Politique · États-Unis · Fiscalité

Le 3 novembre, les électeurs californiens décideront si l'État le plus riche des États-Unis prélèvera, une seule fois, 5 % de la valeur nette des fortunes de plus d'un milliard de dollars américains. La Proposition 40, surnommée l'impôt sur les milliardaires, consacrerait presque toutes ses recettes à la santé publique. À six jours du scrutin, la mesure a déjà produit un effet qu'aucune urne n'enregistre: une série de déménagements parmi certaines des personnes les plus riches de la planète.

C'est cet exode que le chroniqueur Manuel Jabois a raillé dans un texte publié ce mercredi par le quotidien espagnol El País1. Jabois décrit une « marche migratoire » des milliardaires californiens, mais réserve sa cible principale à un autre groupe: les travailleurs à faible revenu, en Espagne et ailleurs, qui se portent à la défense de ces fortunes. La provocation soulève une question qui résonne directement au Québec, où un parti vient de faire campagne sur un impôt sur les grandes fortunes: pourquoi est-il si difficile de taxer le sommet de la pyramide, même lorsque la majorité dit appuyer l'idée?

Qu'est-ce que la Proposition 40?

La Proposition 40 est une initiative populaire qui combine une modification constitutionnelle et une loi de l'État. Elle crée un prélèvement unique de 5 % sur la valeur nette des personnes qui résidaient en Californie le 1er janvier 2026 et dont la fortune dépasse un milliard de dollars américains. Elle a été lancée par le syndicat des travailleurs de la santé SEIU-UHW, qui a déposé plus de 1,5 million de signatures, bien au-delà des 874 641 exigées. La mesure a été déclarée admissible au scrutin en juin, selon CBS News2.

Selon les promoteurs, entre 200 et 250 personnes seraient visées et les recettes atteindraient environ 100 milliards $ US. Quatre-vingt-dix pour cent iraient aux programmes de santé et dix pour cent à l'éducation et à l'aide alimentaire3. L'objectif déclaré est de compenser les compressions fédérales dans Medicaid, le régime public de santé pour les personnes à faible revenu, appelé Medi-Cal en Californie, prévues par la loi budgétaire promulguée par Donald Trump en 2025.

La géographie du départ

La date de référence, fixée au premier jour de l'année, explique le calendrier des déménagements. Sergey Brin, cofondateur de Google, a acheté une maison au bord du lac Tahoe, du côté du Nevada, et a transféré son domicile avant l'échéance. Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, a lui aussi quitté l'État avant le 1er janvier, a rapporté le magazine Fortune4. Larry Page, l'autre fondateur de Google, a déplacé son bureau familial et plusieurs entreprises hors de la Californie.

Jabois fait le calcul à partir des estimations de Forbes: avec une fortune d'environ 240 milliards $ US, Brin paierait un peu plus de 12 milliards, une somme qui, ironise le chroniqueur, financerait la santé des mêmes utilisateurs qui l'ont enrichi1. Les registres de campagne racontent une autre arithmétique. Brin a déjà versé plus de 100 millions $ US à des groupes opposés à la mesure, face à une facture estimée à 13,3 milliards5, selon TechCrunch. En ajoutant les autres donateurs du secteur technologique, les dépenses contre la proposition dépassent 120 millions $ US depuis janvier.

Tous les milliardaires n'ont pas suivi le même chemin. Jensen Huang, patron de Nvidia, qui devrait entre 7 et 8 milliards $ US, s'est dit tout à fait à l'aise de payer. À l'opposé, l'investisseur Chamath Palihapitiya a affirmé que plus de 700 milliards $ US de fortunes avaient quitté l'État en un mois. Ce chiffre n'a jamais été vérifié de manière indépendante et doit se lire comme un argument de campagne.

La Proposition 40 porte sur 5 % d'un patrimoine. Ce qu'elle met réellement à l'épreuve, c'est la capacité de ceux qui peuvent déménager à opposer leur veto à une décision prise par ceux qui ne le peuvent pas.

La bataille sur le bulletin: les Propositions 41 et 42

L'opposition ne s'est pas limitée à la publicité. Le groupe Building a Better California, dont Brin est le principal bailleur de fonds, a parrainé deux mesures concurrentes. La Proposition 41 exige une vérification préalable par l'État de toute nouvelle taxe spéciale. La Proposition 42 interdit tout nouvel impôt de l'État sur le patrimoine personnel ainsi que les taxes rétroactives. Selon les règles californiennes, lorsque deux mesures contradictoires sont adoptées, celle qui obtient le plus de voix l'emporte. En pratique, ces deux propositions servent d'antidote: elles peuvent annuler l'impôt même s'il gagne.

Le paysage politique est inhabituel. Le gouverneur démocrate Gavin Newsom s'oppose à la Proposition 40 et a appuyé la Proposition 426, une position partagée par Xavier Becerra, favori démocrate pour lui succéder, et par le républicain Steve Hilton. Newsom soutient qu'un impôt limité à un seul État encourage la fuite et réclame plutôt un impôt national sur les milliardaires. Il a résumé le problème en affirmant que l'employé de bureau peut aujourd'hui payer un taux plus élevé que l'héritière.

