Cahier Livres · Mémoire · Littérature espagnole contemporaine
Certains livres naissent d'une note de bas de page. Le plus récent ouvrage de l'écrivaine basque Edurne Portela est né d'une seule ligne dans un dossier d'archives militaires français : la mention que deux cousines, déportées par le régime nazi en 1944, avaient travaillé dans la même usine de piles à Berlin sans jamais savoir qu'elles se trouvaient sous le même toit. L'une, María Josefa Sansberro, dite Maddi, est morte à Ravensbrück. L'autre, Marie-Jeanne Echeverría, a survécu, est rentrée chez elle et a vécu jusqu'en 2007. C'est elle la protagoniste de No puedes quedarte aquí eternamente (Ceci est un lien d'affiliation), un livre que l'autrice a présenté en entrevue au journaliste Jordi Amat, publiée par le supplément Babelia du quotidien El País1.
L'ouvrage n'est ni un roman ni une biographie classique. C'est une enquête littéraire au je, dans laquelle Portela fouille les archives, interroge la petite-fille de la protagoniste, Angélique Bereau, et se rend au camp de Ravensbrück ainsi qu'aux anciennes installations de l'usine Pertrix. D'après ce qu'en dit l'autrice, le résultat porte moins sur l'héroïsme que sur l'héritage matériel et psychique que la violence laisse à celles qui survivent, et à celles qui naissent après.
Deux cousines, une usine, un camp
Pour comprendre ce nouveau livre, il faut revenir à Maddi y las fronteras (2023), traduit en français sous le titre Maddi. Portela y reconstituait la vie de María Josefa Sansberro, née à Oiartzun en 1895, qui tenait un hôtel très fréquenté au pied de La Rhune, à la frontière franco-espagnole. Selon la présentation de l'éditeur, Maddi était à la fois contrebandière et passeuse, catholique fervente et divorcée, au service d'officiers nazis et agente de la Résistance. Arrêtée en 1944, elle a été déportée avec sa cousine Marie-Jeanne.
Dans le roman, la déportation passait par la conscience fragmentée de Maddi, dans un texte qui perdait peu à peu sa ponctuation jusqu'à se fondre dans la poésie. Dans une entrevue accordée au magazine La Marea cette année-là, l'autrice expliquait déjà sa méfiance envers les fictions sur les camps qui transforment l'horreur vécue par autrui en plaisir de lecture, ce qu'elle n'hésitait pas à qualifier de pornographie7. Le choix formel avait donc un fondement éthique : les déportées n'avaient pas les outils pour comprendre ce qui leur arrivait, et le texte ne devait pas feindre une clarté qu'elles n'avaient pas eue.
Le nouveau livre inverse la démarche. Au El País, Portela explique que c'est désormais elle qui raconte, enquête et se déplace sur les lieux1. Ce changement de point de vue permet ce que le roman évitait : entrer dans l'espace physique du camp, dans le crématoire, dans la routine des baraques, et mesurer les conséquences de la déportation des décennies plus tard.
Ravensbrück, le camp conçu pour les femmes
Situé à environ 90 kilomètres au nord de Berlin, Ravensbrück a été le plus grand camp de concentration réservé aux femmes sur le territoire du Reich. Selon la chercheuse Rochelle G. Saidel, dans une notice de la Jewish Women's Archive, quelque 132 000 femmes et enfants y ont été détenus entre 1939 et la libération, en 19453. Le Musée mémorial de l'Holocauste des États-Unis rappelle que l'avant-garde de l'Armée rouge a atteint le camp le 30 avril 1945 et estime entre 20 000 et 30 000 le nombre de morts dans le système du camp2. Le complexe administrait aussi des dizaines de sous-camps dispersés dans la région, presque tous liés à la production industrielle de guerre14.
