La réélection de Luiz Inácio Lula da Silva, dimanche 25 octobre, dépasse largement les frontières du Brésil. En battant le sénateur Flávio Bolsonaro, le président de gauche a interrompu une série de sept victoires présidentielles consécutives de la droite en Amérique latine, amorcée en avril 2025, et privé Washington de la pièce maîtresse de son projet pour l'hémisphère. C'est la lecture que propose le Wall Street Journal dans une analyse publiée mercredi, selon laquelle la poussée conservatrice qui semblait irrésistible montre désormais des signes de vulnérabilité.[1]
Vu du Canada, le résultat se lit aussi autrement. Il maintient en poste le partenaire avec lequel Ottawa négocie un accord de libre-échange avec le Mercosur, au moment même où le pays cherche à réduire sa dépendance envers un marché américain devenu imprévisible. Et il fait écho, trois semaines après le scrutin québécois, à un réflexe que l'électorat d'ici connaît bien : juger les partis sur ce qu'ils ont livré, plutôt que sur ce qu'ils promettent.
Un renversement dans les urnes
Le scrutin a donné lieu à une remontée. Au premier tour, le 4 octobre, Flávio Bolsonaro, fils de l'ancien président Jair Bolsonaro, était arrivé en tête avec environ 47 % des voix contre 45 % pour Lula, selon le dépouillement publié le soir du vote.[2] Trois semaines plus tard, Lula l'a emporté avec environ 51,7 % des suffrages valides contre 48,3 %, un écart d'environ trois points et demi.[3] En chiffres absolus, il a dépassé les 64 millions de voix, contre moins de 60 millions pour son adversaire.[4]
La victoire présidentielle cache toutefois un Parlement hostile. Le Parti libéral (PL) de Flávio Bolsonaro a fait élire 121 députés, la plus importante délégation de la Chambre depuis la Constitution de 1988, loin devant les 88 élus de la fédération menée par le Parti des travailleurs de Lula.[5] Au Sénat, le PL détiendra 28 des 81 sièges à partir de 2027.[6] Lula entame donc son quatrième mandat sans majorité, condamné à négocier chaque projet de loi.
La série qui s'est brisée
Pour mesurer la portée régionale du résultat, il faut revenir sur les 18 derniers mois. Du Honduras au Chili, de la Bolivie à la Colombie, des électeurs excédés par la criminalité, la corruption et la stagnation économique ont porté au pouvoir des conservateurs promettant de rétablir l'ordre, de relancer la croissance et de s'aligner sur Donald Trump, rappelle le WSJ.[1] Au Pérou, Keiko Fujimori a gagné en juin avec 50,135 % des voix, au terme d'un dépouillement de trois semaines.[7] En Colombie, le candidat de droite Abelardo de la Espriella a été élu le même mois.
Cet alignement a pris une forme institutionnelle le 7 mars, lorsque Donald Trump a réuni plusieurs chefs d'État de la région à Doral, en Floride, pour lancer le Bouclier des Amériques, une coalition de sécurité contre les cartels qui vise aussi à freiner la présence chinoise. Le Brésil, le Mexique et la Colombie sont restés à l'écart.[8] Or, comme le souligne le WSJ, le Brésil et le Mexique représentent à eux deux plus de la moitié de la population et de l'activité économique de l'Amérique latine.[1] Une alliance qui les exclut demeure, en pratique, un regroupement de pays moyens et petits autour de Washington.
Promettre l'ordre, livrer la croissance
L'intérêt principal de l'analyse du quotidien new-yorkais tient moins au Brésil qu'à ses voisins. Les gouvernements de droite fraîchement élus découvrent qu'il est plus facile de promettre la sécurité et la prospérité que de les produire.[1] En Équateur, la stratégie militarisée de Daniel Noboa n'a pas enrayé la violence. En Argentine, Javier Milei a fait chuter l'inflation à trois chiffres héritée du péronisme, mais n'a pas provoqué le rebond attendu, et la stagnation rend le péronisme de nouveau compétitif à un an de la présidentielle. Au Chili, en Bolivie et au Pérou, la popularité des nouveaux gouvernements s'effrite déjà, sur fond d'un épisode El Niño qui perturbe la pêche et les mines.
