Israël se rend aux urnes ce mardi 27 octobre 2026, et les États-Unis tiennent leurs élections de mi-mandat le 3 novembre. Dans les deux pays, la guerre contre l'Iran, déclenchée le 28 février, domine le débat. Dans une chronique publiée par le Financial Times, Gideon Rachman soutient qu'une défaite électorale de Benjamin Netanyahou ou de Donald Trump n'empêcherait pas nécessairement des projets de nouvelle attaque contre ce pays.1 L'idée peut sembler contre-intuitive. Elle s'appuie pourtant sur le fonctionnement des institutions et sur des décennies de recherche sur le lien entre élections et décisions militaires.
Ce texte examine ce qu'il advient du pouvoir de décider d'une guerre entre le jour du vote et le changement effectif de gouvernement. Il explique aussi pourquoi la guerre de 2026 a contredit l'un des phénomènes les plus étudiés de l'opinion publique américaine, et comment cette fenêtre d'incertitude se répercute déjà au Canada, du prix de l'essence à Montréal aux profits des pétrolières albertaines.
Ce qui se joue cette semaine
Selon un reportage de CNN publié lundi (26 octobre), les forces américaines au Moyen-Orient sont prêtes à lancer de nouvelles opérations contre l'Iran, potentiellement d'envergure, dans les 96 heures suivant un ordre présidentiel. Le même reportage rapporte, sur la foi de sources américaines et israéliennes, que Netanyahou a tenté de convaincre Trump de mener une attaque conjointe avant l'élection israélienne, sans obtenir le feu vert.2
Trump a lui-même fixé le calendrier. Au début du mois, il a annoncé qu'il n'attaquerait pas l'Iran avant le scrutin du 3 novembre et que le blocus des ports iraniens resterait en vigueur, comme l'a rapporté CNN.3 Quelques jours plus tard, le New York Times révélait que des planificateurs militaires américains et israéliens avaient préparé des plans conjoints pour l'après-élection. D'après le magazine Time, les cibles envisagées comprennent des infrastructures énergétiques, des installations nucléaires ainsi que l'arsenal iranien de missiles et de drones, bien que Trump n'ait pas encore approuvé l'opération.4 Des sources israéliennes citées par ABC News affirment que la décision finale revient au seul président américain.5
En Israël, c'est le premier scrutin depuis les attaques du 7 octobre 2023. Les derniers sondages cités par CNN accordaient 50 sièges au bloc de Netanyahou et 56 à celui de l'ancien chef d'état-major Gadi Eisenkot, tous deux sous le seuil de 61 sièges nécessaire à une majorité à la Knesset.6 En fin d'après-midi, la participation atteignait son niveau le plus élevé à cette heure depuis 1973, selon Bloomberg.7
La fenêtre entre le vote et l'entrée en fonction
Le cœur de la thèse tient à un détail institutionnel. Ni en Israël ni aux États-Unis, le résultat des urnes ne transfère immédiatement le commandement militaire.
Dans le système israélien, si aucun bloc n'atteint 61 sièges, le premier ministre sortant demeure en poste à la tête d'un gouvernement de transition jusqu'à ce qu'une nouvelle coalition soit formée et assermentée. Une analyse de l'Arab Center Washington DC avance que cette impasse constitue, en pratique, la stratégie électorale de Netanyahou : sans majorité claire d'un côté ou de l'autre, il gouverne depuis le centre d'une paralysie prolongée.8 La radio publique NPR souligne qu'il pourrait falloir des semaines, voire des mois, avant de savoir qui formera le prochain gouvernement.9
Aux États-Unis, le président ne figure pas sur le bulletin du 3 novembre. Une éventuelle perte de la Chambre des représentants par les républicains ne prendrait effet qu'à l'entrée en fonction du nouveau Congrès, le 3 janvier 2027. D'ici là, le Congrès sortant continue de siéger, et les pouvoirs du président à titre de commandant en chef demeurent inchangés.
