérêt national américain, rappelle le Telegraph.1 Devenu secrétaire d'État, Rubio a répliqué à Volodymyr Zelensky après que Kyiv eut accusé Washington de restreindre l'accès ukrainien au Starshield, la version militaire du réseau satellitaire de SpaceX. Selon Al Jazeera, Rubio a affirmé que le système n'est pas offert à l'Ukraine, qu'une demande d'accès est « en discussion » et que les États-Unis n'ont rien à voir avec les perturbations du Starlink.3 La NPR rapporte que Trump a lui aussi nié toute ingérence, tandis que Zelensky attribue les restrictions à un message du gouvernement américain à l'entreprise d'Elon Musk.4

Diesel, sanctions et la loi qui porte le nom de Graham

Le point le plus concret de la chronique est l'accord sur le diesel. Le 9 octobre, après un appel avec Poutine, Trump a annoncé que la Russie livrerait du diesel aux marchés américain et mondial, et le département du Trésor a délivré une licence temporaire suspendant les sanctions sur ces transactions, selon l'Associated Press.5 Une semaine plus tard, le 16 octobre, le président a signé un décret qui crée et suspend du même coup des tarifs pouvant atteindre 100 % prévus par la loi Graham sur les sanctions contre la Russie et l'Iran, qu'il avait lui-même promulguée le 18 septembre, d'après Newsweek.6

L'ironie n'a échappé à personne. La loi porte le nom de Lindsey Graham, sénateur républicain qui a longtemps pressé l'administration Biden d'envoyer des missiles à longue portée et des avions de chasse à Kyiv, et qui est mort le 11 juillet, à 71 ans, quelques heures après être rentré d'une visite auprès de Zelensky, selon la presse américaine.7 Lawson rappelle que ce même Graham avait félicité Trump après la rencontre humiliante avec Zelensky dans le Bureau ovale, en février 2025, et suppose qu'il aurait aussi trouvé le moyen d'appuyer le nouveau virage.1 Il s'agit d'une conjecture, et il faut la lire comme telle.

Lorsque la loyauté envers une personne l'emporte sur la cohérence avec ses propres idées, le parti cesse d'être un contrepoids et devient une chambre d'écho.

Qui fait grimper le prix du carburant?

La toile de fond est électorale. À l'approche des élections de mi-mandat du 3 novembre, Trump attribue la hausse de l'essence aux frappes ukrainiennes contre les raffineries russes et à de supposées fermetures de raffineries dans les États démocrates. Al Jazeera souligne que les exportations par le détroit d'Ormuz ont chuté d'environ 97 % depuis le début de la guerre entre les États-Unis et l'Iran, et qu'un sondage AP-NORC indique que 65 % des Américains blâment les politiques de Trump pour la hausse des prix.8

Les analystes cités par Foreign Policy reconnaissent que les frappes de Kyiv pèsent à la marge, surtout sur le diesel, mais désignent la guerre dans le Golfe comme cause principale.9 Reuters rapporte que Moscou a, pour la première fois, diffusé à la télévision d'État les dégâts d'une attaque contre une raffinerie, profitant du discours de la Maison-Blanche, et que la relation entre Trump et Zelensky traverse son pire moment depuis février 2025.10 Un dernier chiffre relativise le gain économique de l'accord : selon l'Agence internationale de l'énergie, citée par l'AP, la production russe de diesel a reculé d'environ 30 %.5

L'autre côté de l'argument

Contrepoint

La lecture de Lawson comporte des limites qu'il faut souligner :

  • La hiérarchie constitutionnelle. Aux États-Unis, la conduite de la politique étrangère revient au président. Un secrétaire d'État applique la ligne du gouvernement; l'option qui s'offre à lui en cas de désaccord est la démission, pas la désobéissance publique.
  • La loi prévoyait la dérogation. Le Congrès a lui-même inscrit dans la loi Graham la possibilité pour le président de suspendre les tarifs au nom de l'intérêt national. Le représentant républicain Thomas Massie a défendu ce choix en ces termes.11
  • Tous ne se sont pas tus. Une douzaine de sénateurs, dont six républicains, ont demandé à Trump d'annuler l'accord sur le diesel, selon LBC.12 L'affirmation selon laquelle personne dans l'administration n'a exprimé de désaccord tient; celle d'un parti entièrement rallié, beaucoup moins.
  • Une pression réelle sur les ménages. Avec un diesel à des sommets, les défenseurs du gouvernement font valoir que chercher de l'offre supplémentaire répond de façon pragmatique à un problème qui touche le transport et l'alimentation.
  • Le Starshield est un contrat militaire américain. Rubio soutient que le système n'a jamais été formellement cédé à Kyiv, ce qui, si c'est confirmé, affaiblit l'accusation de sabotage délibéré.3

Ce que cela signifie pour le Canada et le Québec

Ottawa n'a pas attendu pour réagir. Le 11 octobre, lors d'un appel avec Zelensky, le premier ministre Mark Carney a affirmé que l'accord sur le diesel va directement à l'encontre des efforts de paix de l'Ukraine et de ses alliés et qu'il fournira des revenus supplémentaires au Kremlin, selon le compte rendu du Cabinet du premier ministre.13 Le Canada a imposé plus de 3 500 sanctions liées à la guerre et engagé plus de 8,5 milliards de dollars en aide militaire depuis 2022.13 En février, Ottawa avait aussi abaissé le plafond de prix du pétrole brut russe et ciblé 100 navires de la « flotte fantôme », d'après le Kyiv Post / NV.14 Pour la première fois depuis le début de l'invasion, le Canada et les États-Unis tirent ouvertement dans des directions opposées sur l'outil des sanctions.

