Développement durable · Climat

Par Éverton Loupes Poirier 27 octobre 2026 Lecture : 9 min
Ce texte s'inspire du reportage de Manuel Planelles publié par le quotidien espagnol El País le 27 octobre 2026 (lire l'original) et le complète avec des données de l'Organisation météorologique mondiale, de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, d'Environnement et Changement climatique Canada, du gouvernement du Québec et d'autres sources énumérées à la fin.

Le même mardi, deux agences des Nations Unies ont publié des documents qui, lus ensemble, décrivent un décalage. Le premier mesure ce qui se trouve déjà dans l'air : l'Organisation météorologique mondiale (OMM) a annoncé que le dioxyde de carbone, le méthane et le protoxyde d'azote ont atteint en 2025 les concentrations les plus élevées jamais enregistrées2. Le second mesure ce que les gouvernements promettent : le secrétariat de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) conclut que les plans nationaux déposés jusqu'en août ne réduisent les émissions mondiales que de 6 % d'ici 20353. L'écart entre ces deux chiffres sera au cœur de la COP31, qui s'ouvre à Antalya, en Turquie, dans moins de deux semaines.

Comme le résume El País, un rapport regarde le présent et l'autre l'avenir, et tous deux décrivent un réchauffement qui se dirige vers la zone rouge1. Pour le lecteur d'ici, l'intérêt est que le Canada et le Québec illustrent, chacun à leur manière, la tendance que décrit l'ONU : des cibles affichées, une courbe qui baisse lentement et, depuis un an, des engagements révisés à la baisse ou repoussés.

Ce que montre le bulletin de l'OMM

Le Bulletin sur les gaz à effet de serre no 22 établit la concentration moyenne mondiale de CO₂ à 426,8 parties par million (ppm) en 2025, soit 153 % du niveau de 1750, année retenue comme référence préindustrielle. Lors du lancement du bulletin, en 2004, la moyenne mesurée par le réseau de stations de l'OMM était de 377,5 ppm, selon le service d'information de l'ONU2. En deux décennies, près de 50 ppm se sont donc ajoutés.

Le méthane a atteint 1 948 parties par milliard (ppb), soit 267 % du niveau préindustriel, et le protoxyde d'azote 339,1 ppb, soit 126 % du niveau de 1750. Parmi les trois gaz à longue durée de vie, le CO₂ compte pour environ les deux tiers de l'effet de réchauffement, et le méthane pour à peu près 16 %2.

Une donnée de rythme mérite l'attention. Le taux moyen d'augmentation annuelle du CO₂ a triplé depuis les années 1960, passant de 0,8 ppm par an à 2,4 ppm par an pour la décennie 2011-2020. L'année 2024 a connu le plus fort bond jamais mesuré, soit 3,5 ppm en douze mois. En 2025, la hausse a été de 2,8 ppm, moins que l'année précédente, mais encore au-dessus de la moyenne de la décennie1. Ce ralentissement ne s'explique pas par une baisse de la combustion d'énergies fossiles : l'OMM l'attribue au rétablissement des forêts et des sols affaiblis par la chaleur et la sécheresse du puissant El Niño de 2023 et 2024, ainsi qu'à une diminution du carbone libéré par les feux de forêt, comme l'a rapporté le Seoul Economic Daily5. Après la saison de feux record de 2023 au Canada, le lien entre forêts, incendies et bilan carbone n'a rien d'abstrait pour les Canadiens.

CONCENTRATION MOYENNE MONDIALE DE CO₂ (ppm) 1750278,3 2004377,5 2016403,3 2020413,2 2024423,9 2025426,8
Source : Bulletins sur les gaz à effet de serre de l'OMM (éditions 2017, 2021, 2025 et 2026). Échelle commençant à zéro. La valeur de 2025 équivaut à 153 % du niveau préindustriel.

Concentration n'est pas émission

Une distinction aide à éviter les lectures hâtives. Le bulletin de l'OMM ne mesure pas ce que le monde a émis en 2025, mais ce qui s'est accumulé dans l'atmosphère après que les océans et la végétation en ont absorbé une partie. Environ la moitié du CO₂ émis reste dans l'air, 29 % va à l'océan et 21 % à la végétation terrestre1. Comme ce gaz persiste pendant des siècles, la concentration continue de grimper même quand les émissions annuelles ralentissent. Autrement dit, le record de 2025 est le solde de plusieurs décennies, et non de la seule année écoulée.

