Cahier PolitiqueIndeDémocratie et institutions26 octobre 2026
En bref L'Inde traverse la plus grave crise de confiance institutionnelle des 12 années de gouvernement de Narendra Modi. Le Parti populaire des cafards (CJP), un mouvement porté par la génération Z, réclame la démission du commissaire en chef de la Commission électorale, Gyanesh Kumar. Une révision des listes électorales a en effet retiré plus de 130 millions de noms des listes provisoires. Le gouvernement répond par des concessions ciblées, la répression et l'attente. Une inflation de 5,54 % en septembre et une mousson sous la normale alimentent le malaise.

L'image est ancienne dans la politique indienne, et la journaliste Eva Borreguero l'a remise en circulation cette semaine dans le quotidien espagnol El País : l'État indien serait un éléphant, capable de s'asseoir sur n'importe quel problème jusqu'à ce qu'il disparaisse sous son poids. La métaphore est attribuée à l'ancien premier ministre Narasimha Rao et rappelée par le politologue Pratap Bhanu Mehta. Elle résume la réponse du gouvernement de Narendra Modi à la vague de manifestations qui traverse le pays depuis juin.1 Reste à savoir si le poids de l'éléphant suffit encore quand l'enjeu n'est plus une revendication précise, mais la crédibilité même du système électoral.

Au cœur de la crise se trouve la Commission électorale de l'Inde, l'organe constitutionnel qui organise les scrutins dans la plus grande démocratie du monde. Début octobre, des manifestants liés au Parti populaire des cafards (Cockroach Janta Party, CJP) ont envahi les rues de Mumbai et de New Delhi pour exiger le départ du commissaire en chef, Gyanesh Kumar. Selon Al Jazeera, cette nouvelle série de rassemblements a été lancée après une révélation du quotidien The Indian Express : les deux commissaires adjoints de Kumar ont formellement exprimé leur désaccord au moins 14 fois en dix mois. Leurs objections portaient sur la révision des listes, les procédures d'inscription et les systèmes numériques de l'organisme.2

Qu'est-ce que la Révision spéciale intensive et pourquoi est-elle au cœur de la crise ?

La Révision spéciale intensive (SIR, selon son sigle anglais) est un recensement électoral mené de porte en porte. Lancée en 2025 dans l'État du Bihar, elle a ensuite été étendue au reste du pays. Les noms sont marqués pour radiation selon quatre catégories : absent, déménagé, inscrit en double et décédé. Selon une compilation de données officielles du portail Civilsdaily, les radiations sur les listes provisoires dépassent 13 crores, soit 130 millions de noms, dans 30 États et territoires. Il s'agit de la plus importante réduction jamais enregistrée du fichier électoral indien.3 La même source relève une lacune importante : aucun bilan, État par État, ne précise combien d'électeurs radiés ont pu être réinscrits à la suite d'une contestation.

Pour prendre la mesure de ce chiffre, 130 millions de noms représentent environ cinq fois la population totale du Canada en âge de voter. L'opposition dénonce une purge qui favoriserait le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti de Modi. Le gouvernement et la Commission démentent et affirment vouloir seulement éliminer les inscriptions en double, celles des personnes décédées et celles des personnes sans droit de vote. Selon l'agence Reuters, la Commission soutient aussi que les divergences internes font normalement partie de ses délibérations et que toutes ses décisions sont légales.4

Le pouvoir judiciaire est intervenu de deux façons. En mars, la Cour suprême a validé à l'unanimité la constitutionnalité de la révision. Dans une autre décision, elle a précisé que les données recueillies ne peuvent servir ni à refuser des prestations sociales ni à statuer sur la citoyenneté.5 Le tribunal se voit néanmoins reprocher de ne pas avoir agi avec assez de rapidité et de fermeté face aux dénonciations, une critique que relève Borreguero dans El País.1

Quand le doute porte sur ceux qui comptent les votes, les concessions ponctuelles ne règlent plus rien.

