Politique · Proche-Orient · Élections en Israël
À moins de dix kilomètres des bureaux de vote israéliens, des dizaines de milliers de Palestiniens déplacés vivent sous la tente dans le secteur d'Al-Mawasi, au sud de la bande de Gaza. La distance géographique est minime. La distance politique, ce mardi 27 octobre, est presque totale : Israël élit un nouveau Parlement sans qu'aucun des candidats ayant une chance réelle de gouverner ait présenté un plan public pour le territoire où, selon les autorités sanitaires locales, environ 75 000 personnes sont mortes depuis octobre 2023.
Ce constat est au cœur d'un reportage de Beatriz Lecumberri publié aujourd'hui par le quotidien espagnol El País[1], qui a interrogé des habitants de Gaza, l'ONG israélienne B'Tselem, des juristes palestiniens et des analystes à Jérusalem. Leur conclusion commune : la campagne a tourné autour des victimes israéliennes du Hamas et des défaillances sécuritaires du 7 octobre, tandis que le sort de deux millions de Palestiniens restait hors du débat. Le Tissu a croisé ce diagnostic avec les données d'organismes humanitaires, les sondages israéliens et la position du gouvernement canadien, qui s'est engagé plus avant dans ce dossier que la plupart de ses alliés.
Ce qui se joue ce mardi
Les Israéliens élisent les 120 députés de la Knesset, et toute coalition qui veut gouverner doit en réunir au moins 61. C'est la première fois depuis environ un demi-siècle qu'une législature se rend au bout de son mandat de quatre ans sans dissolution anticipée, et le scrutin est largement perçu comme un référendum sur le leadership de Benjamin Nétanyahou depuis le début de la guerre, comme le rappelait Al Jazeera lorsque la date a été officialisée[8].
Les sondages de fin de campagne dessinaient une course à deux niveaux. Sur le plan partisan, le Yashar de Gadi Eisenkot menait : un sondage de la chaîne 12 publié deux semaines avant le vote lui accordait 23 sièges contre 20 au Likoud, et 45 % des répondants jugeaient Eisenkot plus apte à diriger le pays, contre 35 % pour Nétanyahou, selon l'agence Agenzia Nova[5]. Sur le plan des blocs, la coalition de Nétanyahou conservait toutefois une légère avance, avec 53 sièges contre 50 pour le camp d'Eisenkot, d'après une autre compilation de la même agence. Aucun camp n'atteignait la majorité. El País estime que le Likoud obtiendrait environ 21 sièges, loin des 32 remportés en 2022[1].
Deux candidats, un même silence
Nétanyahou et Eisenkot s'opposent sur presque tout en politique intérieure, mais se rejoignent dans ce qu'ils taisent sur Gaza. Les deux ont bâti leur discours sur deux axes : en finir avec le Hamas et appuyer le plan de paix du président américain Donald Trump, dont la mise en œuvre est enlisée[1].
Eisenkot a dirigé l'armée israélienne de 2015 à 2019, a perdu un fils au combat à Gaza en décembre 2023 et a quitté le cabinet de guerre de Nétanyahou en juin 2024 en reprochant au gouvernement de ne pas avoir atteint ses objectifs. En campagne, il a promis de détruire la branche armée du Hamas en un an et demi, soit par le plan Trump, soit par une nouvelle opération militaire[1]. Un reportage de Reuters rappelle qu'il est le concepteur de la doctrine Dahiyeh, qui prône une riposte militaire disproportionnée, et souligne que sa victoire n'adoucirait pas nécessairement la politique régionale israélienne[6]. Selon l'Agence France-Presse, l'ancien général a aussi jugé hors de propos, après le 7 octobre, la discussion sur un futur État palestinien[7].
À l'extrême droite de la coalition sortante, le ton est autre. Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a plaidé pour l'occupation de toute la bande de Gaza, dont l'armée israélienne contrôle déjà une part majoritaire, pour la construction de colonies et pour le transfert de la population palestinienne. Dans une déclaration récente rapportée par El País, il est allé jusqu'à nier l'humanité d'une partie des Gazaouis. Son parti, Puissance juive, obtiendrait environ huit sièges[1].
L'exception est venue de la Liste unifiée, l'une des deux formations qui sollicitent le vote des citoyens arabes d'Israël, soit environ le cinquième de la population. C'est le seul parti à avoir montré en campagne des images des ruines de Gaza et à accuser les autres de vouloir davantage de destruction[1].
