Politique Géopolitique et droits 27 oct. 2026 Lecture : 12 min

En 2025, près d'une femme ou d'une fille sur cinq dans le monde vivait à moins de 50 kilomètres d'un conflit armé. Cela représente 756,1 millions de personnes, le contingent le plus élevé depuis les années 1990, selon le rapport annuel Les femmes et la paix et la sécurité préparé par ONU Femmes et rendu public lundi, comme le rapporte Carla Mascia dans le quotidien espagnol El País1. L'année précédente, ce chiffre s'établissait à 676 millions. En douze mois, quelque 80 millions de femmes de plus se sont donc retrouvées avec la guerre comme voisine.

La donnée ne mesure pas seulement une proximité géographique. Elle condense un enchaînement qui se répète à Gaza, au Soudan, en Ukraine, au Myanmar et au Sahel : davantage de conflits simultanés, des armes qui ne distinguent plus civils et combattants, des services essentiels qui s'effondrent et une communauté internationale qui investit toujours plus dans la défense et toujours moins dans la reconstruction du tissu social. Ce décalage concerne directement le Canada, qui vit en ce moment même un arbitrage budgétaire de cette nature.

Ce que dit le rapport de l'ONU de 2026

Le rapport est présenté chaque année au Conseil de sécurité des Nations Unies lors du débat public sur la résolution 1325, adoptée en octobre 2000 et considérée comme le socle juridique du programme Femmes, paix et sécurité. L'édition 2026 arrive alors que le Conseil lui-même donne des signes de recul : l'organisme indépendant Security Council Report observe un affaiblissement du langage sur le genre dans les résolutions et une baisse de la participation de représentantes de la société civile aux séances2.

Parmi les données centrales relevées par El País1, quatre permettent de mesurer l'ampleur du phénomène :

  • près de 40 % des 426,4 millions de femmes et de filles vivant dans l'extrême pauvreté se trouvent dans des pays touchés par des conflits ;
  • les femmes et les filles formaient environ 60 % des 117,8 millions de personnes déplacées de force dans le monde en 2025 ;
  • la part des femmes parmi les négociateurs est passée de 7 % à 5 % dans les 57 processus de paix étudiés ;
  • la proportion de décisions du Conseil de sécurité contenant des références au genre a chuté à 46,2 %, son plus bas niveau depuis 2009.

Pablo Castillo, spécialiste des politiques Femmes, paix et sécurité à ONU Femmes, interrogé par le quotidien espagnol, souligne une transformation du profil des victimes civiles. Selon lui, entre 2015 et 2017, environ une victime civile sur huit était une femme ou un enfant ; l'ONU estime aujourd'hui cette proportion à une sur quatre1. Il l'explique par deux facteurs : l'usage croissant de drones et de systèmes automatisés sur le champ de bataille, et la propension de dirigeants politiques et militaires à faire fi du droit international humanitaire.

Un monde plus armé et plus en guerre

L'exposition accrue des femmes suit une courbe plus large. Le Programme de données sur les conflits d'Uppsala (UCDP), référence universitaire en la matière, a recensé 65 conflits impliquant des États en 2025, du jamais vu depuis le début de la série en 19463. Les conflits interétatiques ont doublé pour la deuxième année consécutive pour atteindre huit, dont ceux opposant la Russie et l'Ukraine, l'Iran et Israël, l'Inde et le Pakistan. Treize de ces conflits ont franchi le seuil de la guerre, soit au moins mille morts au combat dans l'année, un sommet depuis 1992.

Les budgets ont suivi. Selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars américains en 2025, en hausse de 2,9 % sur un an, soit 2,5 % du PIB mondial, la proportion la plus forte depuis 20094. C'est une onzième année de croissance consécutive, portée surtout par l'Europe, où les dépenses ont bondi de 14 %.

Le prix de la paix : moins d'argent, moins de sièges

De l'autre côté de la balance, les ressources consacrées à l'égalité des genres fondent. L'aide bilatérale destinée à cette fin a reculé pour une cinquième année de suite, passant de 24,6 milliards $ US en 2023 à 21,7 milliards en 2024, selon des données de l'OCDE citées par El País1. Seulement 5 % de ces sommes ont l'égalité comme objectif principal, et à peine 0,4 % parvient directement aux organisations de femmes. Le financement spécifique à ces organisations en contexte de conflit a chuté de 22 % en 2024, à 168 millions $ US répartis entre des milliers de groupes.

