Peu de personnalités publiques canadiennes cumulent un parcours comme celui de Chrystia Freeland : correspondante à Moscou dans les années 1990, ministre des Finances et des Affaires étrangères, vice-première ministre de Justin Trudeau et, aujourd'hui, conseillère économique de Volodymyr Zelensky. Dans une entrevue publiée ce mercredi 28 octobre par le quotidien espagnol El País, réalisée à Madrid par le journaliste Ignacio Fariza, elle soutient que la politique étrangère de Donald Trump a un gagnant évident, et qu'il ne se trouve ni à Washington ni à Moscou, mais à Pékin.1
L'entrevue a été accordée après une conférence à la Fondation Ramón Areces, le jour même du lancement de son livre Unreliable Boyfriend (« Un chum peu fiable », en traduction libre), un ouvrage de 416 pages qui se présente à la fois comme des mémoires, un essai polémique et une proposition pour une nouvelle phase de la mondialisation, selon le compte rendu de CTV News.18 Le « chum » en question, ce sont les États-Unis de Donald Trump.
Qui est Chrystia Freeland et pourquoi sa lecture compte
Originaire de Peace River, en Alberta, Freeland a été l'une des premières journalistes occidentales à documenter la montée des oligarques russes. Élue sous la bannière libérale en 2013, elle a négocié avec la première administration Trump l'accord qui a remplacé l'ALENA, puis a quitté le cabinet Trudeau en décembre 2024 sur fond de désaccord quant à la riposte aux menaces tarifaires américaines, un départ qui a précipité la fin du mandat de l'ancien premier ministre, comme l'a rappelé l'Associated Press.19 Défaite par Mark Carney dans la course à la direction du Parti libéral, elle s'est tournée vers le milieu universitaire, à Harvard puis à Oxford.
Pour le lectorat canadien, l'intérêt ne tient pas seulement à la biographie, mais au point d'observation. Freeland a négocié au nom d'un pays visé par des tarifs et par des remises en question de sa souveraineté, et elle conseille maintenant un gouvernement en guerre qui dépend en partie de la bonne volonté américaine. Sa lecture est engagée, ce qui commande une lecture critique, mais elle repose sur un accès de première main.
L'accord sur le diésel : ce que Washington et Moscou ont convenu
Le passage le plus tranchant de l'entrevue porte sur l'entente annoncée par Donald Trump le 9 octobre. Selon Al Jazeera, le président américain a affirmé, après un appel avec Vladimir Poutine, que la Russie livrerait immédiatement plus de 300 000 tonnes de diésel aux marchés américain et mondial, puis 500 000 tonnes en novembre et un million de tonnes par la suite.2 En échange, d'après l'analyse du Carnegie Endowment, Washington suspend ses sanctions sur le diésel russe jusqu'au 1er avril 2027.4
À El País, Freeland a qualifié l'accord de trahison et de cadeau à Poutine, en soulignant que le gain économique pour les États-Unis est mince, alors que le signal politique est sans équivoque : la Maison-Blanche se rangerait du côté de Moscou.1 L'argument sur la faible portée économique trouve appui dans les données de marché. CNBC a calculé que le volume total, d'environ 4,8 millions de tonnes, représente moins de deux semaines de consommation américaine, et rapporte une estimation de Goldman Sachs selon laquelle la baisse du prix de gros se limiterait à 1 ou 2 nbsp;US le baril.3
La réaction n'est pas venue seulement de Kyiv. Selon le Council on Foreign Relations, un groupe bipartisan de douze sénateurs du Comité des relations étrangères a réclamé, le 13 octobre, l'annulation immédiate de l'accord, qui a aussi refroidi les relations avec les alliés européens.5
Le cessez-le-feu énergétique et la pression électorale sur l'Ukraine
Deux jours après l'annonce sur le diésel, Donald Trump a décrété un « cessez-le-feu énergétique » entre la Russie et l'Ukraine. Volodymyr Zelensky a confié à Axios qu'il l'avait appris en même temps que tout le monde, tout en se disant prêt à respecter la trêve si Moscou en faisait autant.6 Dès le lendemain, rapporte Al Jazeera, le président ukrainien signalait des frappes russes contre six installations énergétiques du pays.7 Pour Freeland, rien de ce que propose Trump sur ce terrain n'est crédible.1
Elle se montre encore plus sévère envers l'appel de Trump à des élections en Ukraine, le président américain ayant affirmé que Zelensky devrait être remplacé, selon CBS News.8 Elle juge la déclaration atroce et n'y voit qu'un effet secondaire positif : renforcer la popularité de Zelensky au pays. Ce dernier a répondu qu'il tiendrait des élections si la Russie acceptait un cessez-le-feu de 60 jours.6
La Chine, gagnante silencieuse
« La Chine est la principale bénéficiaire. C'est la grande gagnante. »
Chrystia Freeland, en entrevue avec El PaísLe cœur analytique de l'entrevue est la thèse du vide. Freeland estime que la Russie profite elle aussi de la posture américaine, mais que l'unité européenne autour de l'Ukraine a atténué cette victoire. La Chine, elle, gagne sur deux plans : les partenaires traditionnels des États-Unis cherchent un nouvel équilibre et se rapprochent de Pékin, et Washington a perdu la capacité de revendiquer une quelconque supériorité morale.1