La majorité des détenues étaient classées prisonnières politiques, comme Maddi et Marie-Jeanne : des travailleuses anonymes, sans appartenance partisane, qui avaient choisi d'aider des personnes pourchassées à franchir les Pyrénées. C'est ce profil qui intéresse Portela. En entrevue, elle insiste sur le fait que ces femmes n'étaient pas des militantes : elles ont simplement vu que ce qui se passait était injuste, et elles ont agi1.
« Antifasciste et féministe. Je le suis. »
Edurne Portela, en entrevue avec Jordi Amat, El País (Babelia), 26 oct. 2026 · traduction librePertrix et la pile dans le tiroir : l'économie de l'esclavage
La découverte documentaire qui porte le livre, le passage des deux cousines chez Pertrix, ouvre l'un de ses axes les plus dérangeants : la responsabilité des entreprises. Pertrix fabriquait des piles et des batteries dans le quartier berlinois de Niederschöneweide. Selon le World War II Multimedia Database, un sous-camp aménagé sur place a hébergé environ 500 femmes polonaises et belges amenées de Ravensbrück pour travailler à l'usine4.
Avant elles, l'entreprise exploitait déjà des travailleurs juifs berlinois. Le projet Stolpersteine Berlin, qui documente les biographies de victimes du nazisme, indique que les femmes contraintes de travailler chez Pertrix faisaient des quarts de 11 heures à remplir des boîtiers de piles avec des substances hautement toxiques, au risque d'empoisonnement, de lésions aux organes et d'infertilité5. Ces batteries équipaient avions et sous-marins.
L'usine appartenait au conglomérat de Günther Quandt, l'un des industriels les plus puissants du Troisième Reich. Le parcours historique Zwangsarbeit in Berlin rappelle que Pertrix faisait partie du groupe dont est issue la marque Varta, que les Quandt comptent aujourd'hui parmi les familles les plus riches d'Allemagne et qu'ils n'ont commencé à financer la recherche sur le travail forcé dans leurs entreprises qu'après le documentaire Das Schweigen der Quandts (2007)6.
Portela ramène la question au quotidien de ses lecteurs : dans le livre, la pile Varta qui alimente nos petits appareils porte la souffrance de milliers de personnes. En entrevue, elle dénonce le fait que les victimes directes n'aient jamais été réparées, alors que les fortunes bâties sur ce travail continuent de se transmettre au sein des mêmes familles1. C'est là que l'enquête littéraire cesse de regarder seulement le passé pour interroger la logique de l'héritage patrimonial.
La violence que les récits masculins n'ont pas racontée
Le fil qui traverse toute l'œuvre de Portela est la violence et sa mémoire. Sa thèse de doctorat, soutenue aux États-Unis, portait sur des écrivaines argentines et le traumatisme de la dictature militaire; son essai El eco de los disparos (2016) examinait la culture et la mémoire de la violence au Pays basque; son roman Los ojos cerrados a reçu le prix Euskadi de littérature en langue espagnole en 20228. Au El País, elle raconte n'avoir compris que tardivement que cet intérêt venait de ses propres origines, le jour où le journaliste irlandais Paddy Woodworth lui a fait remarquer qu'elle écrivait sur l'Argentine à cause de l'endroit d'où elle venait1.
À Ravensbrück, cette attention se concentre sur ce que Portela appelle la spécificité de la violence exercée sur le corps des femmes. Elle met en relief des scènes que les témoignages masculins des camps consignent rarement : l'humiliation de porter jour après jour des sous-vêtements impossibles à laver, ou à l'inverse, les détenues qui se coiffent les unes les autres dans la baraque, geste de résistance par la beauté et le rire, qu'elle rapproche des récits de Charlotte Delbo et de la Catalane Neus Català1.
Le sujet le plus grave est celui des viols commis sur des détenues par leurs propres libérateurs, y compris sur des femmes laissées au camp à l'article de la mort. Portela refuse l'explication de l'excès euphorique de la victoire et s'appuie sur l'anthropologue argentine Rita Segato, pour qui la violence sexuelle est une inscription de pouvoir sur le corps féminin, pour y voir l'expression extrême de l'idée que le corps des femmes ne connaît jamais la paix1. L'historienne britannique Sarah Helm, dans sa vaste enquête sur Ravensbrück, a également documenté ces sévices commis par des soldats perçus comme des sauveurs13.