Ce que disent les sondages

Les sondages annoncent une lutte serrée et un électorat ambivalent. L'enquête du Public Policy Institute of California (PPIC), menée du 4 au 10 septembre auprès de 1 103 électeurs probables, a mesuré un appui de 52 % à la Proposition 407. Les mêmes électeurs appuient pourtant les mesures qui l'annuleraient: 51 % sont favorables à la 41 et 54 % à la 42. Un sondage subséquent de l'Institut d'études gouvernementales de l'Université de Californie à Berkeley, réalisé avec Politico, montre un recul de l'appui à 45 %8.

PPIC · sept. 2026 · électeurs probables
Oui 52 %
Non 42 %
Berkeley IGS / Politico · oct. 2026 · électeurs inscrits
Oui 45 %
Manhattan Institute · 2026
Oui 35 %
Non 50 %
Terracotta: appui. Gris: opposition. Beige: indécis ou non précisé. Le Manhattan Institute est un groupe de réflexion d'orientation conservatrice.

La donnée la plus révélatrice du sondage de Berkeley n'est peut-être pas le taux d'appui. Soixante-quatre pour cent des répondants ont dit ne pas croire que le prélèvement resterait vraiment unique et qu'il ne serait pas élargi plus tard.

Le paradoxe du travailleur qui défend le milliardaire

C'est ici que la provocation de Jabois prend tout son poids. Le chroniqueur juge que l'on peut, par résignation, accepter que les milliardaires préfèrent fuir plutôt que contribuer. Ce qu'il trouve inacceptable, c'est de voir des travailleurs au salaire minimum défendre ce groupe1. Pour appuyer son propos, il rappelle des données publiées par El País selon lesquelles les grandes entreprises espagnoles ne versent que 8,9 % d'impôt sur leurs bénéfices.

Les chiffres du camp favorable nourrissent cette lecture. Dans une lettre ouverte publiée le 19 septembre9, six lauréats du Nobel d'économie, dont Daron Acemoglu, Esther Duflo, Paul Krugman et Joseph Stiglitz, estiment que les milliardaires californiens ont payé en impôt sur le revenu de l'État l'équivalent d'environ 1,6 % des 1 400 milliards $ US gagnés par leurs fortunes entre 2019 et 2025. L'explication tient au fait que la plus-value des actions n'est imposée qu'au moment de la vente, et que les grandes fortunes vendent rarement.

Mais réduire la résistance populaire à l'ignorance ou à la servilité explique peu de choses. Au moins trois hypothèses cadrent mieux avec les données. La première est la méfiance institutionnelle: la majorité ne croit pas qu'un impôt « unique » le reste, et cette crainte a des racines historiques. Les Canadiens le savent bien, puisque l'impôt fédéral sur le revenu est né en 1917 comme mesure temporaire de financement de la guerre. La deuxième est l'argument de l'emploi, selon lequel chasser les milliardaires finirait par coûter cher aux travailleurs et aux familles. La troisième est une dépendance fiscale réelle: en Californie, le 1 % le plus riche fournit près de la moitié des recettes de l'impôt sur le revenu de l'État, ce qui rend la menace de départ plus crédible qu'ailleurs.

Aucune de ces hypothèses n'invalide la critique de Jabois. Elles montrent seulement que l'électeur qui rejette la mesure ne défend pas toujours le milliardaire. Bien souvent, il se méfie de l'État.

Contrepoint

Les arguments des opposants

  • Effet comportemental. Le Bureau de l'analyste législatif, organisme technique et non partisan de la législature californienne, prévoit des recettes de plusieurs dizaines de milliards pendant les premières années. Il estime toutefois que les recettes de l'impôt sur le revenu reculeraient ensuite de centaines de millions par année, à mesure que les contribuables ajusteraient leur comportement3.
  • Gains non réalisés. L'impôt frappe le patrimoine, pas le revenu. Des fondateurs de jeunes pousses évaluées à plus d'un milliard pourraient devoir payer sans disposer des liquidités nécessaires.
  • Affectation rigide. Newsom reproche à la mesure de diriger presque toutes les recettes vers un seul secteur, au détriment des écoles, des services de garde et des cliniques.
  • Sécurité juridique. Percevoir l'impôt auprès de ceux qui ont quitté l'État après la date de référence dépendra de contestations judiciaires à l'issue incertaine.

Les promoteurs répondent que la date de référence rétroactive a précisément été conçue pour empêcher la fuite, que la mesure comporte des clauses contre les transferts artificiels d'actifs et que, selon la lettre des économistes, la Californie a attiré environ 80 % du nouveau capital de risque américain en 2026, signe que l'annonce de l'impôt n'a pas fait fuir les investissements.

Et le Québec dans tout ça?

Un débat déjà tranché aux urnes

Le Québec n'a pas eu besoin d'attendre la Californie pour tester l'idée. Lors de l'élection du 5 octobre, Québec solidaire proposait un impôt annuel de 1 % sur les fortunes de plus de 25 millions $ et de 2 % au-delà de 100 millions $, une mesure évaluée à 5 milliards $ par année et au cœur de son cadre financier10. Interrogée sur le risque d'exode, la co-porte-parole Ruba Ghazal a soutenu que les riches resteraient, attirés par la stabilité et la paix sociale du Québec. Le parti a finalement obtenu neuf sièges, alors que le Parti québécois a formé un gouvernement minoritaire11 et que le Parti conservateur d'Éric Duhaime a fait élire 19 députés.