L'ancienne ministre juge ce rapprochement compréhensible, même s'il comporte des risques. Elle décrit aussi un schéma récurrent dans la méthode Trump : les concessions consenties au nom de la stabilité, comme un tarif de 15 %, sont suivies d'exigences plus lourdes, des visées territoriales sur le Groenland aux pressions pour un appui militaire en Iran. Elle salue au passage l'Espagne de Pedro Sánchez, qu'elle considère comme le pays européen à la position la plus claire face à Washington, et regrette que l'Europe et le Canada n'aient pas riposté ensemble aux tarifs.1
Ce que cela signifie pour le Canada et le Québec
Le pays de Freeland est sans doute la meilleure illustration de sa propre thèse. En janvier 2026, Mark Carney s'est rendu à Pékin et y a conclu une entente préliminaire : le Canada laissera entrer jusqu'à 49 000 véhicules électriques chinois par année au tarif de 6,1 %, plutôt qu'au tarif de 100 % imposé en 2024, tandis que la Chine s'engageait à ramener d'environ 84 % à quelque 15 % ses droits combinés sur la graine de canola, un marché de 4 G$ pour les producteurs canadiens, selon Al Jazeera.13 Un an plus tôt, en pleine campagne électorale, le même Mark Carney désignait la Chine comme la principale menace à la sécurité du Canada, rappelait Global News.14 Le virage est donc net, et il s'explique difficilement sans la pression américaine.
Au Québec, cette pression a un visage concret : l'aluminium. Les tarifs américains sur l'acier et l'aluminium, portés à 50 % en juin 2025, frappent de plein fouet une industrie dont le Saguenay–Lac-Saint-Jean est le cœur. Selon les Études économiques de Desjardins, près du quart des exportations québécoises vers les États-Unis est assujetti aux tarifs sectoriels américains, et le taux tarifaire effectif moyen appliqué aux exportations du Québec atteignait 9,0 % en avril 2026, un niveau supérieur à celui de l'Ontario.15 Les alumineries ont néanmoins tenu le coup : elles tournaient à environ 95 % de leur capacité, sans mises à pied, d'après l'Association de l'aluminium du Canada citée par Shanghai Metals Market.16
Deux nuances s'imposent toutefois quand on applique la lecture de Freeland au Canada. La première : Ottawa n'a pas misé uniquement sur Pékin. Le pays est devenu en février 2026 le premier État non européen à adhérer à l'instrument de défense SAFE de l'Union européenne, et accueille les 29 et 30 octobre, à Montréal, un Sommet Canada-UE censé faire passer le partenariat « de l'ambition à l'action », selon le Cabinet du premier ministre.17 D'après un projet de déclaration consulté par l'AFP et relayé par Noovo Info, les deux parties préparent des ententes sur le commerce numérique, la coopération entre autorités de la concurrence et la participation de la Banque européenne d'investissement à des projets canadiens de minéraux critiques.9 La diversification canadienne ressemble davantage à l'alliance des démocraties que prône Freeland qu'à un alignement sur la Chine.
La seconde nuance tient au risque de troquer une dépendance contre une autre. Pékin a déjà démontré qu'il utilise le commerce comme levier : en mars 2025, il avait riposté aux tarifs canadiens sur les véhicules électriques par des droits de 100 % sur l'huile de canola et les pois, et de 25 % sur le porc et les produits de la mer.14 Le premier ministre ontarien Doug Ford a d'ailleurs dénoncé l'entente de janvier, en reprochant à Ottawa d'ouvrir la porte aux véhicules chinois sans garantie d'investissements équivalents dans l'industrie automobile canadienne.13
Le contexte québécois ajoute une couche de complexité. Le Sommet de Montréal se tiendra une semaine après l'assermentation du gouvernement minoritaire péquiste de Paul St-Pierre Plamondon, entré en fonction le 21 octobre avec 59 sièges sur 127, selon La Presse Canadienne.19 Québec devra définir rapidement sa propre posture dans une conjoncture où ses principaux marchés d'exportation, américain d'abord, européen et asiatique ensuite, sont tous en recomposition.
Contrepoint
- L'argument de la Maison-Blanche. L'administration Trump présente l'accord sur le diésel comme une mesure pour contenir des prix records du carburant, alimentés par la guerre en Iran et par les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes, à quelques jours des élections de mi-mandat du 3 novembre.2
- Le « cadeau » à Poutine est peut-être moins généreux qu'il n'y paraît. Le Carnegie Endowment évalue l'accord à environ 7 Gnbsp;US, mais souligne que le compter comme un gain russe reviendrait à le compter deux fois : le surplus de diésel aurait été exporté de toute façon, à des conditions moins avantageuses.4
- Une « Ukraine victorieuse », selon une partie prenante. Freeland affirme que Kyiv gagne la guerre « à 100 % », en s'appuyant sur l'absence de gains territoriaux russes cet été. C'est l'évaluation d'une conseillère du gouvernement ukrainien, et la poursuite des frappes contre les civils et les infrastructures indique un conflit loin de son dénouement.