Pourquoi cette histoire nous concerne, ici
Le lecteur québécois dispose d'abord d'une porte d'entrée en français. Parmi les détenues de Ravensbrück se trouvait l'ethnologue et résistante française Germaine Tillion, arrêtée en 1942 et déportée au camp en octobre 1943. Elle y a écrit clandestinement Le Verfügbar aux Enfers, une opérette satirique sur la vie des détenues « disponibles » pour les pires corvées, dont la revue savante diffusée sur la plateforme québécoise Érudit a analysé la portée9. Le rire comme sabotage, la dignité préservée par le jeu : c'est exactement ce que Portela cherche à montrer dans la scène des femmes qui se coiffent. Lire les deux textes ensemble, c'est voir le même camp à travers deux générations d'écriture féminine.
Il y a ensuite une page plus sombre de l'histoire canadienne. Pendant que Ravensbrück se remplissait, le Canada fermait ses portes aux Juifs d'Europe. Entre 1933 et 1945, le pays n'a accueilli qu'environ 5 000 réfugiés juifs, en raison d'une politique d'immigration que le gouvernement fédéral lui-même a qualifiée de discriminatoire, selon la CBC11. En 1939, le paquebot MS Saint Louis, avec 907 Juifs allemands à bord, s'est vu refuser l'asile au Canada après Cuba et les États-Unis; 254 de ses passagers ont ensuite été tués pendant l'Holocauste. Le 7 novembre 2018, le premier ministre a présenté à la Chambre des communes des excuses officielles pour ce refus et pour la politique dite « aucun, c'est encore trop »10. La question que pose Portela à l'Allemagne et à ses industriels, celle de la réparation tardive, le Canada se l'est donc posée à propos de sa propre indifférence.
Enfin, Montréal porte une mémoire vivante des camps. Selon le Musée de l'Holocauste Montréal, la communauté juive de la métropole comptait en 2019 environ 4 000 survivants, parmi lesquels Charlotte Wexler, née en Yougoslavie, rescapée de plusieurs camps et d'une marche de la mort partie de Ravensbrück. Le même document rappelle que Yom Hashoah a été proclamé jour du souvenir de l'Holocauste au Québec en 1999, puis au Canada en 200512. Les histoires que Portela fait remonter des archives basques ont donc des sœurs à quelques stations de métro.
Une dernière résonance, plus discrète, tient à la manière dont Portela aborde la violence politique au Pays basque : sans manichéisme, attentive aux victimes de l'ETA comme à celles de la violence illégale de l'État espagnol. Le Québec, qui a connu les bombes du FLQ puis la Loi sur les mesures de guerre en octobre 1970, sait combien il est difficile de parler de ces années sans rouvrir des camps opposés. Le travail de mémoire que défend l'autrice, fondé sur la complexité plutôt que sur le verdict, parle aussi à cette société-ci.
Les limites de la culpabilité héritée et du je qui enquête
Deux aspects du projet méritent une lecture critique. Le premier est l'extension de la responsabilité de Pertrix au consommateur d'aujourd'hui. La responsabilité historique du conglomérat Quandt est documentée, mais la structure de propriété de la marque Varta a beaucoup changé depuis la guerre, et faire porter la faute morale au produit en tablette risque de diluer l'attention portée aux acteurs concrets : les héritiers du patrimoine et l'État allemand, qui a mis des décennies à indemniser les travailleurs forcés.