Le parallèle avec la Californie va plus loin. Comme le SEIU-UHW là-bas, c'est un syndicat de la santé, l'APTS, qui a fait campagne ici en 2026 pour taxer les super-riches afin de protéger le réseau de la santé12. Et l'enjeu n'est pas abstrait: selon Canadiens pour une fiscalité équitable, le Québec comptait 27 familles milliardaires en 2023, au deuxième rang derrière l'Ontario, et affiche les parts de richesse les plus élevées détenues par le 1 % et le 0,1 % les plus riches13.

Ce que le Canada possède et que la Californie n'a pas

Le Canada n'impose ni la fortune ni les successions. Il dispose pourtant d'un mécanisme qui répond en partie au problème californien: l'impôt de départ. Lorsqu'une personne cesse d'être résidente canadienne, l'Agence du revenu du Canada considère qu'elle a vendu la plupart de ses biens à leur juste valeur marchande le jour de son départ, ce qui déclenche l'impôt sur les gains en capital accumulés, même non réalisés14. Autrement dit, un milliardaire canadien qui s'exile laisse une facture à la frontière, ce que la Californie, faute de compétence sur la mobilité entre États américains, ne peut pas imposer.

La faille provinciale

Cette protection s'arrête toutefois aux frontières du pays. Entre provinces, il n'existe aucun impôt de départ, et c'est la province de résidence au 31 décembre qui détermine l'impôt provincial de toute l'année. Un impôt québécois sur la fortune serait donc exposé exactement au scénario californien: il suffirait de s'installer en Ontario ou en Alberta, sans changer de pays, de monnaie ni de passeport, comme Brin l'a fait en traversant vers le Nevada. C'est pourquoi plusieurs économistes jugent qu'un tel impôt fonctionne mieux à l'échelle fédérale. Le directeur parlementaire du budget a estimé qu'une surtaxe annuelle sur la richesse proposée par le Parti vert pourrait rapporter jusqu'à 23 milliards $ par année au fédéral, tout en soulignant la grande incertitude liée à la réaction des contribuables15. Ottawa, de son côté, a renoncé en 2025 à la hausse du taux d'inclusion des gains en capital annoncée l'année précédente, signe que l'appétit fédéral pour taxer le capital reste limité.

Ce qui se joue le 3 novembre

Si elle est adoptée sans être neutralisée par les mesures concurrentes, la Proposition 40 deviendra le premier impôt sur les fortunes des milliardaires approuvé par vote populaire aux États-Unis, et les économistes qui l'appuient affirment qu'il s'agirait d'une première mondiale. Si elle est rejetée, ou annulée par la Proposition 42, plusieurs gouvernements, y compris ceux d'Ottawa et de Québec, en tireront la leçon que la simple menace de départ suffit à clore le débat.

Quel que soit le résultat, le cas laisse une trace difficile à ignorer. Les milliardaires californiens n'ont pas eu besoin de gagner le débat public pour l'influencer. Il leur a suffi de montrer qu'ils pouvaient partir, et de financer la campagne de ceux qui restent.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la Proposition 40 en Californie?

Une initiative populaire soumise au vote le 3 novembre 2026, qui prévoit un prélèvement unique de 5 % sur la valeur nette des résidents californiens dont la fortune dépassait un milliard de dollars américains au 1er janvier 2026. Les recettes estimées atteignent 100 milliards $ US, dont 90 % pour la santé et 10 % pour l'éducation et l'aide alimentaire.

Combien de milliardaires seraient visés?

Entre 200 et 250 personnes résidant en Californie à la date de référence, selon les promoteurs et les économistes qui appuient la mesure.

Que sont les Propositions 41 et 42?

Des mesures concurrentes financées par les opposants à l'impôt. Si elles obtiennent plus de votes que la Proposition 40, elles peuvent l'annuler.

Le Canada a-t-il un impôt sur la fortune?

Non. Il applique toutefois un impôt de départ: la personne qui cesse d'être résidente canadienne est réputée avoir vendu la plupart de ses biens et paie l'impôt sur les gains accumulés.

Le Québec a-t-il débattu d'un impôt sur les grandes fortunes?

Oui. Québec solidaire en a fait une mesure phare lors de l'élection du 5 octobre 2026, avec un impôt de 1 % au-delà de 25 millions $ et de 2 % au-delà de 100 millions $. Le parti a obtenu neuf sièges, et le Parti québécois forme un gouvernement minoritaire.

Ce texte s'inspire de la chronique « Apadrina a un fundador de Google », de Manuel Jabois, publiée par le quotidien El País le 28 octobre 2026. Il ne s'agit ni d'une traduction ni d'une reproduction: les éléments tirés de la chronique sont attribués, et les autres données ont été recueillies de façon indépendante auprès des sources indiquées dans le texte.