Politique · Relations internationales · Montréal, 29 octobre 2026
Montréal accueille jeudi et vendredi le 21e Sommet entre le Canada et l'Union européenne avec une attente rare pour ce genre de rendez-vous : qu'il en sorte davantage qu'une déclaration protocolaire. Le premier ministre Mark Carney, le président du Conseil européen, António Costa, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, se réunissent pour donner une forme concrète à un partenariat que les deux parties qualifient déjà de stratégique, mais qui manque encore d'ossature institutionnelle. Comme l'a rapporté le quotidien espagnol El País, la formule de « membre associé » que Mme von der Leyen avait avancée pour le Canada a été écartée du projet de déclaration finale, sans pour autant refroidir l'ambition de la rencontre.1
Le changement d'étiquette en dit long. Plutôt qu'une catégorie juridique inexistante dans les traités européens, Ottawa et Bruxelles préfèrent parler d'« alliance pour l'avenir ». Et plutôt qu'une adhésion symbolique, ils misent sur une série d'ententes sectorielles touchant les paiements, les minéraux, la défense et le numérique. Le fil conducteur est un mot que Mark Carney répète depuis des mois : souveraineté.
Ce qui se joue à Montréal
Le sommet coïncide avec le dixième anniversaire de la signature de l'Accord économique et commercial global (AECG), conclu en octobre 2016. Selon la page officielle du Conseil de l'Union européenne, les échanges de biens et de services entre les deux partenaires ont atteint environ 130 milliards d'euros en 2025, soit plus de 80 % de plus qu'en 2016, et ensemble ils pèsent près du cinquième du PIB mondial.2 Le Cabinet du premier ministre du Canada ajoute que le stock d'investissements directs européens au Canada était estimé à 219 milliards de dollars en 2025, contre 315 milliards pour les investissements canadiens dans l'UE.3
Mark Carney a précisé mardi que la rencontre servirait à lancer des négociations formelles au cours de la prochaine année, selon Global News.7 Montréal est donc un point de départ, pas une ligne d'arrivée.
L'ordre du jour, rendu public cette semaine, place la géopolitique devant l'économie. Le premier volet porte sur l'engagement envers le multilatéralisme et l'ordre international fondé sur des règles, ainsi que sur la coopération en matière de paix et de sécurité. L'adversaire implicite est la Russie, et la toile de fond, un allié traditionnel, les États-Unis, de plus en plus imprévisible sous Donald Trump.1
« Le grand allié, les États-Unis, est de moins en moins fiable. C'est là le véritable moteur de cette relation. »
Maria Popova, politologue à l'Université McGill, en entrevue avec El País1
Pourquoi l'étiquette de « membre associé » est tombée
L'idée a surgi en septembre, lorsque Mark Carney s'est adressé au Parlement européen à Strasbourg et que Mme von der Leyen a annoncé que l'UE amorcerait le processus visant à faire du Canada son premier « membre associé ». CBC News a rappelé que ce statut n'existe tout simplement pas dans l'architecture de l'Union, ce qui a pris de court bien des diplomates des deux côtés de l'Atlantique.4
La résistance est venue des capitales. Selon une dépêche de l'Associated Press, la France et l'Allemagne figurent parmi les pays mécontents de la désignation, et un analyste du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR) a jugé ce refus des États membres embarrassant pour la présidente de la Commission.5 L'épisode révèle une tension ancienne à Bruxelles : la Commission propose, mais la politique étrangère demeure entre les mains des gouvernements nationaux, peu enclins à créer une nouvelle catégorie d'appartenance sans débat préalable.
Mark Carney, lui, a dédramatisé. Il a soutenu que les noms et la nomenclature importent peu, et que seules comptent les retombées concrètes pour les jeunes, les entreprises et les chercheurs canadiens.5 Une position cohérente pour un dirigeant qui n'a jamais réclamé l'adhésion pleine et entière et qui parle plutôt d'« alliance stratégique ».
La souveraineté comme plateforme : paiements, minéraux, défense et données
Si l'étiquette est tombée, le contenu demeure. Les projets de textes qui ont circulé cette semaine laissent entrevoir un ensemble ambitieux, dont voici les principaux éléments.