« Peu importe qui gagne, la politique israélienne envers Gaza restera la même. » Kholoud Adnan, 23 ans, déplacée à Al-Mawasi, citée par El País (traduction libre)
La jeune femme appartient à une génération de Palestiniens qui n'a jamais voté, faute d'élections générales palestiniennes depuis 2006. Sa phrase résume l'asymétrie du moment : un scrutin décisif pour l'avenir de Gaza se tient sans que ses habitants y aient la moindre voix.
Un cessez-le-feu qui n'a jamais vraiment commencé
L'accord parrainé par Washington est entré en vigueur le 10 octobre 2025, au lendemain de la remise par le Hamas des 20 otages vivants qu'il détenait encore. Le 17 novembre, le Conseil de sécurité de l'ONU a endossé le plan en 20 points par sa résolution 2803, comme le rappelle l'historienne Anne Irfan, de l'University College London, dans une analyse parue dans The Conversation[4]. La dépouille du dernier otage a été récupérée le 26 janvier 2026, refermant le dossier qui mobilisait le plus l'opinion israélienne.
Côté palestinien, le bilan est tout autre. Plus de 1 470 personnes ont été tuées et plus de 5 180 blessées par des frappes israéliennes depuis le début de la trêve, selon le ministère de la Santé de Gaza, dans des données compilées par l'agence turque Anadolu[3]. Le même bilan indique que le repli israélien jusqu'à la « ligne jaune » laissait environ 53 % de l'enclave sous présence militaire, selon le bureau de coordination humanitaire de l'ONU (OCHA), et que depuis la fermeture du passage de Zikim en mai, Kerem Shalom demeure le seul point d'entrée des marchandises. Dès juin, Al Jazeera rapportait que la zone sous contrôle israélien avait grimpé à 64 % et que la deuxième phase de l'accord, qui prévoit le retrait des troupes et le désarmement du Hamas, n'avait toujours pas été négociée[11].
Au premier anniversaire de la trêve, plus de cent organisations humanitaires et de défense des droits ont affirmé dans une déclaration commune que le cessez-le-feu n'existe que sur papier. Le secrétaire général du Conseil norvégien pour les réfugiés, Jan Egeland, a estimé que près d'un enfant a été tué chaque jour depuis l'accord, et le document indique que 1,4 million de personnes font face à une faim de niveau crise ou pire d'ici la fin de l'année[2]. L'avocat gazaoui Raji Sourani, directeur du Centre palestinien pour les droits de la personne, a décrit à El País un territoire sans eau courante ni électricité, avec des hôpitaux à bout de souffle, des décombres intacts et environ 90 % de la population privée de tout revenu[1].
Pourquoi Gaza disparaît du débat
Les sources consultées permettent de dégager au moins trois explications qui se renforcent mutuellement.
Le calcul électoral
Pour Meir Margalit, analyste et ancien dirigeant du parti de gauche Meretz, les politiciens évitent le sujet parce qu'ils ne savent pas comment l'aborder et craignent d'y perdre des sièges. Cette crainte s'accentue devant les évaluations d'experts, qu'il cite, selon lesquelles le Hamas aurait reconstitué ses effectifs. Si cela se confirmait, l'électeur finirait par demander à quoi auront servi trois années de guerre[1].
La campagne comme règlement de comptes avec le 7 octobre
La course s'est organisée autour de la responsabilité des défaillances qui ont permis l'attaque du Hamas, laquelle a fait environ 1 200 morts en Israël et 251 otages. Nétanyahou s'est opposé à la création d'une commission d'enquête indépendante, et de nouvelles allégations sur la conduite de son cabinet ce jour-là ont continué d'émerger jusqu'à la veille du scrutin, selon Agenzia Nova. Dans ce cadre, l'électeur israélien juge qui a failli à le protéger, et non ce qu'il faut faire du territoire voisin.
La banalisation
Yair Dvir, porte-parole de B'Tselem, voit dans le silence de la droite comme de l'opposition une forme de consensus tacite, où personne n'aborde la responsabilité d'Israël dans ce qui s'est produit à Gaza. Selon lui, la déshumanisation des Palestiniens est devenue normale dans le débat public[1]. Un autre chiffre est resté dans l'ombre : d'après l'armée israélienne elle-même, quelque 470 militaires sont morts lors des opérations terrestres à Gaza, un bilan qui n'a guère eu de place dans la campagne. Après le retour des derniers otages, en octobre 2025, les manifestations pour un véritable cessez-le-feu se sont réduites à une poignée de militants.