Du mème à la rue : la naissance du Parti populaire des cafards

Le CJP n'est pas un parti enregistré. Il est né le 16 mai d'une blague sur les réseaux sociaux, après qu'un commentaire attribué au juge en chef de la Cour suprême au sujet des jeunes chômeurs est devenu viral. Son fondateur, Abhijeet Dipke, 30 ans, a travaillé comme stratège en communication numérique pour l'Aam Aadmi Party. Lors d'un événement organisé par une chaîne de télévision, il a raconté avoir lancé le mouvement presque sur un coup de tête, en reprenant à son compte l'étiquette de « cafard » accolée aux chômeurs, selon le site The Wire.6 En quelques jours, le compte Instagram du mouvement comptait plus d'abonnés que celui du BJP.

La première victoire est venue en juillet. Les manifestations avaient commencé début juin, déclenchées par la fuite des épreuves du NEET-UG, l'examen national d'accès aux études de médecine, et par des irrégularités dans la correction d'examens du secondaire. Le 25 juillet, le ministre de l'Éducation, Dharmendra Pradhan, a démissionné. Le quotidien Khaleej Times a souligné l'ironie de la situation : près de trente ans plus tôt, Pradhan avait lui-même mené, comme leader étudiant, des manifestations contre une fuite d'examens dans l'État d'Odisha.7

En passant du ministère de l'Éducation à la Commission électorale, le mouvement a changé de nature. Une plainte sur un examen admet une solution administrative : on annule l'épreuve, on la refait passer, on remplace le responsable. Une plainte sur la liste électorale, elle, met en cause le mécanisme par lequel le gouvernement tire sa propre légitimité.

L'économie qui nourrit le malaise

Les listes électorales ne suffisent pas à expliquer l'affluence dans les rues. L'inflation à la consommation augmente chaque mois depuis avril et a atteint 5,54 % en septembre, selon les données du ministère de la Statistique rapportées par Business Today. L'inflation alimentaire a grimpé à 7,74 %. Le prix de l'oignon, ingrédient de base de la cuisine indienne, a bondi de 108 % en un an. En milieu rural, l'inflation a dépassé 6 %, au-delà du plafond de tolérance de la banque centrale.8 Selon le Deccan Herald, il s'agit du niveau le plus élevé en 23 mois. Les économistes cités par le journal attribuent une partie de la hausse au conflit au Moyen-Orient, qui a renchéri le gaz de cuisson commercial.9 La Reserve Bank of India avait déjà relevé son taux directeur de 0,25 point, à 5,50 %, quelques jours avant la publication de ces chiffres, selon le Free Press Journal.10

Le climat a aggravé la situation. Sous l'influence d'El Niño, le Département météorologique de l'Inde a abaissé sa prévision pour la mousson à 90 % de la moyenne historique. Fin août, le déficit de pluie cumulé atteignait 14 %, et près de la moitié des districts du pays affichaient des précipitations sous la normale, selon le portail Rural Voice.11 Comme le rappelle El País, environ la moitié des terres cultivables du pays dépend de la pluie. Une mauvaise récolte y réduit donc les revenus à la campagne et fait monter le prix des aliments en ville.1

La stratégie de l'éléphant

La réponse de New Delhi combine trois éléments. Le premier, ce sont des concessions calibrées, comme le départ de Pradhan : elles retirent une cible sans toucher à la structure. Le deuxième est la coercition. Les couvertures des manifestations du 2 et du 10 octobre ont rapporté des coupures d'Internet, un déploiement massif des forces de sécurité et des milliers d'arrestations.2 Le troisième est le temps : le pouvoir parie que des mouvements sans structure partisane s'essouffleront avant lui.

Ce calcul a ses raisons. En mai, le BJP a remporté l'élection du Bengale-Occidental avec 207 des 294 sièges, mettant fin à 15 ans de gouvernement du Trinamool Congress de Mamata Banerjee. La révision des listes avait pourtant retiré près de 9 millions de noms dans cet État. Mamata Banerjee a accusé la Commission électorale de partialité, mais le résultat a été entériné. L'épisode montre l'écart entre l'indignation de la rue et le vote dans les urnes.