Pour la première fois depuis 2025, les électeurs latino-américains ont pu comparer les promesses conservatrices aux résultats de gouvernements conservateurs déjà en fonction.Analyse · Le Tissu
Cette comparaison a pesé dans la campagne brésilienne. Des analystes cités par le WSJ estiment que Flávio Bolsonaro a pu être desservi par son empressement à reprendre les modèles voisins : il promettait cinq prisons à sécurité maximale inspirées de la politique de Nayib Bukele au Salvador et brandissait d'immenses ciseaux pour illustrer des compressions budgétaires à la manière de Milei, accessoire qu'il a fini par abandonner.[1] Lula, lui, a fait de la pauvreté argentine un argument de débat. Pour une partie décisive de l'électorat à faible revenu, l'expérience de Buenos Aires a servi d'avertissement plutôt que d'exemple.
Gouverner sans majorité : un air connu au Québec
Le parallèle avec le Québec n'est pas parfait, mais il est instructif. Le 5 octobre, le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon a obtenu 59 sièges avec 28 % des voix, cinq de moins que les 64 nécessaires à une majorité. Le Parti libéral en a récolté 40, le Parti conservateur 19, Québec solidaire 9, et la Coalition avenir Québec, au pouvoir depuis huit ans, a été rayée de la carte.[9]
Les deux scrutins partagent une même logique : l'électorat a évalué un bilan. Au Québec, c'est celui d'un gouvernement en fin de cycle qui a été sanctionné. Au Brésil, ce sont les bilans des gouvernements de droite voisins qui ont été mis dans la balance, au détriment du candidat qui s'en réclamait. Dans les deux cas, le vainqueur hérite d'une victoire sans majorité. Lula devra composer avec un Congrès dominé par l'opposition; Paul St-Pierre Plamondon, avec une Assemblée où aucun parti ne semble disposé à l'accompagner sur la voie référendaire. La différence tient au régime : un gouvernement minoritaire à Québec peut tomber, alors qu'un président brésilien reste en poste quatre ans, quitte à gouverner à coups de compromis coûteux.
Ottawa, Brasília et le pari du Mercosur
À Ottawa, la réaction a été rapide. Le premier ministre Mark Carney a félicité Lula dimanche soir, saluant une relation qui s'est épanouie et souhaitant la renforcer en matière de commerce, d'environnement et de prospérité.[10] Le message n'a rien de protocolaire. Le Brésil coordonne, au nom du Mercosur, les négociations de libre-échange relancées avec le Canada en 2025, et la ministre des Affaires étrangères Anita Anand a dit en juillet, à São Paulo, vouloir les conclure idéalement avant la fin de 2026, tout en reconnaissant les inquiétudes du secteur agricole canadien.[11]
Le contexte explique l'urgence. Le 1er juillet, Washington a refusé de reconduire l'ACEUM sous sa forme actuelle, ouvrant un cycle d'examens annuels.[12] Depuis le 19 août, de nouveaux tarifs de 50 % frappent plusieurs listes de produits canadiens.[13] Le Brésil a subi la même médecine dès 2025, avec un tarif de 50 % imposé en représailles aux poursuites contre Jair Bolsonaro.[1] Les deux pays ont donc un intérêt commun et immédiat à diversifier leurs débouchés.
