En bref
- Humanities 10 (Hum 10) est un cours de première année de l'Université Harvard qui exige la lecture d'une œuvre classique par semaine, des essais fréquents et une présence contrôlée, sans option de réussite ou d'échec non notée.
- Selon le Wall Street Journal, les candidatures ont bondi de 40 % cet automne : 180 étudiants de première année pour 90 places.
- Cet engouement survient alors que les humanités ne représentent plus que 8,1 % des baccalauréats décernés aux États-Unis, la plus faible part depuis 1987.
- Le Québec impose déjà à tous les cégépiens des cours obligatoires de littérature et de philosophie, mais ces cours figurent parmi les « cours défis » ciblés par Québec pour leurs difficultés de réussite.
- Au Canada, la proportion d'élèves de 15 ans atteignant le niveau de base en lecture au PISA est passée de 86 % en 2018 à 78 % en 2025.
Un cours qui se termine sous les applaudissements
Un mardi d'octobre, au Boylston Hall, la philosophe Samantha Matherne a consacré 75 minutes à décortiquer Emma, de Jane Austen, avec des détours par Adam Smith et Emmanuel Kant. À la fin, les 90 étudiants ont applaudi. La scène, décrite par la chroniqueuse Pamela Paul dans un reportage publié par le Wall Street Journal le 27 octobre 20261, illustre un phénomène que même les professeurs peinent à expliquer : le cours le plus exigeant de la première année à Harvard est devenu le plus recherché.
D'après le quotidien américain, les candidatures à Humanities 10, surnommé Hum 10 sur le campus, ont augmenté de 40 % cet automne. Au total, 180 nouveaux étudiants, chacun avec une lettre de candidature, se sont disputé 90 places. Le bouche-à-oreille des anciens, qui se désignent comme les Hum Alums, et les réseaux sociaux ont alimenté la demande1.
La donnée intrigue parce qu'elle contredit une idée répandue au sujet de la génération qui arrive à l'université : celle d'une fuite devant l'effort prolongé. La file d'attente du Hum 10 suggère autre chose. Certains étudiants sont prêts à payer cher, en heures comme en notes, pour un type bien précis de difficulté.
Qu'est-ce que Humanities 10 et comment fonctionne-t-il?
Le Hum 10 est un cours annuel réparti sur deux sessions. À l'automne, les lectures suivent l'ordre chronologique, de l'Antiquité à nos jours; à l'hiver, le parcours part d'une œuvre moderniste et remonte vers le monde antique, selon la description officielle du cours5. Cette année, le programme s'ouvre sur l'Odyssée, atteint l'Ulysse de James Joyce et se referme sur l'Iliade, en passant par Platon, Dante, Montaigne, Shakespeare, Spinoza et James Baldwin1.
L'idée est née en 2008, lors d'un souper entre deux professeurs d'anglais de Harvard, Stephen Greenblatt et Louis Menand, tous deux auteurs primés1. En entrevue avec la revue Humanities, du National Endowment for the Humanities, Menand a expliqué s'être inspiré d'un cours sur les « livres importants » donné par Lionel Trilling et Jacques Barzun à Columbia dans les années 1930, et avoir voulu répondre à la chute des inscriptions en humanités après la crise financière de 2008. Il y résumait la raison d'être du domaine en une phrase : les humanités sont la mémoire de l'expérience humaine3.
La première cohorte sous sa forme actuelle, rapportée par la Harvard Gazette en 2014, comptait 79 étudiants, dont 80 % en première année, dans le cadre d'une réforme lancée en 2011 notamment en réaction à la baisse des inscriptions2. Un an plus tard, selon le journal étudiant The Harvard Crimson, le cours a été reconnu comme équivalent du cours obligatoire de rédaction, l'Expos4.
Sa particularité tient surtout à ceux qui enseignent. Des professeurs titulaires, et non des doctorants, animent les séminaires hebdomadaires d'une quinzaine d'étudiants3. Depuis 2023, la coordination est assurée par Samantha Matherne et le spécialiste des lettres classiques David Elmer; l'équipe a déjà compté l'historienne Jill Lepore et la romancière Namwali Serpell. Chaque professeur propose deux livres par année et assiste à toutes les séances, y compris sur des œuvres qu'il n'a jamais enseignées et qui débordent de sa discipline1.