Des paiements instantanés interconnectés
L'un des annonces attendues est le raccordement des systèmes de paiement instantané des deux côtés de l'Atlantique, ce qui rendrait les virements internationaux plus rapides et moins coûteux, tout en réduisant la dépendance envers des réseaux américains comme Visa et Mastercard. El País relie cette mesure aux sanctions imposées en 2025 par l'administration Trump à la juge canadienne de la Cour pénale internationale Kimberly Prost et à la rapporteuse spéciale de l'ONU Francesca Albanese, qui ont temporairement perdu l'accès à leurs cartes de crédit et à des services d'entreprises américaines.1 Le cas d'une juge canadienne privée de ses moyens de paiement par une décision de Washington a valeur d'avertissement : l'infrastructure de paiement est un instrument de pouvoir.
Encore faut-il que le Canada dispose d'un système à raccorder. Le Real-Time Rail, ou Système de paiement en temps réel, piloté par Paiements Canada, devait être lancé dès 2019. Après plusieurs reports, son entrée en service est désormais prévue au quatrième trimestre de 2026, une fois les essais de l'industrie terminés.13 L'interconnexion avec l'Europe arrive donc au moment même où le pays rattrape son retard en la matière.
Minéraux critiques et capitaux européens
Un projet de déclaration commune prévoit de faciliter les investissements de la Banque européenne d'investissement dans les ressources critiques canadiennes et leur exportation vers l'Europe, avec l'objectif avoué de réduire la dépendance envers le marché américain et la transformation chinoise.1 L'ambassadeur du Canada auprès de l'UE, Jonathan Wilkinson, a indiqué à La Presse Canadienne que l'énergie et les minéraux, dont le gaz naturel, l'hydrogène et le nucléaire, joueront un rôle central. Le même document évoque une coopération en sécurité numérique et en avions-citernes de lutte contre les feux de forêt, un enjeu bien connu des Québécois depuis la saison de 2023.6
Défense et Ukraine
Depuis le partenariat de sécurité et de défense signé à Bruxelles en juin 2025, le Canada participe au SAFE, l'instrument européen d'achats conjoints d'armement, à titre de premier pays non européen. À Montréal, on s'attend à un engagement commun pour accroître le soutien à Kiev. Maria Popova fait valoir à El País que l'Ukraine est à l'avant-garde de l'innovation en matière de drones, mais qu'elle a besoin d'investissements, de capacités de production et de chaînes d'approvisionnement ailleurs pour transformer cet avantage en système efficace.1
Commerce numérique, infonuagique et mobilité
En négociation depuis mars, l'accord sur le commerce numérique étend l'AECG à l'infrastructure des données, avec des règles sur la facturation électronique et le stockage. Sont aussi sur la table l'accès des entreprises canadiennes aux contrats européens d'infonuagique et d'intelligence artificielle, l'étude de nouveaux câbles sous-marins reliant l'Europe, le Canada et l'Asie, ainsi que la participation canadienne au système de navigation par satellite Galileo et au programme Erasmus+.14 La libre circulation des travailleurs est toutefois exclue : Jonathan Wilkinson n'envisage qu'un accès facilité à la main-d'œuvre dans certains créneaux spécialisés.1
Cette complémentarité constitue l'argument économique de l'alliance. Mark Camilleri, de l'Association de commerce et d'investissement Canada-UE, a résumé à El País que les deux partenaires n'apportent pas la même chose : le Canada possède les ressources naturelles et l'énergie dont l'Europe dépend, et l'Europe offre un marché, une capacité industrielle et surtout les capitaux nécessaires pour exploiter ces ressources, ce que le Canada ne peut mobiliser seul.1
Le Québec, hôte du sommet et absent de la table
Le sommet se tient à Montréal, mais c'est précisément au Québec qu'il suscite le plus de friction. Le nouveau gouvernement péquiste de Paul St-Pierre Plamondon, minoritaire depuis l'élection du 5 octobre, accuse Ottawa de le museler. Comme l'a rapporté Noovo Info, le fédéral lui a refusé une prise de parole, alors que certaines ententes discutées touchent des champs de compétence québécois et pourraient lier la province pendant des années.8 Ottawa aurait aussi refusé que Québec organise une réception en marge du sommet, une demande formulée dès septembre par le gouvernement précédent.
La réplique fédérale ne s'est pas fait attendre. La ministre de l'Industrie, Mélanie Joly, a soutenu que la géopolitique relève du fédéral, et Mark Carney a reproché au premier ministre du Québec de laisser sa chaise vide au souper officiel auquel il était convié, selon CTV News et La Presse Canadienne.9 Le gouvernement québécois invoque de son côté un précédent : des représentants provinciaux avaient pris part aux négociations de l'AECG, un accord que le Québec de Jean Charest avait d'ailleurs contribué à mettre en chantier.