Le Québec a aussi des intérêts directs dans l'issue. La Caisse de dépôt et placement du Québec, aujourd'hui appelée La Caisse, compte parmi les grands investisseurs étrangers en infrastructures au Brésil. Son président, Charles Emond, a affirmé que le pays offre de loin le carnet de projets le plus actif d'Amérique latine et que l'institution entend renforcer sa présence dans Verene Energia, TAG et FiBrasil, ses trois principales sociétés en portefeuille dans le pays.[14] Son responsable régional évaluait l'exposition de La Caisse au Brésil à environ 10 milliards de dollars américains et affirmait que l'élection ne dicterait pas ses décisions, selon une entrevue accordée au Brazil Journal.[15] La continuité politique élimine une incertitude, mais pas le risque budgétaire : le WSJ rappelle que Brasília fait face à un déficit croissant, à une dette en hausse et à des taux parmi les plus élevés du monde,[1] avec un taux directeur de 14,25 %.[16]
Washington et Buenos Aires : la diplomatie du silence
À l'étranger, la réaction a révélé les lignes de fracture. Donald Trump a déclaré, sans preuve, que le scrutin brésilien ressemblait à une élection truquée. Flávio Bolsonaro, qui n'avait pas reconnu sa défaite, a quitté le pays après avoir refusé de remettre ses passeports comme l'exigeait la Cour suprême, et le département d'État a annoncé qu'il accorderait des visas à sa famille.[4] Le WSJ précise que le sénateur, visé par des enquêtes pour des crimes financiers présumés, s'est rendu à Miami.[1]
À Buenos Aires, le porte-parole présidentiel Adrián Ravier a indiqué que l'Argentine ne publierait aucun message de félicitations, invoquant la froideur de Lula envers Milei en 2023.[18] Le détail compte pour Ottawa : l'Argentine est membre du Mercosur, et une brouille durable entre ses deux plus grandes économies pourrait ralentir toute négociation menée au nom du bloc.
Le fait le plus révélateur se trouve ailleurs. Parmi les premiers chefs d'État latino-américains à saluer Lula figuraient Santiago Peña au Paraguay, Rodrigo Paz en Bolivie et José Raúl Mulino au Panama, tous associés à la droite.[17] José Antonio Kast, Daniel Noboa et Keiko Fujimori ont fait de même.[18] Milei se retrouve isolé en Amérique du Sud. La droite régionale distingue visiblement l'affinité idéologique de la relation d'État lorsque l'interlocuteur est le Brésil, premier partenaire commercial de plusieurs de ses voisins.
Ce qu'il faut surveiller
- L'accord Canada-Mercosur : la fenêtre de conclusion visée par Ottawa pour la fin de 2026 sera le premier test concret de la relation renouvelée avec Brasília.
- L'examen annuel de l'ACEUM : l'évolution des tarifs américains déterminera la pression exercée sur le Canada pour diversifier ses marchés.
- Le Congrès brésilien : l'élection des présidents de la Chambre et du Sénat, en février 2027, dira si le PL transforme sa taille en pouvoir réel.
- L'Argentine en 2027 : une défaite de Milei modifierait de nouveau l'équilibre régional, cette fois en sens inverse.
- La stabilité à Québec : un gouvernement minoritaire dure en moyenne de 18 à 24 mois, ce qui fixe l'horizon du nouveau gouvernement péquiste.
Le résultat de dimanche ne renverse donc pas la vague conservatrice latino-américaine. Il la soumet à une épreuve qu'elle n'avait pas encore affrontée, celle de la comparaison. Pour le Canada, à la recherche de partenaires hors de l'orbite américaine, il offre surtout une chose rare par les temps qui courent : un interlocuteur connu, à la tête d'un pays qui partage la même raison de regarder ailleurs.
Questions fréquentes
Quel est le résultat du second tour au Brésil?
Lula a battu Flávio Bolsonaro le 25 octobre avec environ 51,7 % des suffrages valides contre 48,3 %, après avoir terminé deuxième au premier tour.
Pourquoi parle-t-on d'un revers pour la droite régionale?
La victoire interrompt sept victoires présidentielles consécutives de la droite en Amérique latine depuis avril 2025 et maintient le Brésil hors du bloc aligné sur Donald Trump.
Qu'est-ce que cela change pour le Canada?
Ottawa conserve son interlocuteur principal dans les négociations de libre-échange avec le Mercosur, un dossier jugé prioritaire depuis le durcissement tarifaire américain.
Qu'est-ce que le Bouclier des Amériques?
Une coalition de sécurité dirigée par les États-Unis, lancée en mars 2026, contre les cartels et l'influence chinoise. Le Brésil, le Mexique et la Colombie n'y ont pas adhéré au lancement.
Lula aura-t-il une majorité au Congrès?
Non. Le Parti libéral détiendra 121 sièges à la Chambre et 28 au Sénat à partir de 2027, les plus importantes délégations des deux chambres.