La friction comme proposition de valeur
Les règles du cours semblent conçues pour décourager les candidats. Les appareils numériques sont interdits en classe, la présence est notée à chaque séance, les retardataires reçoivent un avertissement et il n'existe aucune option de réussite ou d'échec non notée1. La demande a pourtant doublé l'offre.
L'économie comportementale nomme ce phénomène un mécanisme d'engagement : une personne restreint volontairement ses choix futurs parce qu'elle sait que, laissée à elle-même, elle céderait à l'option la plus confortable. Dans leurs candidatures et leurs entrevues avec le WSJ, les étudiants disent vouloir être obligés d'affronter des classiques qu'ils ne liraient pas seuls, retrouver leur capacité d'attention et trouver un contrepoids à l'automatisation. Certains rapportent, avec un certain dédain, que des camarades leur demandaient pourquoi ils ne confiaient pas simplement les livres à un robot conversationnel pour en obtenir un résumé1.
David Elmer a confié au quotidien avoir l'impression que bien des étudiants trouvent la culture ambiante peu propice à la lecture, à la réflexion et à l'écriture en profondeur, tout en reconnaissant ignorer si l'intelligence artificielle en est la cause1. La nuance est honnête et importante. Le désir de concentration précède les robots conversationnels; ce qui a changé, c'est qu'il existe désormais une solution de rechange explicite et gratuite à la lecture.
Il y a aussi une dimension collective, souvent négligée. Une diplômée de 2025 a raconté au WSJ que c'était le seul cours où les étudiants se reprochaient mutuellement de ne pas avoir fait leurs lectures, personne ne voulant décevoir le séminaire1. Le petit groupe transforme la lecture, acte solitaire, en engagement public. Le modèle n'est pas nouveau : le cours Literature Humanities de Columbia exige un livre par semaine depuis 1937 et a couvert au moins 152 œuvres de littérature et de philosophie, selon le Columbia College6.
Les étudiants n'achètent pas une liste de lectures. Ils achètent un environnement où abandonner un livre coûte cher.
Toile de fond : des humanités en recul
Le succès du Hum 10 ne signifie pas que les humanités se portent bien. Selon le projet Humanities Indicators de l'American Academy of Arts & Sciences, les universités américaines ont décerné 164 847 baccalauréats dans le domaine en 2025, le plus faible nombre depuis 1991 et 30,4 % de moins qu'au sommet de 2012. La part des humanités dans l'ensemble des diplômes est passée de près de 15 % en 2005 à 8,1 % en 2025. Depuis 2012, les diplômes en anglais ont reculé de 43,8 % et ceux en histoire, de 40,6 %7.
Le Canada n'échappe pas à la tendance, même si elle y est moins documentée. Les données de Statistique Canada montraient déjà, entre 2015-2016 et 2016-2017, un recul de 2,8 % des inscriptions universitaires en sciences humaines, au moment où celles en mathématiques, informatique et sciences de l'information progressaient de 10,6 %8. Le contraste rend le cas de Harvard d'autant plus parlant : ce qui attire n'est pas le domaine en général, mais un format précis, sélectif, intense, en présentiel et porté par des professeurs chevronnés. Plusieurs étudiants interrogés par le WSJ se destinent d'ailleurs à la science politique ou aux neurosciences, pas aux lettres1.
Le Québec, cas à part : l'exigence imposée à tous
Vu du Québec, le Hum 10 a quelque chose de familier. Ce que Harvard réserve à 90 étudiants triés sur le volet, le réseau collégial l'impose depuis des décennies à l'ensemble des cégépiens, quel que soit leur programme. Au Cégep Garneau, par exemple, la grille de formation générale 2026-2027 exige la réussite de trois cours de philosophie et de quatre cours de littérature pour obtenir le diplôme9. Le futur technicien en génie civil lit Platon; la future infirmière analyse des romans québécois.
Or cette obligation universelle ne produit pas spontanément l'engouement observé à Harvard. En juin 2024, la ministre de l'Enseignement supérieur, Pascale Déry, a rendu public le rapport Regards croisés sur les conditions de réussite éducative des premiers cours de littérature et de philosophie au cégep, produit par des enseignants et des conseillers pédagogiques. Le groupe de travail avait pour mandat d'examiner ces « cours défis » et de proposer des façons de valoriser la formation générale, dans le cadre du Plan d'action pour la réussite en enseignement supérieur 2021-202610.