Au-delà de la querelle protocolaire, le différend touche un point de fond. Une partie importante de ce que le Canada propose à l'Europe se trouve dans le sous-sol québécois. Le gouvernement du Québec affirme détenir la plus grande part des minéraux critiques et stratégiques canadiens et, en mai dernier, une quinzaine de minières québécoises ont participé à une mission européenne culminant avec un Forum France-Québec sur les minéraux critiques à Paris.10 Le projet de Nouveau Monde Graphite, mené en partenariat avec la Nation atikamekw de Manawan, figure parmi les exemples mis de l'avant par Québec dans sa stratégie 2025-2031.11
Ce même sous-sol est déjà convoité de l'autre côté de la frontière. Dans les Laurentides, un projet de mine de graphite de Lomiko Metals, financé en partie par le département de la Défense des États-Unis, suscite une forte opposition locale, a relevé Mining SEE.12 Le Québec se retrouve ainsi au carrefour de deux stratégies d'approvisionnement concurrentes, américaine et européenne, sans siège formel là où se négocie la seconde.
D'autres volets touchent directement la vie québécoise. L'accès à Erasmus+ ouvrirait aux étudiants des cégeps et des universités de nouveaux échanges avec l'Europe, au-delà des ententes déjà établies avec la France. La coopération sur les avions-citernes concerne une flotte où le Québec a une longue tradition. Et toute nouvelle ouverture agricole sera scrutée par les producteurs laitiers, déjà touchés par les quotas de fromages européens consentis dans l'AECG et protégés depuis 2025 par la loi fédérale sur la gestion de l'offre.
Ce que le sommet révèle
Le Canada et l'Union européenne sont, chacun à sa façon, des puissances moyennes qui découvrent que la dépendance économique devient une vulnérabilité politique dès que le partenaire dominant change de comportement. La réponse canadienne, diversifier ses alliances sans rompre avec le voisin, a sa cohérence. Mais elle repose sur des ressources, des compétences et des territoires qui ne relèvent pas tous d'Ottawa. Si l'alliance pour l'avenir veut tenir ses promesses en matière de minéraux critiques, d'énergie et de main-d'œuvre, elle devra trouver un mécanisme d'association des provinces, et du Québec en particulier, plus solide qu'une invitation à souper. Les négociations de la prochaine année diront si cette souveraineté se construit avec le Québec ou par-dessus lui.
Questions fréquentes
Le Canada deviendra-t-il membre associé de l'Union européenne?
Pas lors de ce sommet. La proposition d'Ursula von der Leyen a été écartée du projet de déclaration finale en raison des réticences d'États membres comme la France et l'Allemagne. Les deux parties parlent d'« alliance pour l'avenir » et lancent une année de négociations formelles.
Quand et où se tient le Sommet Canada-UE 2026?
À Montréal, les 29 et 30 octobre 2026. Il s'agit de la 21e édition, en présence de Mark Carney, d'António Costa et d'Ursula von der Leyen.
Quelles ententes sont en discussion?
Commerce numérique, interconnexion des paiements instantanés, investissements européens dans les minéraux critiques canadiens, défense et soutien à l'Ukraine, contrats d'infonuagique et d'IA, câbles sous-marins, participation canadienne à Galileo et à Erasmus+.
Quelle est l'ampleur des échanges entre le Canada et l'UE?
Environ 130 milliards d'euros de biens et de services en 2025 selon le Conseil de l'UE, une hausse de plus de 80 % depuis 2016. L'AECG a éliminé les droits de douane sur 98 % des produits.
Pourquoi le sommet crée-t-il une tension avec le Québec?
Le gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon accuse Ottawa de le museler, faute de prise de parole alors que des compétences québécoises sont en jeu. Ottawa répond que la géopolitique relève du fédéral et que le premier ministre du Québec était invité au souper officiel.
Cet article s'appuie sur le reportage d'Irene Serrano publié par le quotidien El País le 28 octobre 2026, « La UE y Canadá buscan una alianza histórica tras descartar la fórmula de "miembro asociado" », disponible sur elpais.com. Les informations attribuées à El País ont été résumées et mises en contexte; ce texte n'en est pas une traduction. Les données complémentaires proviennent de sources officielles et de médias canadiens et québécois énumérés dans les références.