Par Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial
26 octobre 2026 · Lecture de 12 minutes
En bref
- Le fibermaxxing est une tendance des réseaux sociaux qui consiste à maximiser son apport quotidien en fibres en comptant les grammes au fil de la journée.
- Le point de départ est fondé : la majorité des Canadiens consomment moins de fibres que l'apport suffisant recommandé.
- Les grands fabricants lancent déjà colas, maïs soufflé et pâtes « riches en fibres », en reprenant la stratégie employée avec les protéines.
- Ajouter de la fibre ne transforme pas un produit ultratransformé en aliment sain ; lentilles, pois, fruits, légumes et grains entiers restent la solution la plus complète et la moins coûteuse.
Après quelques années où tout, à l'épicerie, semblait recevoir une dose de protéines supplémentaire, du yogourt au café glacé, le prochain nutriment promu au rang de vedette a déjà son nom anglais et son mot-clic. Le fibermaxxing, terme qui circule sur TikTok et Instagram depuis la fin de 2025, propose de « maximiser » les fibres alimentaires : bâtir le déjeuner, le dîner et les collations autour d'elles, additionner les grammes consommés et viser des cibles quotidiennes. Dans un article publié ce lundi, le diététiste-nutritionniste Juan Revenga, chroniqueur au quotidien espagnol El País, en résume le paradoxe : pour une fois, la mode repose sur une recommandation sensée, mais elle est rapidement récupérée par ceux qui vendent justement les produits ayant contribué à chasser la fibre de nos assiettes.1
Pour le lecteur québécois, la question est double. Le déficit en fibres est-il réel ici ? Et que signifie la vague de produits « enrichis en fibres », déjà bien installée aux États-Unis et en Europe, pour un marché qui vient tout juste d'adopter la loupe obligatoire sur le devant des emballages ?
Qu'est-ce que le fibermaxxing, au juste
La fibre alimentaire regroupe les glucides d'origine végétale que l'intestin humain ne digère pas. Elle atteint le côlon presque intacte et y joue des rôles distincts : une partie augmente le volume des selles et accélère le transit ; une autre forme des gels qui freinent l'absorption des gras et du glucose ; une autre encore est fermentée par les bactéries du microbiote, ce qui produit les acides gras à chaîne courte (comme le butyrate) souvent cités dans les vidéos de la tendance.
Le fibermaxxing transforme ce savoir ancien en défi viral. Les vidéos montrent des bols de gruau garnis de chia, des assiettes de pois chiches, des décomptes de grammes et des promesses de satiété, de régularité intestinale et de perte de poids. Rien d'inquiétant en soi : qu'un conseil nutritionnel raisonnable devienne à la mode pourrait même passer pour une bonne nouvelle. Les difficultés apparaissent ailleurs.
Un déficit bien réel au Canada
Les assises scientifiques sont solides. En 2019, une série de revues systématiques et de méta-analyses commandée par l'Organisation mondiale de la santé et publiée dans The Lancet a réuni 185 études observationnelles et 58 essais cliniques. En comparant les plus grands consommateurs de fibres aux plus petits, les auteurs ont observé une baisse de 15 % à 30 % de la mortalité toutes causes et cardiovasculaire, ainsi qu'une incidence moindre de maladie coronarienne, d'AVC, de diabète de type 2 et de cancer colorectal. Les bienfaits les plus marqués apparaissaient entre 25 et 29 grammes par jour.3
Le Canada est loin du compte. Les données de l'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (ESCC) montrent que la majorité de la population se situe sous l'apport suffisant, fixé à environ 25 g pour les femmes et 38 g pour les hommes adultes. Dans un tableau de Statistique Canada tiré du volet nutrition de 2004, les jeunes adultes de 19 à 30 ans consommaient en moyenne environ 19 g de fibres par jour chez les hommes et 14 g chez les femmes, soit à peine plus de la moitié de la cible.2
Le Canada est le premier exportateur mondial de lentilles. Les Canadiens, eux, en mangent rarement, et les Québécois encore moins.
Le paradoxe des légumineuses résume le problème. Selon Agriculture et Agroalimentaire Canada, le pays est le plus grand exportateur mondial de légumineuses et le premier producteur et exportateur de pois et de lentilles.9 Pourtant, une analyse de l'ESCC de 2004 réalisée pour Saskatchewan Pulse Growers indiquait que seulement 13 % des Canadiens avaient mangé des légumineuses le jour de l'enquête, que leur consommation était la plus faible au Québec, et que les plus grands consommateurs de légumineuses absorbaient deux fois plus de fibres que les non-consommateurs.8 La soupe aux pois jaunes et les fèves au lard appartiennent au patrimoine culinaire québécois ; elles n'occupent plus guère le quotidien.
Ce recul s'inscrit dans une transformation plus large. Une étude publiée dans les Rapports sur la santé de Statistique Canada, cosignée par Jean-Claude Moubarac, chercheur à l'Université de Montréal, établit que les aliments ultratransformés fournissent près de la moitié des calories quotidiennes des Canadiens.4 L'Espagne décrite par Revenga suit une trajectoire semblable : selon les données citées par El País, la consommation de légumineuses par habitant y a chuté à environ le quart de ce qu'elle était dans les années 1960, et l'apport moyen en fibres des adultes oscille entre 12,6 et 15,9 grammes par jour.1 Autrement dit, la fibre qui manque aux Canadiens a été déplacée par la catégorie même de produits qui propose aujourd'hui de la leur rendre.
De la marmite à la canette : comment l'industrie emballe la fibre
Le virage commercial est devenu explicite en février. Lors d'une conférence téléphonique avec les investisseurs, le président-directeur général de PepsiCo, Ramon Laguarta, a désigné la fibre, les protéines et l'hydratation comme des occasions à saisir face à la popularité croissante des médicaments amaigrissants de la famille des GLP-1, affirmant, selon Food Business News, que l'entreprise innove autour des fibres et des grains entiers.10 La multinationale avait déjà acquis en 2025 la marque de boissons prébiotiques Poppi pour 1,95 milliard de dollars américains, puis lancé partout aux États-Unis, le 17 février, la Pepsi Prebiotic Cola : 3 g de fibres prébiotiques, 5 g de sucre et 30 calories par canette.11
L'inventaire dressé par El País montre que PepsiCo n'est pas seule.1 Coca-Cola a lancé en 2025 la gamme Simply Pop, à 6 g de fibres prébiotiques par canette. PepsiCo a présenté en mars le maïs soufflé Smartfood FiberPop et les croustilles SunChips Fiber, accompagnés d'une mascotte créée pour la campagne numérique. Nestlé destine son frappé Boost Advanced, riche en protéines et en fibres, aux utilisateurs de GLP-1. Kraft Heinz a lancé PowerMac, une version de son macaroni au fromage qui annonce 17 g de protéines et 6 g de fibres par portion. Au Royaume-Uni, la fédération de l'industrie alimentaire (FDF) revendique environ 500 lancements ou reformulations plus riches en fibres depuis 2021, tout en pressant le gouvernement de revoir les critères qui limitent la publicité des produits malsains.
La plupart de ces produits visent d'abord le marché américain, mais l'expérience montre que les tablettes canadiennes suivent souvent de près. C'est là que la réglementation d'ici entre en jeu.
Le graphique rend visible ce que le décompte des grammes masque. Une portion de lentilles fournit plus de fibres qu'une canette de cola prébiotique et une portion de macaroni enrichi réunies, avec en prime des protéines végétales, du fer, du potassium et des folates, sans sucre ajouté ni arômes.
Toutes les fibres ne se valent pas
L'un des points les plus pertinents de l'analyse de Revenga tient au fait que le mot « fibre » recouvre plusieurs substances.1 Sous la même étiquette coexistent des composés dont la solubilité, la viscosité et la fermentescibilité diffèrent beaucoup, et donc leurs effets physiologiques aussi. L'inuline ajoutée à une boisson gazeuse est fermentée rapidement et peut nourrir une partie du microbiote ; elle n'a toutefois ni l'effet sur le volume des selles du son d'un grain entier ni l'action sur le cholestérol attribuée aux fibres visqueuses comme le bêta-glucane de l'avoine. Deux produits affichant le même nombre de grammes peuvent avoir des répercussions très différentes, et la réponse aux fibres fermentescibles varie d'une personne à l'autre selon la composition de son microbiote.
| Type | Où la trouver | Effet le mieux documenté |
|---|---|---|
| Insoluble, peu fermentescible | Son de blé, pelures, grains entiers, légumineuses | Augmente le volume des selles et accélère le transit |
| Soluble et visqueuse | Gruau (bêta-glucane), psyllium, orge, haricots, fruits | Contribue à réduire le cholestérol LDL et les pics de glycémie |
| Soluble et fermentescible (prébiotique) | Oignon, ail, poireau ; inuline et FOS ajoutés | Fermentée par le microbiote, produit des acides gras à chaîne courte |
Il reste une différence qu'aucune étiquette ne règle. Des lentilles, une pomme ou une poignée de noix offrent la fibre dans une matrice qui comprend protéines, vitamines, minéraux, gras insaturés et composés bioactifs. La fibre isolée, ajoutée à une boisson sucrée ou à une croustille, n'apporte que la fibre.
Ce que l'étiquette peut promettre au Canada
Au Canada, les allégations relatives à la teneur en fibres suivent des seuils précis, rappelés notamment par Alberta Health Services : un aliment peut se dire « source de fibres » à partir de 2 g par portion, « source élevée » à partir de 4 g et « source très élevée » à partir de 6 g.7 Ces mentions décrivent une quantité ; elles n'autorisent pas à promettre un bienfait pour le microbiote, la digestion ou le poids. Au Canada, toute allégation santé de cette nature exige une autorisation préalable de Santé Canada.
La frontière n'est pas théorique. Aux États-Unis, Poppi, la marque désormais détenue par PepsiCo, a accepté en 2025 un règlement de 8,9 millions de dollars américains pour mettre fin à des poursuites l'accusant d'avoir présenté à tort ses boissons comme bénéfiques pour la santé intestinale.12
Le Canada dispose par ailleurs d'un outil que bien des pays n'ont pas. Depuis le 1er janvier 2026, la plupart des aliments préemballés riches en gras saturés, en sucres ou en sodium doivent afficher sur le devant de l'emballage le symbole de la loupe accompagné de la mention « Élevé en ».5 Une allégation « source élevée de fibres » ne dispense pas de la loupe lorsque le produit dépasse ces seuils. C'est précisément cette cohabitation sur un même emballage, une promesse positive d'un côté et un avertissement de l'autre, qui mérite l'attention du consommateur.
L'argument en faveur des produits enrichis
Certains voient la vague avec plus de pragmatisme. Pour une population dont l'apport se situe bien sous la cible, tout ajout représente un gain, et des nutritionnistes reconnaissent que les produits enrichis peuvent dépanner les personnes dont l'apport est très faible, à condition de ne pas les confondre avec des aliments sains. La reformulation a aussi des effets concrets : la Pepsi Prebiotic Cola contient une fraction du sucre d'un cola ordinaire, et remplacer l'un par l'autre réduit les méfaits pour qui ne renoncera pas à l'habitude.
Il faut également noter que la classification des aliments selon leur degré de transformation (le système NOVA, développé au Brésil et utilisé par l'équipe de Jean-Claude Moubarac) fait l'objet de débats. Le Guide alimentaire canadien lui-même parle plutôt d'« aliments hautement transformés », définis par leur excès de sodium, de sucres ou de gras saturés, une approche centrée sur les nutriments préoccupants plutôt que sur le procédé. La question de savoir ce qui rend exactement un produit ultratransformé nuisible (la formulation, la transformation ou le mode de consommation qu'il favorise) reste ouverte dans la littérature. Ce qui ne fait pas débat, c'est qu'ajouter un nutriment ne change rien au reste de la composition.
Ce qui change dans l'assiette
La bonne nouvelle, c'est que la solution canadienne existe déjà. Le Guide alimentaire canadien de 2019 recommande de manger en abondance des légumes et des fruits, de choisir des aliments à grains entiers, de privilégier les protéines d'origine végétale comme les légumineuses, de limiter les aliments hautement transformés et de rester vigilant face au marketing alimentaire.6 Le dernier conseil s'applique ici à la lettre.
En pratique, les recommandations convergent :
- Lentilles, pois, haricots et pois chiches plusieurs fois par semaine. Les versions en conserve, bien rincées, font l'affaire, et les lentilles canadiennes cuisent sans trempage.
- Fruits entiers plutôt que jus, chaque jour.
- Légumes à chaque repas principal, y compris surgelés en hiver.
- Grains entiers véritables : gruau, orge, riz brun, pain dont le premier ingrédient est une farine de grains entiers.
- Noix et graines nature ou rôties à sec, en petites portions.
Deux précautions accompagnent le changement. L'augmentation doit être graduelle et s'accompagner d'une bonne hydratation, car un saut brusque, surtout en fibres fermentescibles, provoque gaz, ballonnements et inconfort. Et les personnes atteintes de maladies intestinales, comme le syndrome de l'intestin irritable ou une maladie inflammatoire de l'intestin, peuvent avoir besoin de quantités et de types de fibres ajustés par une diététiste-nutritionniste.
Le cœur du débat n'est donc pas la fibre. C'est la vieille tentation de réduire une alimentation à un chiffre. Un maïs soufflé aromatisé contenant 6 g de fibres demeure un produit ultratransformé, et il portera peut-être, chez nous, une loupe sur son emballage. Le fibermaxxing pose le bon diagnostic ; il se trompe lorsqu'il accepte que le remède arrive en canette.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le fibermaxxing ?
C'est une tendance des réseaux sociaux qui propose d'augmenter délibérément sa consommation quotidienne de fibres, en comptant les grammes et en visant des quantités égales ou supérieures aux recommandations d'environ 25 à 30 g par jour. Manger plus de fibres est un bon conseil ; le risque est de réduire l'objectif au décompte d'un nutriment isolé, sans égard à la qualité de l'aliment.
Combien de fibres un adulte devrait-il consommer par jour ?
L'apport suffisant est d'environ 25 g pour les femmes et 38 g pour les hommes de 19 à 50 ans. Les méta-analyses publiées dans The Lancet en 2019 ont observé les bienfaits les plus nets entre 25 et 29 g par jour.
Les Canadiens mangent-ils assez de fibres ?
Non. La majorité se situe sous l'apport suffisant ; chez les jeunes adultes, l'ESCC de 2004 mesurait environ 19 g par jour chez les hommes et 14 g chez les femmes. Seuls 13 % des Canadiens mangeaient des légumineuses un jour donné, et le Québec fermait la marche.
Une boisson gazeuse ou une collation enrichie en fibres est-elle bonne pour la santé ?
Pas nécessairement. La fibre ajoutée est réelle, mais elle n'annule ni le sucre, ni le sodium, ni les gras saturés, et elle ne reproduit pas les autres nutriments des légumineuses, des fruits et des grains entiers. Mettre un nutriment en vedette pour faire paraître tout le produit sain, c'est l'effet de halo.
Comment manger plus de fibres sans produits spéciaux ?
En revenant aux légumineuses plusieurs fois par semaine, aux fruits entiers, aux légumes à chaque repas, aux grains entiers, au gruau et aux noix. L'augmentation doit être graduelle et accompagnée d'une bonne hydratation.
Ce texte prend pour point de départ l'article « ¿Es la fibra la nueva proteína? La industria de la comida insana se apunta al ‘fibermaxxing’ », de Juan Revenga, publié dans El País le 26 octobre 2026. Il ne s'agit pas d'une traduction : le contenu a été vérifié et enrichi par Le Tissu à l'aide de données et de sources canadiennes et québécoises. Les informations attribuées à El País sont créditées dans le texte.