La comparaison éclaire une distinction utile. À Harvard, l'exigence est choisie, la cohorte est petite et le contrat est explicite : l'étudiant postule précisément parce qu'il veut être contraint. Au cégep, la même exigence est héritée, généralisée et vécue par bien des étudiants comme un passage obligé entre eux et leur formation technique ou préuniversitaire. Le contenu peut se ressembler; la relation à l'effort, elle, diffère profondément. Le Hum 10 rappelle qu'une exigence intellectuelle tient autant au sens que l'étudiant lui accorde qu'à son contenu.
Lire au Québec et au Canada : des lecteurs nombreux, une lecture plus mince
Le Québec ne vit pas une désertion de la lecture. L'Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement, menée en 2024 auprès de 16 000 personnes par l'Institut de la statistique du Québec, indique qu'environ 82 % de la population a lu au moins un livre dans ses temps libres au cours de l'année11. Chez les 15 à 29 ans, la proportion atteint environ 86 %, mais seuls 17 % lisent tous les jours ou presque, selon les données de l'ISQ sur les jeunes11. Comme le rapporte ActuaLitté, la lecture croît avec le diplôme, de 68 % chez les personnes sans diplôme à 85 % chez les diplômés du collégial et 93 % chez les diplômés universitaires, et 48 % des 15 à 29 ans lisent principalement en français, contre 79 % des 75 ans et plus11.
Le signal d'alarme vient plutôt de la compréhension de l'écrit. Selon le Conseil des ministres de l'Éducation (Canada), le score moyen des élèves canadiens de 15 ans en lecture s'établit à 490 points au PISA 2025, alors qu'il était de 520 points en 2018, d'après le bilan canadien de cette édition12. La proportion d'élèves atteignant au moins le niveau de base en lecture est passée de 86 % en 2018 à 82 % en 2022, puis à 78 % en 202512.
Le PISA 2025 a aussi mesuré, pour la première fois, l'usage de l'intelligence artificielle. Dans un billet de l'OCDE, Andreas Schleicher souligne que les meilleurs élèves sont généralement ceux qui n'y recourent pas, mais que l'usage de l'IA semble associé à de meilleurs résultats lorsque les élèves apprennent explicitement à interpréter et à évaluer ce qu'elle produit. Le rapport de l'OCDE note que les élèves qui utilisent des robots conversationnels pour des tâches comme la synthèse de textes obtiennent en moyenne de moins bons scores en sciences13.
Le Québec a d'ailleurs déjà tranché une partie du débat que les étudiants de Harvard règlent par choix personnel. Le cellulaire est interdit en classe depuis janvier 2024, comme le rappelle Narcity, et, depuis septembre 2025, il est proscrit pendant toute la journée sur les terrains des écoles primaires et secondaires, publiques et privées, selon Éducaloi14. L'État a imposé par règlement ce que les candidats du Hum 10 réclament de leur plein gré. Reste à savoir si la règle, sans la communauté de lecteurs qui lui donne un sens, produit le même effet.
Ce que dit la recherche sur la lecture et l'écriture déléguées
La méfiance des étudiants de Harvard à l'égard des résumés automatiques trouve écho dans des travaux récents. Une expérience du MIT Media Lab publiée en 2025, intitulée Your Brain on ChatGPT, a suivi 54 participants qui rédigeaient des essais avec ou sans outils, pendant qu'un électroencéphalogramme mesurait leur activité cérébrale. Le groupe utilisant le modèle de langage présentait la connectivité neuronale la plus faible. Quelques minutes après avoir terminé, 83 % de ces participants ne parvenaient pas à citer correctement un passage de leur propre texte, contre près de 90 % de réussite dans les autres groupes, selon la synthèse publiée par AVID Open Access15.
Les auteurs parlent de dette cognitive : la commodité immédiate se paie plus tard en mémoire, en compréhension et en autonomie de pensée. La même étude apporte toutefois un résultat plus nuancé. Les participants qui avaient d'abord écrit seuls, puis révisé avec l'IA, montraient un engagement cérébral accru15. La variable décisive n'est pas l'outil, mais l'ordre : réfléchir d'abord, consulter ensuite. C'est, en pratique, la logique du Hum 10, qui ne bannit pas la technologie du monde mais protège l'espace où la pensée personnelle doit se former en premier.
Existe-t-il des Hum 10 canadiens?