Les conséquences sont tangibles. Un sondage d'ONU Femmes auprès de 855 organisations de la société civile en zones de conflit révèle que près de 40 % d'entre elles craignent de fermer, temporairement ou définitivement, au cours de la prochaine année1. Un an plus tôt, devant le Conseil, le secrétaire général António Guterres signalait déjà que 90 % des groupes locaux dirigés par des femmes éprouvaient des difficultés financières5.

Le monde dépense en une seule journée de guerre près de cinquante fois ce qu'il accorde, en une année entière, aux organisations de femmes qui tiennent debout des communautés sous les bombes.Analyse du Tissu

L'exclusion des tables de négociation complète le portrait. Le rapport relève l'absence d'Ukrainiennes dans la plupart des rondes trilatérales entre la Russie, l'Ukraine et les États-Unis, alors que des femmes ont mené les pourparlers sur les échanges de prisonniers et le retour d'enfants ukrainiens1. Le même schéma s'est reproduit dans les négociations sur Gaza. Dans les parlements des pays en conflit, les femmes n'occupent que 20 % des sièges. L'ONU s'est fixé pour cible qu'au moins le tiers des participants aux processus de paix qu'elle dirige soient des femmes, comme l'a rappelé ONU Info lors des 25 ans de la résolution 13256. Hors de ces processus, la tendance est à la baisse.

Une violence que les statistiques ne captent pas

Le déplacement forcé accentue la vulnérabilité, surtout là où la violence sexuelle demeure une arme de guerre, comme en République démocratique du Congo et en Haïti. La liste onusienne des acteurs étatiques et non étatiques impliqués dans ces violences compte désormais 77 groupes armés, et les cas documentés ont presque quadruplé depuis 20221. Le rapport du secrétaire général consacré à ce sujet fait état de 9 788 cas vérifiés en 2025, selon Security Council Report2. Pablo Castillo prévient toutefois que les services de santé et les organismes qui accompagnent les survivantes avancent des estimations de 10 à 30 fois supérieures aux chiffres officiels.

S'y ajoute la destruction silencieuse des infrastructures. À Gaza, le rapport attribue à l'armée israélienne la mort de 38 000 femmes et filles entre octobre 2023 et décembre 2025, et 11 000 autres blessées ou laissées avec un handicap permanent ; les attaques contre les hôpitaux et les maternités, conjuguées aux pénuries, se sont traduites par une baisse de 41 % des naissances vivantes1. À l'échelle mondiale, les attaques contre les écoles ont privé 127 millions d'enfants et de jeunes d'accès à l'enseignement, et les filles en zone de guerre ont 2,5 fois plus de risques d'être non scolarisées. Au Moyen-Orient, entre 34 000 et 56 000 emplois féminins du secteur privé sont menacés à court terme, et 80,4 % des femmes touchées par les conflits travaillent dans l'informalité.

Le Canada devant ses propres contradictions

Le Canada n'est pas un pays en guerre, mais il est un acteur de premier plan du programme Femmes, paix et sécurité. Ottawa en est à son troisième plan d'action national, Les fondements de la paix, qui couvre la période 2023-2029 et succède à ceux de 2011-2016 et de 2017-20227. Nouveauté notable : ce plan accorde plus de poids que les précédents à la dimension intérieure, et le gouvernement copréside son groupe consultatif avec le Réseau Femmes, paix et sécurité-Canada. Le pays a aussi lancé en 2017, à Vancouver, l'Initiative Elsie pour accroître la participation des femmes en uniforme aux opérations de paix de l'ONU8. À l'époque, les femmes formaient 3,7 % des soldats de la paix et 9,5 % des policiers en mission.

Or, la trajectoire budgétaire canadienne reproduit, à son échelle, le déséquilibre décrit par l'ONU. En juin 2025, le premier ministre Mark Carney a annoncé que le Canada atteindrait dès l'exercice 2025-2026 la cible de l'OTAN de 2 % du PIB en défense, alors qu'il se situait à 1,37 % en 2024 selon une analyse de RBC9. Quelques semaines plus tard, Ottawa s'engageait, avec ses alliés, à porter cet effort à 5 % du PIB d'ici 2035. À l'inverse, le budget fédéral déposé le 4 novembre 2025 prévoit 2,7 milliards de dollars de compressions dans l'aide internationale sur quatre ans, pour la ramener à son niveau prépandémique10. Une coalition de plus d'une centaine d'ONG, réunies autour de Coopération Canada, a jugé que ces coupes affaibliraient l'influence du pays au moment même où d'autres donateurs se retirent.