Pour les lecteurs canadiens, la logique est familière. Après un scrutin fédéral sans majorité claire, le gouvernement sortant conserve le pouvoir jusqu'à ce qu'une autre formation obtienne la confiance de la Chambre des communes. Une convention veut toutefois que ce gouvernement s'abstienne de grandes décisions pendant cette période. Israël possède une règle comparable pour les gouvernements de transition, mais la sécurité nationale en est presque toujours exemptée.
Il en résulte une fenêtre de quelques semaines pendant laquelle deux gouvernements sous pression électorale conservent toute l'autorité pour décider de la guerre, avec moins à perdre à court terme qu'avant le vote.
Une fois le vote exprimé, le coût électoral d'une décision militaire diminue, mais le pouvoir de la prendre reste intact.
Ce que dit la science politique sur la guerre et les urnes
L'effet qui n'est pas venu
L'un des phénomènes les plus étudiés de l'opinion publique américaine est l'effet de ralliement autour du drapeau, décrit par le politologue John Mueller au début des années 1970 : lors d'une crise extérieure, la popularité présidentielle tend à grimper à court terme. La guerre de 2026 en est un contre-exemple documenté. Un rapport du Center for International and Security Studies at Maryland (CISSM), de l'Université du Maryland, a passé en revue les sondages de mars et d'avril sans y trouver d'effet de ralliement atteignant un niveau majoritaire.10 L'analyste de données G. Elliott Morris, qui a comparé la popularité présidentielle lors des conflits depuis la Seconde Guerre mondiale, conclut que celle de Trump a à peine bougé après les frappes. Il y voit l'effet de la polarisation et de l'impopularité de la guerre.11
Dans le dernier droit de la campagne, le taux d'approbation de Trump s'établissait à 39 %, selon un sondage diffusé par la station publique WABE. Celle-ci relevait aussi que des candidats républicains au Sénat réclamaient la fin de la guerre et la suspension des taxes sur l'essence.12
Trois concepts pour lire la semaine
La recherche offre au moins trois clés pour comprendre pourquoi des gouvernements sous pression peuvent choisir l'escalade plutôt que le recul.
- La guerre de diversion. L'hypothèse selon laquelle des dirigeants en difficulté sur le plan intérieur se servent d'un conflit extérieur pour détourner l'attention. Les données empiriques sont partagées, et le cas de 2026 suggère que, sans effet de ralliement, le gain politique reste mince.
- Le pari de la résurrection. Formulé par George Downs et David Rocke en 1994, ce concept décrit des dirigeants qui, face à une sanction politique probable, préfèrent doubler la mise dans l'espoir d'un résultat qui renverserait la situation. Un gouvernement de transition à l'avenir incertain correspond à ce profil.
- Les coûts d'audience. Concept proposé par James Fearon, également en 1994 : les dirigeants qui profèrent des menaces publiques paient un prix politique s'ils reculent. Après des mois à annoncer que la question iranienne serait réglée après les élections, reculer a aussi un coût.
Aucun de ces modèles ne prédit ce qui arrivera. Ils indiquent toutefois que la disparition de l'incitatif électoral ne signifie pas la fin de l'incitatif politique, et que la fenêtre postélectorale modifie le calcul de ceux qui décident.
Le prix du baril comme thermomètre
Le marché pétrolier intègre déjà cette fenêtre. Vendredi dernier (23 octobre), le Brent pour livraison en décembre a clôturé à 116,72 $ US le baril à Londres, son plus haut niveau en six mois, porté par les informations sur des plans d'attaque postélectoraux, selon le Herald Corporation.13 Trading Economics relevait une hausse de près de 77 % sur douze mois.14
Selon Al Jazeera, la question que se posent les analystes militaires est de savoir ce qu'une nouvelle ronde de frappes accomplirait que les précédentes n'ont pas accompli.15 Pour les marchés, l'enjeu est plus simple : si les infrastructures énergétiques figurent parmi les cibles, l'offre transitant par le détroit d'Ormuz se resserrera encore.