Le bulletin de cette année contient aussi une mise en garde qui intéresse directement la transition énergétique. L'OMM recommande de surveiller deux gaz moins abondants liés au secteur électrique : l'hydrogène moléculaire, qui n'est pas un gaz à effet de serre mais modifie la chimie de l'atmosphère et exerce un effet indirect notable sur le réchauffement, et l'hexafluorure de soufre (SF₆), utilisé dans les équipements de transport et de distribution d'électricité2. Pour une province qui mise sur l'expansion de son réseau électrique et sur la filière de l'hydrogène vert, l'avertissement n'est pas anodin : changer de source d'énergie n'élimine pas à lui seul toutes les pressions sur le climat.

« Une autre année, un autre record. » Ko Barrett, secrétaire générale adjointe de l'OMM, dans un communiqué cité par El País

Le calcul des promesses : 6 % contre 37 %

Le Rapport de synthèse 2026 sur les CDN a analysé 127 nouveaux plans nationaux, qui représentent 154 parties à l'Accord de Paris et 71 % des émissions mondiales, déposés entre janvier 2024 et août 20263. S'ils sont respectés, les émissions de 2035 seraient d'environ 6 % inférieures à celles de 2019. Avec les cibles conditionnelles, qui dépendent d'un financement ou d'un soutien extérieur, la baisse atteindrait 9 %.

À titre de comparaison, limiter le réchauffement à 2 °C exigerait des émissions inférieures de 37 % à celles de 2019 en 2035. Pour 1,5 °C, la réduction nécessaire avoisine 60 %, comme l'a rappelé le diffuseur irlandais RTÉ11. Ce qui est sur la table équivaut donc à environ un sixième de l'effort compatible avec 2 °C et à un dixième de celui compatible avec 1,5 °C.

BAISSE DES ÉMISSIONS EN 2035 (vs 2019) Trajectoire 1,5 °C~60 % Trajectoire 2 °C37 % CDN + conditionnelles9 % CDN inconditionnelles6 %
Source : CCNUCC, Rapport de synthèse 2026 sur les CDN; estimations du GIEC citées par l'ONU. Valeurs approximatives.

Le portrait s'est détérioré depuis l'an dernier. La mise à jour publiée pendant la COP30, à Belém, fondée sur 113 pays, projetait une baisse de 12 %. Selon l'analyse de Climate Home News, la différence s'explique par le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris et par de nouveaux engagements plus faibles que prévu4. La même publication note qu'une trentaine de pays, dont l'Égypte, le Vietnam et l'Argentine, n'ont toujours pas déposé de CDN à jour, alors que l'échéance est passée depuis plus d'un an et demi.

Le rapport de la CCNUCC reconnaît aussi, comme le souligne El País, que le budget carbone compatible avec 1,5 °C devrait être épuisé avant 20301. Redescendre ensuite sous ce seuil dépendrait de technologies de captage du CO₂ atmosphérique à une échelle qui n'existe pas aujourd'hui. Si les plans nationaux et les cibles de carboneutralité à long terme sont pleinement réalisés, la projection se situe entre 1,7 °C et 2,3 °C d'ici la fin du siècle. En ne tenant compte que des CDN, la fourchette va de 2,1 °C à 3,2 °C4. La semaine dernière, le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) estimait la trajectoire à 2,6 °C avec les engagements actuels11.

Le Canada : une courbe qui fléchit à peine

Le Canada se reconnaît sans peine dans le diagnostic onusien. Selon le Rapport d'inventaire national 2026 d'Environnement et Changement climatique Canada, le pays a émis 685 mégatonnes d'équivalent CO₂ (Mt éq. CO₂) en 2024, hors secteur de l'affectation des terres. C'est 10 % de moins qu'en 2005, mais seulement 0,3 % de moins qu'en 20236. Le secteur pétrolier et gazier demeure le premier émetteur, avec 208 Mt, un niveau supérieur à celui de 2005.