Au Québec, la question prend une couleur particulière. La province compte un réseau dense de solidarité internationale : l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) regroupe 73 organismes répartis dans 14 régions. Le programme gouvernemental Québec sans frontières fait des droits des femmes l'une de ses priorités transversales et vise à donner une voix aux femmes et aux jeunes des organisations partenaires11. Lors des consultations prébudgétaires de février 2026, l'AQOCI et plusieurs de ses membres ont demandé à Québec d'assurer la pérennité du financement de ce programme. Pour ces organismes, souvent présents en Afrique francophone, au Sahel et en Haïti, là même où le rapport de l'ONU situe une partie des pires reculs, les compressions fédérales et l'incertitude provinciale se cumulent.

Le Canada se retrouve ainsi devant le même test de cohérence que l'ONU impose à la centaine de pays dotés de plans nationaux : la distance entre la rhétorique entourant les 25 ans de la résolution 1325 et les chiffres sur le terrain.

Ce qu'il faudra surveiller

Le débat public du Conseil de sécurité de ce mois, intitulé « Les femmes et la paix et la sécurité au cours du prochain quart de siècle », devrait indiquer si les États membres entendent inverser la tendance ou simplement la constater2. Trois signaux méritent l'attention : l'octroi de financement direct et souple aux organisations locales, l'une des recommandations du secrétaire général5 ; la présence de femmes aux prochaines rondes de négociation sur l'Ukraine, Gaza et le Soudan ; et le maintien du langage sur le genre dans les mandats des missions de paix.

Au quotidien espagnol, Pablo Castillo a résumé l'impasse sans détour : la communauté internationale n'a pas su transformer suffisamment les lieux de pouvoir1. Les chiffres de 2026 donnent la mesure de cette paralysie. Pour le Canada, qui s'est longtemps présenté comme un champion de ce programme, la question n'est plus seulement humanitaire ; elle touche à la crédibilité. Un plan national qui court jusqu'en 2029 devra composer avec une défense à 5 % et une aide en repli. Reste à savoir lequel des deux engagements définira la politique étrangère canadienne.

Questions fréquentes

Combien de femmes vivent près de conflits armés dans le monde ?

Selon le rapport de l'ONU sur les femmes et la paix et la sécurité publié en octobre 2026, 756,1 millions de femmes et de filles vivaient à moins de 50 km d'un conflit armé en 2025, près de 20 % de la population féminine mondiale et un sommet depuis les années 1990.

Qu'est-ce que la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l'ONU ?

Adoptée à l'unanimité le 31 octobre 2000, elle est le premier texte du Conseil de sécurité à reconnaître l'impact disproportionné des conflits sur les femmes et les filles et à exiger leur participation à la prévention des conflits et aux processus de paix.

Quelle est la place des femmes dans les négociations de paix ?

En 2025, les femmes représentaient seulement 5 % des négociateurs dans les 57 processus de paix étudiés par l'ONU, contre 7 % en 2024. L'ONU vise au moins un tiers de femmes dans les processus qu'elle dirige.

Le Canada a-t-il un plan sur les femmes, la paix et la sécurité ?

Oui. Le Canada applique son troisième plan d'action national, « Les fondements de la paix » (2023-2029), après ceux de 2011-2016 et 2017-2022. Il a aussi lancé en 2017 l'Initiative Elsie pour accroître la présence de femmes dans les opérations de paix de l'ONU.

Comment évoluent les dépenses de défense et l'aide internationale du Canada ?

Le Canada a annoncé atteindre 2 % du PIB en défense dès 2025-2026 et s'est engagé envers l'OTAN à viser 5 % d'ici 2035. Le budget fédéral de novembre 2025 prévoit en parallèle 2,7 milliards de dollars de compressions dans l'aide internationale sur quatre ans.

Ce texte s'appuie sur le reportage de Carla Mascia publié par El País le 26 octobre 2026, complété par des sources indépendantes. Il ne s'agit ni d'une traduction ni d'une reproduction de l'original ; les données attribuées au quotidien espagnol sont créditées tout au long du texte.