Résultat : le prochain gouvernement héritera d'engagements internationaux, comme la deuxième phase du plan Trump et la résolution 2803, sans en avoir débattu avec l'électorat. Anne Irfan juge naïf de s'attendre à ce que ce scrutin change réellement la politique israélienne envers Gaza[4].
Contrepoint
Ce que font valoir les défenseurs des positions israéliennes
Le gouvernement israélien rejette l'accusation de génocide et soutient que ses opérations visent le Hamas, responsable de l'attaque la plus meurtrière de l'histoire du pays. Les autorités israéliennes contestent aussi les chiffres du ministère de la Santé de Gaza, contrôlé par le Hamas, parce qu'ils ne distinguent pas civils et combattants. Dans la logique du gouvernement, la deuxième phase de l'accord dépend du désarmement du Hamas, et non de concessions unilatérales d'Israël.
Chez les partisans d'Eisenkot, l'argument est d'une autre nature : après le 7 octobre, la sécurité est une priorité légitime de l'électeur, et l'ancien général serait l'option la plus viable pour remplacer un gouvernement accusé d'éroder les institutions démocratiques. Le chercheur Yossi Mekelberg, du centre britannique Chatham House, a qualifié ce scrutin de plus déterminant depuis la fondation de l'État en 1948[8]. Même chez B'Tselem, Yair Dvir admet que le bloc d'Eisenkot, sans représenter un véritable changement, constitue un plan B face au gouvernement sortant[1].
Ce que le Canada et le Québec ont à voir avec ce scrutin
Pour Ottawa, l'élection israélienne n'est pas une affaire lointaine. Le Canada a reconnu l'État de Palestine le 21 septembre 2025, dans le cadre d'un effort international coordonné pour préserver la solution à deux États, selon Affaires mondiales Canada[12]. En annonçant ce geste en juillet 2025, Mark Carney l'avait lié à des réformes de l'Autorité palestinienne, dont la tenue d'élections générales en 2026 sans participation du Hamas et la démilitarisation du futur État[13]. Or, comme le rappelle le témoignage de Kholoud Adnan, ces élections palestiniennes n'ont toujours pas eu lieu. La condition posée par Ottawa dépend ainsi d'un processus que le scrutin israélien de ce mardi n'aborde même pas.
Le lien est encore plus direct sur le terrain de la reconstruction. En janvier 2026, le premier ministre a accepté de siéger au Conseil de la paix, l'instance multinationale créée par Donald Trump pour superviser la reconstruction de Gaza[14]. Ottawa a aussi annoncé une aide supplémentaire de 100 millions de dollars aux Palestiniens et s'est dit prêt à étendre à Gaza, lorsque les conditions le permettront, la formation policière offerte en Cisjordanie dans le cadre de l'opération PROTEUS, selon l'International Business Times[15]. Autrement dit, le Canada est engagé dans la phase même que les deux principaux candidats israéliens ont évité de détailler. Quel que soit le vainqueur, c'est avec lui qu'Ottawa devra négocier l'accès, la sécurité et l'avenir politique de l'enclave.
La relation bilatérale s'est par ailleurs durcie. Le gouvernement Carney a imposé à Itamar Ben Gvir un gel d'avoirs et une interdiction de voyager pour incitation répétée à la violence, et le premier ministre a qualifié en mai d'abominable le traitement réservé par Israël aux militants de la flottille pour Gaza, selon Reuters[16]. Le maintien de Ben Gvir dans une éventuelle coalition Nétanyahou placerait donc Ottawa devant un gouvernement dont un ministre est sous sanctions canadiennes.
Ces choix ne font pas consensus au pays. Dans un briefing publié par l'Ifri en janvier 2026, les chercheurs Jeremy Wildeman et Justine Dazé décrivent la reconnaissance comme une mesure tactique, guidée par le souci de légitimité interne et de réputation internationale, et avertissent qu'elle risque d'améliorer l'image du Canada sans changer le sort des Palestiniens[17]. À l'inverse, l'ambassadeur d'Israël au Canada, Iddo Moed, a décrit le Canada à l'Associated Press comme un ami devenu distant, qui aurait cessé de se mettre à la place d'Israël[18], et des chroniqueurs du Globe and Mail ont reproché à Ottawa une diplomatie plus déclaratoire qu'efficace[19].