Le paradoxe canadien
Le Canada ne participe pas au conflit, mais il y est exposé d'une manière singulière. Le pays en sort à la fois gagnant et perdant, et le partage entre les deux suit en bonne partie la géographie.
Le Québec paie à la pompe
Le Québec ne produit pas de pétrole, rappelle Protégez-Vous, et les raffineurs fixent leurs prix en fonction du cours actuel du brut plutôt que de leur coût d'acquisition.16 Ni Québec ni Ottawa n'ont de prise directe sur cette composante. Le 13 mars, deux semaines après le début de la guerre, le litre d'essence ordinaire atteignait en moyenne 173,3 cents dans l'est de Montréal, dont 112,5 cents de coût d'acquisition, selon les données de la Régie de l'énergie du Québec compilées par Narcity Québec.17 Le record demeure celui de juin 2022, au début de la guerre en Ukraine, avec 223,6 cents le litre dans le Grand Montréal.18 Un Brent qui revient vers ses sommets ramène ce scénario dans le champ du possible.
L'Ouest encaisse
Pendant ce temps, l'industrie pétrolière canadienne a dégagé 6 milliards de dollars de profits au cours du premier mois de la guerre, soit trois fois plus que le mois précédent, selon le Centre canadien de politiques alternatives, dans un texte repris par Troy Media.19 Le Centre for Future Work estime que les profits du secteur pourraient atteindre 100 milliards de dollars sur l'année. Il souligne que les coûts de production intérieurs n'ont pas bougé, mais que les prix canadiens restent arrimés aux cours mondiaux.20 Le pétrole lourd albertain a aussi profité de la pénurie de bruts lourds en Asie : l'écart entre le Western Canada Select et le WTI s'est resserré dès les premiers jours du conflit, d'après une dépêche de Reuters reprise par BOE Report.21
Ce transfert alimente un débat politique sur une taxe sur les profits exceptionnels. Un sondage commandé par la coalition municipale Elbows Up for Climate et rapporté par The Tyee fait état d'un appui de 66 % à l'échelle nationale.22 Une nouvelle ronde de frappes relancerait ce débat au moment même où les ménages québécois entament l'hiver.
Les engrais, une exposition limitée
Sur les engrais, le Canada se trouve en position favorable. Moins de 5 % de ses importations d'engrais proviennent du golfe Persique, contre 30 à 40 % pour les États-Unis et le Mexique. En tant que premier exportateur mondial de potasse, le pays est relativement à l'abri des pressions inflationnistes alimentaires liées à Ormuz, selon un rapport de la Banque TD cité par La Presse canadienne et le Globe and Mail, et repris par Stockwatch.23 Les producteurs agricoles de l'Ouest restent toutefois touchés par la hausse des engrais azotés, observe ATB.24
Ottawa, entre appui et distance
Sur le plan diplomatique, la position d'Ottawa a évolué. Le 28 février, Mark Carney et la ministre des Affaires étrangères Anita Anand ont appuyé l'action américaine visant à empêcher l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire, selon CP24.25 Quelques jours plus tard, le premier ministre précisait que cet appui était donné « avec regret », faute de consultation de l'ONU, d'après La Presse canadienne reprise par CKPG.26 Le 10 mars, aux Communes, il affirmait que le Canada ne participerait jamais à l'offensive, sous les critiques du chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, selon La Presse canadienne.27 Des experts interrogés par NOW Toronto ont comparé cette posture à celle de Jean Chrétien face à l'invasion de l'Irak en 2003.28 Une nouvelle escalade obligerait Ottawa à se repositionner, au moment où la composition du prochain Congrès américain pèsera aussi sur les relations commerciales entre les deux pays.