Une opposition qui ne s'impose pas encore comme solution de rechange

Le Congrès national indien, de Rahul Gandhi, tente de capitaliser sur le mécontentement. Il parle de « vol de votes » et a lancé une plateforme numérique pour cartographier les manifestations. Il l'a baptisée Satyagraha, en référence à la résistance non violente de Mahatma Gandhi, avec qui Rahul n'a aucun lien de parenté.1 Mais le parti accumule les défaites dans les États et suit le CJP plutôt que de le précéder. Le mouvement des cafards demeure, lui, une mobilisation sans candidats ni structure électorale. Une partie des analystes indiens le décrivent comme un phénomène urbain et de classe moyenne, ce qui limite sa portée dans les campagnes, là même où l'inflation fait le plus mal.

Contrepoint

L'argument du gouvernement et de la Commission électorale. Les listes électorales indiennes comportent des distorsions connues depuis des décennies : électeurs décédés toujours inscrits, travailleurs migrants enregistrés dans deux villes, doublons issus d'erreurs de saisie. La dernière révision intensive à grande échelle remonte à 2002-2003. Les partisans de la SIR font valoir qu'un nettoyage de cette ampleur produirait de gros chiffres dans n'importe quel scénario. Selon eux, la validation unanime de la Cour suprême, en mars, confirme la légalité du processus.

Ce qui manque encore au bilan. Les critiques ne contestent pas la nécessité d'une révision, mais sa conception : délais de contestation courts, absence de données publiques sur les réinscriptions et décisions prises, selon l'Indian Express, sans l'accord des deux commissaires adjoints. Le BJP attribue les critiques à une campagne de désinformation venue de l'étranger, sans en avoir présenté de preuves publiques. À ce jour, aucune vérification indépendante n'a démontré de biais partisan systématique dans les radiations, et aucune ne l'a écarté.

Le miroir canadien

Le Canada a, lui aussi, dû choisir entre l'exactitude des listes et l'accès au vote, mais il l'a fait autrement. Le dernier recensement national de porte en porte remonte à avril 1997. Il a servi à créer le Registre national des électeurs, depuis tenu à jour en continu grâce à des données transmises notamment par l'Agence du revenu du Canada, comme le décrit la documentation d'Élections Canada.12 Le Canada a donc remplacé la grande purge ponctuelle par des mises à jour fréquentes et de faible ampleur. L'Inde a fait le choix inverse.

Le débat sur l'intégrité du scrutin n'a pas épargné Ottawa pour autant. La Loi sur l'intégrité des élections de 2014 a interdit l'usage de la carte d'information de l'électeur comme pièce d'identité et a supprimé le recours à un répondant pour prouver son identité.13 Ses détracteurs soutenaient que ces règles écarteraient surtout des étudiants, des aînés et des électeurs autochtones. Quatre ans plus tard, la Loi sur la modernisation des élections a rétabli ces deux mécanismes, en reprenant plus de 80 % des recommandations du directeur général des élections formulées après le scrutin de 2015.14 Cet épisode a montré qu'une règle présentée au nom de l'intégrité peut être contestée comme une règle d'exclusion, et que la correction est passée par le Parlement, sans aucune crise de rue.

La différence la plus nette tient toutefois au mode de désignation de l'arbitre. À Québec, le directeur général des élections est nommé par l'Assemblée nationale, sur un vote des deux tiers de ses membres. À Ottawa, le directeur général des élections est nommé par résolution de la Chambre des communes et relève du Parlement, non du gouvernement. En Inde, une loi adoptée en 2023 confie le choix des commissaires électoraux à un comité formé du premier ministre, d'un ministre qu'il désigne et du chef de l'opposition, après en avoir écarté le juge en chef de la Cour suprême. Avec un exécutif majoritaire au sein du comité de sélection, chaque décision controversée de la Commission tend à être lue comme une décision du gouvernement.