La cible canadienne pour 2035, déposée à l'ONU en février 2025, prévoit une réduction de 45 à 50 % sous le niveau de 20057. Un calcul simple de la rédaction montre l'ampleur du défi : atteindre le bas de cette fourchette suppose de ramener les émissions autour de 420 Mt, soit une baisse d'environ 39 % en onze ans, alors que les dix-neuf dernières années ont produit une baisse de 10 %. Le Climate Action Tracker estime en outre qu'une trajectoire compatible avec 1,5 °C exigerait une réduction d'environ 65 % sous 2005, hors affectation des terres8.

ÉMISSIONS DU CANADA (Mt éq. CO₂, hors ATCATF) 2005763 2024685 Cible 2035382 à 420
Source : Rapport d'inventaire national 2026 (ECCC); CDN du Canada pour 2035 (réduction de 45 à 50 % sous 2005). La partie claire de la barre de 2035 représente l'étendue de la fourchette. Calcul de la rédaction.

Le contexte politique a changé depuis le dépôt de cette cible. Le gouvernement de Mark Carney a aboli la tarification du carbone pour les consommateurs, renoncé au plafond d'émissions du secteur pétrogazier et signé une entente avec l'Alberta en vue d'un oléoduc. En juin dernier, le premier ministre a reconnu dans une vidéo, rapportée par Le Devoir, que ses choix énergétiques entraîneront des émissions plus élevées que ce que prévoyait le plan du gouvernement précédent9. Il a justifié ce virage par le risque de division du pays et par la nécessité de ne pas freiner le développement du pétrole et du gaz. Ottawa mise désormais sur la tarification du carbone industriel, maintenue à long terme, sur le captage et le stockage du carbone et sur la réglementation du méthane, une approche que l'Institut climatique du Canada a qualifiée de pas en avant sur certains volets, selon La Presse, tout en jugeant l'abandon du plafond comme un recul10.

Le Québec : l'hydroélectricité ne règle pas le transport

Le Québec part d'une position différente. Grâce à l'hydroélectricité, il affiche les plus faibles émissions par habitant au Canada, et son marché du carbone, lié à celui de la Californie, lui permet de comptabiliser des réductions réalisées hors de son territoire. Mais le bilan territorial reste modeste : selon l'inventaire québécois publié en décembre 2025, les émissions sur le territoire n'ont baissé que de 8,5 % entre 1990 et 2023, d'après une analyse du service économique de l'ambassade de France12. Le transport représente désormais environ le tiers des émissions de la province, contre moins du quart en 1990.

Le 22 janvier 2026, Québec a annoncé qu'il maintenait sa cible de réduction de 37,5 % sous le niveau de 1990, mais en repoussant l'échéance de 2030 à 203513. Le ministre de l'Environnement, Bernard Drainville, a fait valoir que la province avait déjà réduit ses émissions d'environ 20 % en tenant compte du marché du carbone, et que franchir l'autre moitié du chemin en cinq ans risquait de nuire à l'économie dans un contexte de menaces tarifaires américaines. Le gouvernement souligne aussi le plan d'investissement de 200 milliards de dollars d'Hydro-Québec sur dix ans. Équiterre a reproché au gouvernement de laisser tomber les jeunes, et le Comité consultatif sur les changements climatiques avait recommandé une cible plus exigeante, entre 37,5 % et 45 % pour 203014.

IndicateurValeurSource
Émissions du Canada 2024685 Mt (−10 % vs 2005)ECCC, RIN 2026
Secteur pétrolier et gazier 2024208 MtECCC, RIN 2026
Cible Canada 2035−45 à −50 % vs 2005CDN du Canada
Québec, émissions territoriales−8,5 % (1990-2023)Inventaire québécois
Cible Québec−37,5 % vs 1990, reportée à 2035Gouvernement du Québec

Les deux trajectoires ont un point commun avec le portrait mondial : le recul porte moins sur l'ambition affichée que sur le calendrier et les outils. À Ottawa, la cible de 2035 reste officiellement en place, mais les instruments qui devaient y mener ont été retirés ou assouplis. À Québec, le chiffre est conservé, mais l'échéance glisse de cinq ans. Dans les deux cas, le transport routier et, à l'échelle fédérale, la production pétrogazière restent les secteurs où la courbe ne fléchit pas.