- L'alliance des démocraties se heurte à des obstacles concrets. Le statut de « membre associé » offert au Canada n'a aucune assise juridique dans les traités de l'UE, et dix des 27 États membres n'ont toujours pas ratifié l'AECG.10
Canada, Europe et le rêve d'une alliance des démocraties
Interrogée sur la proposition de Bruxelles de faire du Canada le premier « membre associé » de l'Union européenne, Freeland dit espérer qu'elle aboutisse, mais va plus loin : son scénario idéal serait une association économique et de sécurité réunissant l'UE, le Canada, les États-Unis et les pays du PTPGP, l'accord de libre-échange transpacifique dont le Canada est déjà membre, sans structure supranationale.1 L'offre a été formulée par Ursula von der Leyen le 16 septembre, et Donald Trump l'a jugée risible, selon NPR.10 Mark Carney a précisé que le Canada ne vise pas l'adhésion pleine, mais une « alliance unique », dont les modalités devraient être dévoilées au Sommet de Montréal, note le cabinet Gowling WLG.20
À ceux qui y voient une chimère, l'ancienne ministre oppose l'histoire de l'après-guerre : en 1940, personne n'aurait parié sur une alliance franco-allemande ou nippo-américaine quatre décennies plus tard. Elle cite aussi des signes de résistance de la démocratie libérale, comme la défaite de Viktor Orbán en Hongrie, en avril, lorsque le parti Tisza de Péter Magyar a remporté une majorité des deux tiers après 16 ans de règne du Fidesz, selon l'AFP relayée par Paris Match Belgique.11
Le prochain jalon est américain. Freeland admet qu'une défaite républicaine aux élections de mi-mandat pourrait laisser à Trump encore plus de latitude en politique étrangère, mais elle parie que des revers électoraux éroderaient ses appuis au sein de son propre parti. Les projections favorisent les démocrates : au 16 octobre, la plateforme de prédiction Kalshi leur accordait 90 % de chances de remporter la Chambre des représentants et 63 % pour le Sénat.12 Or, c'est le Sénat qui encadre la politique de sanctions ayant rendu possible l'accord sur le diésel.
Questions fréquentes
Qu'a dit Chrystia Freeland au sujet de la Chine ?
Dans une entrevue publiée par El País le 28 octobre 2026, Freeland a affirmé que la Chine est la principale bénéficiaire de la politique étrangère de Donald Trump, parce que les alliés traditionnels des États-Unis se rapprochent de Pékin pour retrouver un équilibre et parce que Washington a perdu son autorité morale sur la scène internationale.
Qu'est-ce que l'accord sur le diésel entre les États-Unis et la Russie ?
Annoncé par Donald Trump le 9 octobre 2026, il prévoit la livraison d'environ 4,8 millions de tonnes de diésel russe aux marchés américain et mondial d'ici mars 2027, en échange de la suspension des sanctions américaines sur le diésel russe jusqu'au 1er avril 2027. Les analystes en prévoient un effet limité sur les prix.
Pourquoi Freeland parle-t-elle de trahison ?
Parce que, selon elle, l'accord rapporte peu aux États-Unis, allège la pression financière sur Moscou en pleine guerre et signale que la Maison-Blanche se range du côté de la Russie contre l'Ukraine et les alliés européens.
Quel lien avec le Canada et le Québec ?
Le Canada illustre la thèse de Freeland : en janvier 2026, Ottawa a conclu avec Pékin une entente réduisant ses tarifs sur 49 000 véhicules électriques chinois en échange d'une baisse des droits chinois sur le canola. Au Québec, environ le quart des exportations vers les États-Unis est visé par des tarifs sectoriels, notamment sur l'aluminium. Le Canada diversifie aussi ses liens vers l'Europe, comme en témoigne le Sommet Canada-UE de Montréal des 29 et 30 octobre 2026.
Qu'est-ce que le statut de « membre associé » de l'UE proposé au Canada ?
C'est une offre formulée par Ursula von der Leyen en septembre 2026 pour un partenariat inédit entre l'Union européenne et le Canada, sans adhésion pleine. Ce statut n'existe pas dans les traités de l'UE et son contenu juridique reste à définir, possiblement lors du Sommet de Montréal.
Cet article prend pour point de départ l'entrevue « Chrystia Freeland : "China es la gran beneficiada por el vacío dejado por Trump" », d'Ignacio Fariza, publiée par El País le 28 octobre 2026. Le texte original n'a été ni reproduit ni traduit intégralement ; les propos de l'interviewée ont été résumés et mis en contexte à l'aide de sources indépendantes. Lire l'entrevue complète sur elpais.com.