Au Québec, un débat vécu dans la rue plutôt qu'aux urnes
Au Québec, la guerre s'est surtout exprimée dans l'espace public montréalais. Depuis l'automne 2023, la métropole a connu de nombreuses marches pour un cessez-le-feu, auxquelles se sont joints de grands syndicats comme la FTQ et la CSN ainsi que des membres de Québec solidaire, comme l'a rapporté CTV Montréal[20]. La même période a aussi été marquée par des tensions communautaires, dont des coups de feu tirés sur une école juive de Montréal en novembre 2023. Ces deux réalités coexistent dans une ville qui abrite d'importantes communautés juives et arabes.
Les Québécois ont eux-mêmes voté il y a trois semaines. Le scrutin du 5 octobre, qui a porté au pouvoir un gouvernement péquiste minoritaire dirigé par Paul St-Pierre Plamondon, a été dominé par le coût de la vie, l'incertitude économique et la perspective d'un troisième référendum[21]. Rien d'étonnant : les relations internationales relèvent d'Ottawa, et une campagne répond d'abord aux préoccupations de ceux qui votent. C'est précisément ce mécanisme qui éclaire le cas israélien. Lorsque les principales victimes d'une politique n'ont aucune représentation dans le processus qui la définit, le sujet tend à disparaître du débat, même s'il est celui dont les conséquences humaines sont les plus lourdes.
Ce qu'il faudra surveiller après le dépouillement
- La formation de la coalition. Aucun bloc n'approchant les 61 sièges dans les sondages, les négociations pourraient s'étirer sur des semaines, et le poids des petits partis, y compris religieux et arabes, sera décisif.
- La deuxième phase du plan Trump. Le nouveau gouvernement devra se positionner sur le retrait des troupes, le désarmement du Hamas et la reconstruction, des sujets que la campagne a évités.
- La place de Ben Gvir. Sa présence ou non au Conseil des ministres déterminera le ton des relations avec Ottawa, qui le sanctionne.
- L'accès humanitaire. La réouverture de passages autres que Kerem Shalom reste l'indicateur le plus concret d'un changement de politique envers Gaza.
- Le rôle du Canada au Conseil de la paix. L'engagement de Mark Carney sera mis à l'épreuve dès que le nouveau gouvernement israélien précisera, ou non, sa vision pour l'enclave.
Gaza ne figurait pas sur le bulletin de vote, mais elle sera sur la table de celui qui l'emportera. La question reste entière : le prochain gouvernement traitera-t-il le territoire comme un problème à gérer indéfiniment, ou comme une responsabilité politique que la campagne a choisi de reporter?
Questions fréquentes
Quand ont lieu les élections israéliennes et combien de sièges faut-il pour gouverner?
Les élections à la Knesset se tiennent le 27 octobre 2026. Le Parlement compte 120 sièges et un gouvernement doit réunir au moins 61 députés. Les sondages de fin de campagne n'accordaient la majorité à aucun des deux grands blocs.
Qui sont les principaux candidats au poste de premier ministre?
Benjamin Nétanyahou, du Likoud, premier ministre sortant, et Gadi Eisenkot, ancien chef d'état-major et chef du parti Yashar, qui menait dans les intentions de vote par parti.
Que proposent les candidats pour Gaza?
Aucun des deux n'a présenté publiquement de plan pour la reconstruction ou l'avenir politique du territoire. Leurs discours portent sur l'élimination du Hamas et l'appui au plan Trump. Eisenkot promet de démanteler la branche armée du Hamas en 18 mois.
Le cessez-le-feu à Gaza est-il en vigueur?
Officiellement oui, depuis le 10 octobre 2025. Dans les faits, plus de 1 470 Palestiniens ont été tués depuis, selon le ministère de la Santé de Gaza, et plus d'une centaine d'ONG affirment que la trêve n'existe que sur papier.
Quelle est la position du Canada?
Le Canada a reconnu l'État de Palestine le 21 septembre 2025, siège depuis janvier 2026 au Conseil de la paix chargé de la reconstruction de Gaza et a imposé des sanctions au ministre israélien Itamar Ben Gvir. Israël a critiqué ce virage, et la reconnaissance fait aussi débat au Canada.
Cet article s'appuie sur le reportage « 75.000 muertos después, Gaza es la gran ausente en las elecciones israelíes » de Beatriz Lecumberri, publié par El País le 27 octobre 2026. Le texte ne reproduit ni ne traduit le reportage original : les passages attribués au quotidien espagnol ont été paraphrasés ou traduits librement, et l'analyse a été complétée par une recherche indépendante auprès d'autres sources. Les bilans de victimes à Gaza proviennent du ministère de la Santé local et sont contestés par Israël. Les projections électorales sont antérieures au scrutin.