Le débat sur le prix du carburant résonne aussi ici. En septembre, le prix moyen de l'essence a dépassé 2 $ le litre dans certaines régions, atteignant 201,4 ¢/L dans le Nord-du-Québec, selon les relevés de la Régie de l'énergie rapportés par Narcity Québec. Ottawa avait d'ailleurs suspendu la taxe d'accise fédérale sur l'essence et le diesel du 20 avril au 7 septembre.15 La tentation de chercher un coupable commode à la pompe n'est donc pas un phénomène strictement américain.

Le Canada aurait toutefois tort de se croire immunisé contre le dilemme qui traverse Washington. En juillet 2022, le gouvernement Trudeau avait accordé une exemption aux sanctions pour renvoyer en Allemagne une turbine Siemens destinée au gazoduc Nord Stream 1, au nom de la sécurité énergétique européenne. Kyiv avait alors dénoncé un précédent dangereux, rappelle New Pathway.16 La pression énergétique pousse tous les gouvernements à assouplir leurs principes; ce qui distingue les démocraties, c'est la capacité de leurs institutions à le dire.

C'est là que la comparaison institutionnelle devient éclairante. Dans le régime parlementaire canadien, la solidarité ministérielle impose aux ministres de défendre publiquement les décisions du Cabinet; le désaccord se règle par la démission. La démission de Chrystia Freeland en décembre 2024, en rupture avec Justin Trudeau, en a été l'illustration la plus récente. Le système américain, avec sa séparation des pouvoirs, offre en théorie davantage d'espace au Congrès pour contredire le président. Le reproche de Lawson porte précisément sur ce paradoxe : un système conçu pour permettre la dissidence produit, en ce moment, moins de dissidence visible qu'un régime fondé sur la discipline de parti.

Il y a enfin une dimension humaine. Le Canada compte l'une des plus importantes diasporas ukrainiennes au monde, avec plus de 1,2 million de personnes d'origine ukrainienne selon le recensement de 2021 de Statistique Canada. Pour une partie de la population, les revirements de Washington ne relèvent pas de la géopolitique abstraite.

Le test du 3 novembre

Lawson conclut en prédisant qu'une défaite républicaine aux élections de mi-mandat ne modérerait pas Trump; elle le rendrait plutôt plus imprévisible, sans changer l'attitude de ses alliés.1 C'est un pari, pas un fait. Ce que les chiffres permettent d'affirmer est plus modeste : le coût du carburant est devenu le cœur de la campagne, et la façon dont l'électorat américain en attribuera la responsabilité dira beaucoup de la marge dont le parti disposera pour se distancer du président en 2027. Pour Ottawa, partenaire le plus intégré à l'économie américaine, ce résultat déterminera aussi la marge de manœuvre canadienne au sein de l'OTAN et du G7.

Questions fréquentes

Quel est l'argument central de la chronique du Telegraph?

Dominic Lawson soutient que des conservateurs qui défendaient l'Ukraine et critiquaient Poutine, comme Marco Rubio, sont plus blâmables que Trump parce qu'ils ont changé de position pour rester proches du pouvoir.

Qu'est-ce que la loi Graham sur les sanctions de 2026?

C'est la loi Lindsey O. Graham sur les sanctions contre la Russie et l'Iran, promulguée le 18 septembre 2026. Elle prévoit des sanctions et des tarifs pouvant atteindre 100 % contre les acheteurs d'énergie russe, mais autorise le président à les suspendre, ce que Trump a fait le 16 octobre.

Qu'est-ce que le Starshield et pourquoi a-t-il provoqué une crise avec l'Ukraine?

C'est la version militaire du réseau satellitaire de SpaceX, sous contrat avec le gouvernement américain. Kyiv affirme en avoir perdu l'accès sur décision de Washington; Rubio soutient que le système n'a jamais été formellement mis à la disposition de l'Ukraine.

Pourquoi Trump blâme-t-il l'Ukraine pour le prix de l'essence?

Trump affirme que les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes réduisent l'offre mondiale. Les analystes y voient un effet marginal, surtout sur le diesel, et désignent la guerre contre l'Iran et le blocage d'Ormuz comme cause principale.

Quelle est la position du Canada?

Le premier ministre Mark Carney a condamné l'accord sur le diesel, estimant qu'il finance la guerre russe et nuit aux efforts de paix. Le Canada maintient plus de 3 500 sanctions contre la Russie et a engagé plus de 8,5 milliards de dollars en aide militaire à l'Ukraine.

Note d'attribution : Cet article s'inspire de la chronique « Trump is a moral imbecile but his respectable enablers are more shameful », de Dominic Lawson, publiée par The Telegraph le 23 octobre 2026. Le texte original n'a été ni reproduit ni traduit; les éléments cités ont été résumés avec mention de l'auteur. Lire l'original sur telegraph.co.uk. Les autres informations ont fait l'objet d'une vérification indépendante par la curation du Tissu.