Des freins que les urnes n'expliquent pas
La thèse selon laquelle les défaites électorales ne pèsent pas sur l'escalade a ses limites. La première tient au bilan récent de Trump lui-même. Selon Time, il a bloqué ce mois-ci un plan israélien d'offensive de plusieurs jours et rejeté cinq propositions d'opérations majeures au cours des derniers mois.4 Le président américain s'est aussi montré sensible au prix de l'essence, ce qui pèse contre des frappes visant des infrastructures énergétiques.
Deuxième limite : la décision pourrait ne pas être électorale. Les partisans d'une nouvelle action invoquent des motifs de sécurité. Une note du renseignement datée du 23 octobre, citée par CNN, affirme que l'Iran a intensifié ses projets visant du personnel américain.2 Troisième limite : une victoire nette d'Eisenkot raccourcirait l'horizon d'un gouvernement de transition en Israël. Enfin, les modèles théoriques cités ici décrivent des tendances observées sur de vastes échantillons, pas les décisions de dirigeants particuliers.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains jours
- Le dépouillement en Israël. Si aucun bloc n'atteint 61 sièges, Netanyahou reste à la tête d'un gouvernement de transition pour une durée indéterminée.
- L'ampleur d'une éventuelle défaite républicaine. Une lourde perte à la Chambre pourrait soit réduire l'appétit pour le risque, soit libérer le président de contraintes électorales immédiates.
- La liste des cibles. L'inclusion ou non des infrastructures énergétiques déterminera l'effet sur le Brent, et donc sur le prix du litre au Québec.
- La réaction d'Ottawa. Une nouvelle offensive mettrait à l'épreuve la ligne fixée par Carney en mars et relancerait le débat sur les profits exceptionnels des pétrolières.
Questions fréquentes
Une défaite électorale retire-t-elle à Netanyahou ou à Trump le commandement de la guerre?
Pas immédiatement. En Israël, le premier ministre reste à la tête d'un gouvernement de transition jusqu'à l'assermentation d'une nouvelle coalition. Aux États-Unis, Trump ne figure pas sur le bulletin du 3 novembre, et le nouveau Congrès n'entre en fonction que le 3 janvier 2027.
Pourquoi les États-Unis ont-ils reporté une nouvelle attaque contre l'Iran?
En octobre 2026, Trump a annoncé qu'il n'attaquerait pas avant les élections de mi-mandat, tout en maintenant le blocus des ports iraniens. Selon plusieurs reportages, la crainte d'une hausse du prix du pétrole en pleine campagne a pesé dans cette décision.
Qu'est-ce que l'effet de ralliement autour du drapeau?
C'est la hausse temporaire de la popularité d'un dirigeant pendant une crise extérieure, décrite par John Mueller dans les années 1970. Les sondages sur la guerre de 2026 n'ont pas relevé un tel effet à un niveau majoritaire aux États-Unis.
Comment une nouvelle attaque contre l'Iran toucherait-elle le Québec et le Canada?
Surtout par le prix du pétrole. Le Québec ne produit pas de pétrole et paie l'essence au prix du marché mondial, tandis que l'industrie pétrolière canadienne a vu ses profits tripler au premier mois de la guerre. Le Canada est en revanche peu exposé aux engrais du golfe Persique, qui représentent moins de 5 % de ses importations.
Quelle est la position officielle du Canada sur la guerre en Iran?
Ottawa a d'abord appuyé l'action américaine visant à empêcher l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire, puis a précisé que cet appui était donné avec regret. En mars 2026, Mark Carney a affirmé aux Communes que le Canada ne participerait jamais à l'offensive.
Cet article repose sur une recherche indépendante. Il a pour point de départ la chronique de Gideon Rachman publiée dans le Financial Times le 26 octobre 2026 et accessible sur ft.com. Le texte original n'a été ni reproduit ni traduit. Les autres sources sont indiquées au fil du texte.