Le second tient à la place de l'autrice dans le récit. Les enquêtes littéraires au je gagnent en honnêteté sur la démarche, mais elles peuvent déplacer le centre de gravité de la victime vers la sensibilité de celle qui cherche. Portela semble en être consciente lorsqu'elle affirme au El País que les récits essentiels sont ceux des survivantes, et non le sien1. Quant aux chiffres sur les viols commis par les troupes alliées après la guerre, évoqués dans l'entrevue, ils varient fortement d'un historien à l'autre et restent l'objet de débats méthodologiques.
Pourquoi lire ce livre, et comment
Portela dit ne pas savoir pourquoi elle s'expose sans cesse à la douleur, et affirme que la littérature n'a pour elle rien de thérapeutique. Ce qui la pousse, explique-t-elle, c'est le besoin de comprendre la logique de la perversité, qui à Ravensbrück n'était pas une pathologie mais un système, et l'effet de cette logique sur celles qui l'ont subie1. Ce refus de la consolation distingue sans doute le livre d'une certaine littérature commerciale sur l'Holocauste.
Pour le lectorat d'ici, l'ouvrage gagne à être lu en dialogue : avec Maddi, qui offre l'autre moitié de l'histoire et existe en français; avec Le Verfügbar aux Enfers de Germaine Tillion, qui donne la voix des détenues de l'intérieur; et avec l'enquête de Sarah Helm, qui fournit le cadre historique. À une époque où l'extrême droite progresse dans plusieurs démocraties, Portela soutient que se souvenir de ces femmes ne sert pas à prédire une répétition, mais à exercer notre discernement entre les politiques qui produisent la mort et celles qui se sont organisées pour y résister1.
No puedes quedarte aquí eternamente
Autrice : Edurne Portela (Santurce, Biscaye, 1974)
Genre : enquête littéraire et biographique
Protagoniste : Marie-Jeanne Echeverría (1921-2007), survivante de Ravensbrück
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Questions fréquentes
De quoi parle No puedes quedarte aquí eternamente?
D'une enquête littéraire au je sur Marie-Jeanne Echeverría, une femme du Pays basque français arrêtée en 1944 pour avoir aidé la Résistance, déportée à Ravensbrück et soumise au travail forcé à l'usine Pertrix, à Berlin. Edurne Portela croise archives, entrevues avec la petite-fille de la protagoniste et voyages sur les lieux de la déportation.
Quel lien avec Maddi y las fronteras?
Le roman de 2023, paru en français sous le titre Maddi, raconte la vie de María Josefa Sansberro, cousine de Marie-Jeanne, morte à Ravensbrück. Le nouveau livre suit la cousine survivante et remplace la voix romanesque par l'enquête assumée de l'autrice.
Qu'était Pertrix et quel lien avec Varta?
Une usine de piles et de batteries de Berlin-Niederschöneweide, propriété du conglomérat de Günther Quandt et intégrée au groupe d'où est issue la marque Varta. Elle a exploité des travailleurs forcés et des détenues de Ravensbrück, pendant des quarts d'environ 11 heures avec des substances toxiques.
Combien de femmes sont passées par Ravensbrück?
Environ 130 000 à 132 000 femmes et enfants entre 1939 et 1945. Le Musée mémorial de l'Holocauste des États-Unis estime entre 20 000 et 30 000 le nombre de morts dans le système du camp; d'autres estimations sont plus élevées.
Quel lien avec le Canada et le Québec?
Le Canada a refusé l'asile aux Juifs d'Europe sous la politique « aucun, c'est encore trop », notamment aux passagers du MS Saint Louis en 1939, ce qui a mené à des excuses officielles en 2018. Montréal compte une importante communauté de survivants, dont certaines sont passées par Ravensbrück, et le Québec commémore Yom Hashoah depuis 1999.
Pourquoi l'autrice qualifie-t-elle son livre d'antifasciste et de féministe?
Parce que, selon Portela, se souvenir de femmes anonymes qui ont résisté au nazisme aide à distinguer, aujourd'hui, les politiques de mort des politiques de résistance, et parce que la violence spécifique exercée sur le corps des femmes dans les camps a été passée sous silence par les récits dominants.