Contrepoint

Lire ces rapports uniquement comme un constat d'échec laisse de côté une partie des données. La CCNUCC rappelle qu'avant l'Accord de Paris, la trajectoire des émissions menait à un réchauffement de 3,2 °C à 4,9 °C d'ici la fin du siècle1. La fourchette actuelle, toujours dangereuse, est nettement plus basse. Simon Stiell, secrétaire exécutif de la CCNUCC, a reconnu que le progrès collectif demeure clairement insuffisant, tout en soulignant que la plupart des grandes économies considèrent désormais l'action climatique comme un moteur de croissance, d'emploi et de sécurité énergétique.

Au Canada, les défenseurs de l'approche actuelle font valoir que les émissions se sont découplées de la croissance économique depuis 2005 et qu'une politique jugée trop coûteuse par une partie du pays risquait d'être renversée entièrement. Au Québec, le gouvernement soutient qu'une cible inatteignable en 2030 aurait miné sa crédibilité plus qu'un report assumé. Enfin, le ralentissement de l'accumulation du CO₂ en 2025 montre que des forêts et des sols en bonne santé font une différence mesurable, un argument de poids pour un pays dont la forêt boréale est à la fois puits de carbone et source d'émissions lors des grands feux.

Ce qu'il faudra surveiller à Antalya

La COP31 aura lieu du 9 au 20 novembre, sous une présidence partagée : la Turquie accueille l'événement et pilote le programme d'action, et l'Australie préside les négociations. À l'ordre du jour, selon le dossier de la Fondation Heinrich Böll, figurent le suivi des CDN, l'objectif mondial d'adaptation, la transition juste et les feuilles de route lancées à la COP30 sur l'abandon des combustibles fossiles et la fin de la déforestation15. La conférence suivante, en 2027, se tiendra à Addis-Abeba, en Éthiopie.

Trois questions devraient guider la lecture des résultats. D'abord, si la trentaine de pays sans CDN à jour présenteront leurs plans. Ensuite, si un mécanisme concret de reddition de comptes sur la mise en œuvre verra le jour, puisque le problème n'est plus seulement l'ambition, mais la livraison. Enfin, quelle crédibilité le Canada pourra défendre à la table des négociations, en pleine discussion sur la sortie des énergies fossiles, alors que sa propre politique a pris le virage inverse.

Les données de cette semaine laissent peu de place à l'interprétation : la physique du climat répond au stock accumulé, et ce stock continue de croître. Ce qui se joue à Antalya, c'est l'écart entre ce stock et les promesses de ceux qui le produisent.

Foire aux questions

Quelle était la concentration de CO₂ dans l'atmosphère en 2025?

426,8 parties par million, selon le Bulletin no 22 de l'OMM, soit 153 % du niveau préindustriel de 1750.

De combien les plans climatiques réduisent-ils les émissions d'ici 2035?

D'environ 6 % par rapport à 2019, ou 9 % avec les cibles conditionnelles, selon le Rapport de synthèse 2026 sur les CDN. Il faudrait 37 % pour 2 °C et environ 60 % pour 1,5 °C.

Quelle est la différence entre concentration et émission?

L'émission est le volume rejeté chaque année. La concentration est le stock accumulé dans l'air. Comme le CO₂ dure des siècles, la concentration augmente même quand les émissions ralentissent.

Où en sont les émissions du Canada?

685 Mt éq. CO₂ en 2024, soit 10 % de moins qu'en 2005. Le secteur pétrolier et gazier est le premier émetteur avec 208 Mt. La cible pour 2035 est de 45 à 50 % sous 2005.

Le Québec a-t-il modifié sa cible?

Oui. En janvier 2026, il a maintenu la cible de 37,5 % sous 1990, mais l'a reportée de 2030 à 2035. Les émissions territoriales ont baissé de 8,5 % entre 1990 et 2023.

Quand a lieu la COP31?

Du 9 au 20 novembre 2026, à Antalya, en Turquie, avec l'Australie à la présidence des négociations.

Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial