Cet article est une analyse originale du Tissu inspirée du reportage « La política se cuela en las reuniones de los banqueros centrales en pleno repunte inflacionista », de Nuño Rodrigo Palacios et Jesús Sérvulo González, publié par le quotidien espagnol El País le 26 octobre 2026. Les données et arguments complémentaires proviennent de sources indépendantes, indiquées dans le texte.
Il est rare que les deux plus grandes banques centrales occidentales se réunissent la même semaine en portant autant de poids étranger à l'économie. La Réserve fédérale américaine fixe ses taux les 27 et 28 octobre, moins d'une semaine avant les élections de mi-mandat. La Banque centrale européenne tranche le 29, alors que la France traverse sa pire crise de confiance envers sa dette depuis 2011. Dans les deux cas, les marchés s'attendent à un statu quo. L'enjeu est ailleurs : ce que diront Kevin Warsh et Christine Lagarde, et la façon dont chaque phrase sera interprétée dans un contexte où la politique monétaire et la politique tout court partagent désormais la même scène.
La lecture est celle du quotidien espagnol El País, qui décrit le menu des deux réunions comme une surcharge d'inflation, de primes de risque, de pétrole, d'intelligence artificielle et de politique des deux côtés de l'Atlantique.1 Son diagnostic central : cette semaine, les investisseurs écouteront les mots plus que les chiffres. Pour le lecteur canadien, la question est plus concrète encore, puisque la Banque du Canada annonce sa propre décision le 28 octobre, le même jour que la Fed.
Deux réunions, un même dilemme : une inflation qui ne cède pas
Le dénominateur commun est l'énergie. Le blocage du détroit d'Ormuz, lié à la guerre entre les États-Unis et l'Iran, a replacé le pétrole au cœur de la formation des prix. Selon El País, le baril est repassé au-dessus de 120 dollars ces derniers jours.1 Ce niveau correspond au scénario de tension que Goldman Sachs évoquait dès juillet, lorsque la banque avertissait que le Brent pourrait dépasser 120 dollars au quatrième trimestre si la perturbation à Ormuz persistait, sans en faire son scénario de base.11
Aux États-Unis, l'indice des prix à la consommation a progressé de 3,7 % sur douze mois en septembre, contre 3,4 % en août, l'essence expliquant une bonne part de la hausse. L'inflation de base, hors aliments et énergie, s'est établie à 2,6 %.2 Dans la zone euro, l'inflation de septembre a atteint 3,8 %, au-dessus des 3,6 % attendus.6 Les deux institutions ont déjà réagi : la Fed a relevé en septembre sa fourchette cible entre 3,75 % et 4,00 %, sa première hausse depuis 2023,3 et la BCE a porté son taux de dépôt à 2,50 % après des hausses en juin et en septembre.5
Le graphique montre pourquoi ces décisions n'ont pas le même poids partout. La politique américaine est à peu près neutre en termes réels. Les politiques européenne et canadienne restent techniquement expansionnistes : avec une inflation supérieure au taux directeur, le loyer réel de l'argent est négatif. C'est précisément ce qui place la Banque du Canada dans une position inconfortable cette semaine.
Francfort : la France comme variable de politique monétaire
Le problème français arrive sur la table de la BCE en trois couches. La première est budgétaire : l'écart entre les rendements des obligations françaises et allemandes à dix ans a atteint son plus haut niveau depuis la crise de l'euro en 2011, après le plus fort élargissement hebdomadaire en dix-sept ans.6 Le déficit a dépassé 5,1 % du PIB en 2025, devrait avoisiner 5,4 % en 2026, et le Trésor français prévoit des émissions record de 340 milliards d'euros en 2027.7 La deuxième couche est sociale : El País rapporte un couvre-feu dans les rues françaises après les pires émeutes depuis des décennies.1 La troisième est institutionnelle : la présidente de la BCE est une ancienne ministre française, et son maintien en poste jusqu'à la fin de son mandat, en octobre 2027, fait désormais l'objet de spéculations.
Personne n'attend de sauvetage explicite. Le gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, membre du conseil des gouverneurs de la BCE, a affirmé début octobre que la solution se trouve en France et que les conditions actuelles ne justifient pas d'intervention.7 Christine Lagarde a repris la même ligne le 14 octobre. L'outil conçu pour ce genre de crise, l'instrument de protection de la transmission (IPT, ou TPI en anglais), créé en 2022, n'a jamais servi.5 Les analystes de Rabobank rappellent que, pour y devenir admissible, la France devrait d'abord présenter un budget crédible, et que la BCE n'agirait qu'après avoir épuisé l'intervention verbale et suspendu le resserrement quantitatif.8
C'est exactement cette séquence que les marchés guetteront dans les propos de Christine Lagarde. Selon El País, les analystes de Bank of America jugent prématurée toute mesure concrète, sans exclure une forme modérée d'intervention verbale, tandis que la société de gestion française Natixis évoque la possibilité que la BCE suggère une pause dans la réduction de son portefeuille d'obligations souveraines.1
« Le marché obligataire a pris le relais de la BCE. »Analyse d'ING, citée par El País le 26/10/2026
La formule d'ING résume l'argument le plus intéressant de la semaine. Pour la banque néerlandaise, la remontée des rendements allemands depuis septembre a déjà eu sur la croissance et l'inflation un effet équivalent à une hausse de taux de 25 points de base ; dans le cas français, l'effet approche 50 points de base.1 Autrement dit, le resserrement monétaire se produit sans que la BCE ait à resserrer. L'ancien directeur général de l'Économie de la Banque d'Espagne, Ángel Gavilán, interrogé par le quotidien espagnol, juge raisonnable l'écart des prix de l'énergie par rapport au scénario central de l'institution et anticipe une hausse en décembre, puis deux autres en 2027.1 Les contrats à terme vont dans le même sens, avec environ 95 % de probabilité de statu quo le 29 octobre.5
Washington : Warsh, le silence et le calendrier électoral
De l'autre côté de l'Atlantique, la politique ne prend pas la forme d'un risque budgétaire, mais d'une pression directe. Kevin Warsh a été choisi par Donald Trump dans l'espoir d'un crédit moins cher et, en septembre, il a fait l'inverse. Il préside maintenant une réunion qui se termine le 28 octobre, six jours avant un scrutin qui renouvelle les 435 sièges de la Chambre et 35 sièges au Sénat.3 L'inflation domine la campagne, et un sondage Reuters/Ipsos indique que près de 78 % des Américains imputent la hausse des prix aux politiques de l'administration, droits de douane et guerre avec l'Iran compris.2
Kevin Warsh évite de se commettre. À Bangkok, lors des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, il a déclaré ne pas préjuger de ses décisions et désigné octobre et décembre comme les moments de bilan.4 Il a aussi affirmé que l'inflation plus forte que prévu ne modifiait pas son évaluation de l'économie, ce qui a réduit les paris sur une hausse immédiate.3 Selon l'outil FedWatch, cité par El País, la probabilité d'une hausse mercredi n'est que de 10 %. Oxford Economics l'estime à 30 %, justement parce que la Fed de Warsh a déjà surpris.1
La tradition plaide pour la pause. Comme le rappelle à El País l'économiste en chef du CME Group, Mark Shore, la Fed évite habituellement de bouger à la veille d'élections, mais il s'agit d'une tendance et non d'une règle, et la hausse de septembre l'a déjà en partie écornée.1 La médiane des projections du comité prévoit une pause en octobre et une hausse en décembre, lors de la réunion des 8 et 9 décembre, accompagnée de nouvelles projections économiques.3
La lecture politique est peut-être exagérée
Il existe de solides arguments pour voir dans les pauses de cette semaine des décisions strictement techniques. Aux États-Unis, l'inflation de base est de 2,6 %, bien en deçà de l'indice global, et le rapport sur l'emploi de septembre a déçu, ce qui suffirait à justifier d'attendre les données d'octobre avant une nouvelle hausse. En Europe, si le marché obligataire a déjà resserré les conditions financières, relever les taux maintenant serait redondant et risquerait d'aggraver la tension sur la dette française. Une partie du marché estime d'ailleurs que l'élargissement de l'écart français est en grande partie absorbé : Rabobank note que des investisseurs voient de nouveau de la valeur dans les obligations françaises, pariant que le pays est trop gros pour faire faillite et que la BCE dispose d'outils au besoin.8 Dans cette lecture, la politique explique le bruit, pas la décision.
Ce que cela signifie pour le Canada et le Québec
Le Canada aborde cette semaine avec une particularité de calendrier : la Banque du Canada annonce sa décision le 28 octobre, accompagnée d'un nouveau Rapport sur la politique monétaire, quelques heures avant la Fed. Son taux directeur est immobile à 2,25 % depuis la baisse d'octobre 2025, après sept statu quo consécutifs.9 Pendant ce temps, la Fed a monté et la BCE a monté deux fois. Ottawa est désormais la banque centrale du G7 dont la position paraît la plus décalée par rapport à l'inflation.
Les chiffres de Statistique Canada le confirment. L'IPC a augmenté de 3,1 % sur douze mois en septembre, porté par l'essence, en hausse de 27,8 %, et par l'énergie, en hausse de 19 %. Hors essence, l'inflation a pourtant ralenti à 2,2 %.10 Au Québec, l'inflation est restée à 3,1 %, comme en août, avec 3,0 % à Montréal et 3,3 % à Québec.10 Le portrait est celui d'un choc concentré : les ménages québécois le ressentent surtout à la pompe, beaucoup moins dans le panier d'épicerie ou le logement.
Trois canaux relient la semaine de Francfort et de Washington aux décisions d'Ottawa :
- Le pétrole, à double tranchant. Pour le Canada exportateur, un baril à 120 dollars améliore les termes de l'échange, les revenus de l'Alberta et soutient le huard. Pour le Québec, qui n'en produit pas et dont l'électricité est hydraulique, il se traduit surtout par une essence plus chère et un transport de marchandises plus coûteux.
- L'écart de taux avec les États-Unis. Une Fed qui signale une nouvelle hausse en décembre creuse l'écart avec la Banque du Canada, ce qui pèse sur le dollar canadien et renchérit les importations, à commencer par celles en provenance des États-Unis, déjà touchées par les tensions commerciales et les contre-tarifs canadiens entrés en vigueur le 8 septembre.12
- Les rendements obligataires et les hypothèques. C'est ici que l'argument d'ING trouve son équivalent canadien. Le taux hypothécaire fixe dépend des obligations du gouvernement du Canada, elles-mêmes influencées par l'inflation mondiale, les bons du Trésor américain et le pétrole. Les rendements à cinq ans ont grimpé tout au long d'août, faisant monter les taux fixes sans que la Banque du Canada bouge.9 Pour les ménages québécois qui renouvellent leur prêt, le resserrement est déjà là.
Le pari d'une hausse dès octobre a fluctué. En septembre, les marchés voyaient la réunion du 28 octobre comme un pile ou face, tandis que la plupart des économistes interrogés par La Presse Canadienne anticipaient plutôt une première hausse au premier trimestre de 2027.13 Le recul de l'inflation hors essence plaide pour la patience ; la persistance de l'énergie et le taux réel négatif plaident pour l'action. Le gouverneur Tiff Macklem devra trancher sans connaître ni le résultat des élections américaines ni la décision de la Fed, publiée l'après-midi même.
| Indicateur | Fed (États-Unis) | BCE (zone euro) | Banque du Canada |
|---|---|---|---|
| Taux directeur actuel | 3,75 % à 4,00 % | 2,50 % (dépôt) | 2,25 % |
| Dernier mouvement | Hausse en septembre 2026 | Hausse en septembre 2026 | Baisse en octobre 2025 |
| Inflation la plus récente | 3,7 % (sept.) | 3,8 % (sept.) | 3,1 % (sept.) |
| Cible d'inflation | 2 % | 2 % | 2 % |
| Prochaine décision | 28 octobre | 29 octobre | 28 octobre |
| Attente des marchés | Statu quo | Statu quo | Statu quo probable, hausse possible |
À surveiller cette semaine
- Le ton du Rapport sur la politique monétaire de la Banque du Canada, le 28 octobre : une révision à la hausse de la trajectoire d'inflation préparerait le terrain à une hausse en décembre.
- Si Christine Lagarde évoque explicitement une pause dans la réduction du bilan de la BCE, ce sera le premier échelon de l'échelle décrite par les analystes vers un éventuel appui à la dette française.
- Si Kevin Warsh maintient son refus de toute indication prospective, les marchés resteront suspendus aux données sur l'emploi (6 novembre) et l'inflation (10 novembre) aux États-Unis, toutes deux postérieures au scrutin.
- La succession à la BCE : El País mentionne l'hypothèse, rapportée par Reuters, d'un départ de Christine Lagarde début 2027, et la candidature de l'Espagnol Pablo Hernández de Cos.1
Questions fréquentes
La Fed va-t-elle relever ses taux en octobre 2026 ?
Le scénario le plus probable est un maintien de la fourchette entre 3,75 % et 4,00 % à la réunion des 27 et 28 octobre. L'outil FedWatch donnait environ 10 % de chances à une hausse, Oxford Economics 30 %. La majorité des dirigeants de la Fed prévoit une nouvelle hausse en décembre.
La Banque du Canada va-t-elle hausser son taux le 28 octobre 2026 ?
Le taux directeur est à 2,25 % depuis octobre 2025. Un statu quo reste le scénario le plus probable, mais une hausse n'est pas exclue en raison de l'inflation de 3,1 % alimentée par l'essence. Plusieurs économistes anticipent plutôt une première hausse au début de 2027.
Pourquoi la crise budgétaire française inquiète-t-elle la BCE ?
Parce que l'écart entre les taux des obligations françaises et allemandes a atteint son plus haut niveau depuis 2011. Si cette tension devenait désordonnée, la BCE pourrait devoir choisir entre la lutte contre l'inflation et la stabilité du marché de la dette d'un des plus grands pays de la zone euro.
Qu'est-ce que l'instrument de protection de la transmission (IPT) de la BCE ?
Créé en 2022, l'IPT permet à la BCE d'acheter des obligations d'un pays dont les taux grimpent sans justification fondamentale. Il n'a jamais été utilisé et suppose notamment que le pays suive une politique budgétaire jugée soutenable.
Comment les décisions de la Fed et de la BCE touchent-elles le Canada et le Québec ?
Surtout par le dollar canadien, les rendements obligataires et le pétrole. Une Fed plus restrictive pèse sur le huard et renchérit les importations, tandis que la hausse mondiale des rendements fait monter les taux hypothécaires fixes. Au Québec, le choc pétrolier se traduit d'abord par le prix de l'essence.
Références
- El País. « La política se cuela en las reuniones de los banqueros centrales en pleno repunte inflacionista », Nuño Rodrigo Palacios et Jesús Sérvulo González, 26/10/2026. elpais.com
- Reuters / Bureau of Labor Statistics. Indice des prix à la consommation des États-Unis, septembre 2026 (publié le 14/10/2026).
- Trading Economics et MPA. Décision du FOMC de septembre 2026, déclarations de Kevin Warsh et calendrier des réunions de la Fed.
- investingLive. « Warsh won't prejudge rest of 2026, names October and December as decision points », 16/10/2026.
- FXStreet. Analyse sur l'euro, l'écart français et les attentes envers la Fed et la BCE, 21/10/2026.
- Ebury / FXStreet. « Lagarde's "surprisingly dovish" stance puts October ECB hike in doubt », 05/10/2026.
- Reuters, via ROIC. « ECB reluctant to intervene as French bond risks mount », 08/10/2026.
- Rabobank / FXStreet. « European Central Bank: Conditional support and French risks », 09/10/2026.
- nesto. Analyse de l'annonce de septembre 2026 de la Banque du Canada et des taux hypothécaires.
- Statistique Canada, via Wealth Professional et La Presse Canadienne. Indice des prix à la consommation, septembre 2026 (publié le 19/10/2026).
- Bloomberg Línea / Goldman Sachs. Scénarios pour le Brent face au blocage d'Ormuz, juillet 2026.
- Association canadienne de l'immeuble (ACI). Décision de la Banque du Canada du 2 septembre 2026.
- La Presse Canadienne. « Odds of an interest rate hike from Bank of Canada this year have jumped », 18/09/2026.