Oui, et certains sont plus anciens que celui de Harvard. Le Canada compte une tradition discrète mais réelle de programmes de « grands livres », recensés notamment par l'encyclopédie Wikipédia. L'University of King's College, à Halifax, offre depuis 1972 sa Foundation Year, une première année entière consacrée aux textes fondateurs, de l'Antiquité au monde contemporain; l'Université St. Francis Xavier propose un Humanities Colloquium de première année; et, à Montréal, le Liberal Arts College de l'Université Concordia, fondé en 1978, offre un parcours centré sur les grandes œuvres16. L'admission à ce dernier exige une lettre d'intention et une entrevue, comme le précise sa fiche de programme, un dispositif proche de la candidature du Hum 1016.
Ces programmes partagent les ingrédients du modèle de Harvard : sélection volontaire, petits séminaires, lecture intégrale et forte identité de groupe. Ils demeurent toutefois marginaux dans le paysage universitaire. La question pour le Québec n'est donc pas d'inventer ce format, mais de voir si certains de ses éléments peuvent irriguer la formation générale collégiale : des séminaires restreints, des œuvres lues en entier plutôt qu'en extraits, une écriture fréquente avec rétroaction, et surtout une manière de présenter l'exigence comme un privilège plutôt que comme une taxe.
Ce qu'il faut retenir
Le cas du Hum 10 bouscule une prémisse courante du débat éducatif : celle d'une jeunesse allergique à l'effort. Ce que les étudiants semblent rejeter, c'est l'effort dépourvu de sens, solitaire et sans témoins. Lorsque la difficulté s'accompagne d'interlocuteurs exigeants, d'un groupe qui tient chacun responsable et de règles qui protègent l'attention, elle devient une valeur recherchée.
Le Québec possède déjà ce que bien des systèmes envient : une formation générale qui met Platon et la littérature au programme de tous. Le défi n'est pas d'en élargir l'obligation, mais d'en changer la perception. La vraie question que pose Harvard au réseau collégial est la suivante : comment faire d'un cours imposé un cours que l'on choisirait?
Questions fréquentes
Qu'est-ce que Humanities 10 à Harvard?
C'est un cours annuel destiné aux étudiants de première année de l'Université Harvard, imaginé par Stephen Greenblatt et Louis Menand en 2008. Les étudiants lisent environ une œuvre classique de littérature, de philosophie ou d'arts par semaine, rédigent des essais fréquents et participent à des séminaires d'une quinzaine de personnes animés par des professeurs titulaires. L'admission se fait sur candidature écrite.
Pourquoi la demande pour le Hum 10 a-t-elle augmenté en 2026?
Selon le Wall Street Journal, les candidatures ont progressé de 40 %, avec 180 candidats pour 90 places. Les étudiants disent vouloir être contraints de lire des classiques, retrouver leur concentration et trouver une solution de rechange au recours à l'intelligence artificielle pour résumer les livres.
Les cégépiens suivent-ils des cours semblables au Québec?
Oui. La formation générale collégiale impose à tous les étudiants, quel que soit leur programme, des cours de philosophie et de littérature. Au Cégep Garneau, par exemple, il faut réussir trois cours de philosophie et quatre cours de littérature. Québec a publié en 2024 un rapport sur la réussite de ces premiers cours, qualifiés de « cours défis ».
Les Québécois lisent-ils encore des livres?
Oui. Selon l'Institut de la statistique du Québec, environ 82 % de la population de 15 ans et plus a lu au moins un livre dans ses temps libres en 2024. Chez les 15 à 29 ans, la proportion avoisine 86 %, mais seulement 17 % lisent tous les jours ou presque.
Existe-t-il des programmes de « grands livres » au Canada?
Oui. L'University of King's College, à Halifax, offre depuis 1972 une première année consacrée aux textes fondateurs; l'Université St. Francis Xavier propose un Humanities Colloquium; et le Liberal Arts College de l'Université Concordia, à Montréal, fondé en 1978, offre un parcours centré sur les grandes œuvres, avec admission sur lettre d'intention et entrevue.
Cet article s'inspire du reportage « The Brutal Harvard Class That Suddenly Everyone Wants to Take », de Pamela Paul, publié par le Wall Street Journal le 27 octobre 2026. Le texte ne reproduit ni ne traduit l'original; les informations attribuées au WSJ ont été paraphrasées et complétées par des sources indépendantes ainsi que par des données québécoises et canadiennes.
Éverton Loupes Poirier — Le Tissu