Le scrutin québécois du 5 octobre dernier illustre ce qui est en jeu. Quelque 6,4 millions d'électeurs étaient inscrits, selon Élections Québec, qui se définit comme un organisme neutre et indépendant.15 La Coalition avenir Québec y a perdu l'ensemble de ses sièges, soit le pire revers d'un gouvernement sortant de l'histoire du Québec, et le Parti québécois a pris le pouvoir. Une alternance aussi brutale n'est possible que si le perdant reconnaît l'arbitre. C'est précisément cette confiance que la crise indienne met à l'épreuve.

Ce qui est en jeu

Modi a déjà survécu à des crises plus longues. Les manifestations agricoles de 2020 et 2021 ont duré plus d'un an et se sont terminées par l'abrogation de trois lois agricoles. La différence tient cette fois à l'objet de la méfiance. Une loi peut être abrogée. La crédibilité d'une liste électorale ne se rétablit qu'avec une transparence vérifiable : publication des radiations et des réinscriptions par district, vérifications indépendantes et garantie qu'aucun électeur légitime ne sera exclu des prochains scrutins.

L'éléphant peut rester assis. Mais, comme le suggère l'analyse d'El País, la patience qui a fonctionné contre des revendications ponctuelles pourrait ne pas suffire face à une génération qui s'est mise à douter des règles du jeu.1 Si le discrédit des institutions s'installe, il cessera d'être le problème de la seule Commission électorale pour devenir celui du gouvernement.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Parti populaire des cafards (Cockroach Janta Party) ?

C'est un mouvement de protestation porté par la génération Z en Inde. Le stratège numérique Abhijeet Dipke l'a créé le 16 mai 2026 comme une satire du BJP. Il n'est pas enregistré comme parti et ne présente pas de candidats. Il a pris de l'ampleur avec les manifestations contre les fuites d'examens et réclame aujourd'hui la démission du commissaire en chef aux élections, Gyanesh Kumar.

Pourquoi les manifestants exigent-ils la démission de Gyanesh Kumar ?

Parce que la Révision spéciale intensive, menée par la Commission électorale sous sa direction, a retiré plus de 130 millions de noms des listes provisoires. The Indian Express a en outre révélé que ses deux commissaires adjoints ont formellement exprimé leur désaccord au moins 14 fois en dix mois. L'opposition accuse la Commission de favoriser le BJP, ce qu'elle dément.

Combien d'électeurs ont été radiés lors de la révision électorale en Inde ?

Plus de 130 millions de noms (13 crores) ont été retirés des listes provisoires dans 30 États et territoires à la fin d'octobre 2026. Ces chiffres sont provisoires : les électeurs peuvent demander leur réinscription, mais aucune donnée publique consolidée ne précise combien l'ont obtenue.

Quel est le taux d'inflation en Inde en 2026 ?

L'inflation à la consommation a atteint 5,54 % en septembre 2026, son plus haut niveau en 23 mois. L'inflation alimentaire s'établit à 7,74 % et l'inflation rurale à 6,08 %. La cible de la Reserve Bank of India est de 4 %, avec un plafond de tolérance de 6 %.

Comment le Canada tient-il ses listes électorales à jour ?

Depuis le dernier recensement de porte en porte, en 1997, Élections Canada tient un Registre national des électeurs mis à jour en continu grâce à des données d'organismes publics, dont l'Agence du revenu du Canada. Au Québec, la liste électorale permanente relève d'Élections Québec, dont le directeur général est nommé par l'Assemblée nationale aux deux tiers des voix.

Cet article s'inspire de la chronique « La India: un elefante sentado sobre las movilizaciones », d'Eva Borreguero, publiée par le quotidien espagnol El País le 26 octobre 2026. Le texte original n'a été ni reproduit ni traduit. Les informations qui en proviennent sont signalées, et les autres données ont été vérifiées de façon indépendante auprès de sources indiennes, internationales et canadiennes.