L'Europe vit son automne le plus agité dans la rue depuis les années de la crise de l'euro. Entre le 15 septembre et le 23 octobre 2026, au moins 177 manifestations ont été recensées dans 12 pays, selon un relevé du quotidien espagnol El País1. Ce volume rejoint la moyenne d'environ 190 manifestations par mois observée en septembre et en octobre 2010, 2011 et 2012, d'après la base universitaire PolDem citée par le journal. Les élèves ont lancé le mouvement, puis syndicats, enseignants et locataires ont suivi. Les revendications se répètent d'un pays à l'autre : logement, éducation et coût de la vie à l'ouest du continent; corruption à l'est.
Le chiffre, toutefois, n'est pas l'essentiel. Ce qui frappe, c'est la rencontre de trois facteurs : un calendrier scolaire qui réactive chaque septembre les réseaux étudiants, une inflation cumulée qui pèse encore sur le budget des ménages et des gouvernements sous contrainte budgétaire. Aucune de ces mobilisations n'obéit à un mot d'ordre commun. Elles coïncident et s'inspirent les unes des autres, mais chacune naît d'un conflit national qui lui est propre.
Un automne comparable à celui de la crise de l'euro
Selon le relevé d'El País1, qui retient les actions contre des mesures gouvernementales ayant réuni au moins une centaine de personnes et obtenu une couverture médiatique nationale, la France, l'Espagne, l'Italie, le Portugal et la Belgique concentrent environ 80 % des mobilisations. La plupart se sont déroulées dans le calme. Néanmoins, 49 manifestations se sont soldées par des arrestations et au moins 30 par des policiers blessés.
La toile de fond économique explique cette persistance. L'inflation a ralenti depuis son sommet de 2022, mais les prix à la consommation dans l'Union européenne ont tout de même grimpé de 23,6 % depuis, selon les données d'Eurostat compilées par le quotidien espagnol1. Au Portugal, le prix des logements a bondi de 16,5 % sur un an au deuxième trimestre de 2026, toujours selon Eurostat, comme le rapporte le site Perfil9.
La carte des revendications
Le tableau ci-dessous synthétise, à partir des sources consultées, les enjeux les plus présents dans chaque pays. Il ne mesure pas l'ampleur des manifestations, seulement la présence des thèmes.
| Pays | Éducation | Logement | Coût de la vie | Corruption | Réarmement |
|---|---|---|---|---|---|
| France | |||||
| Espagne | |||||
| Portugal | |||||
| Italie | |||||
| Belgique | |||||
| Grèce | |||||
| Allemagne | |||||
| Albanie | |||||
| Serbie |
● Enjeu central ○ Enjeu présent. Synthèse éditoriale du Tissu à partir d'El País, Al Jazeera, Reuters, AP et N1.
Éducation : l'étincelle française
En France, tout a commencé à la mi-septembre par des blocages de lycées à Paris. En trois semaines, le mouvement a pris une ampleur nationale. Les élèves réclament le remplacement des enseignants manquants, des classes moins nombreuses et des bâtiments en meilleur état. Selon le syndicat enseignant SNES-FSU, cité par El País1, au moins un professeur manquait dans 53 % des établissements à la rentrée. Le mécontentement grandit dans un pays contraint de réduire ses dépenses pour contenir une dette publique élevée.
La journée du 17 octobre a marqué un sommet : 550 000 manifestants dans tout le pays selon le ministère de l'Intérieur, plus de 2 000 interpellations, près d'un millier de policiers blessés et l'incendie de l'hôtel de ville de Limoges1.
L'exemple a franchi les frontières. En Belgique francophone, les étudiants dénoncent la hausse des frais d'inscription et les compressions budgétaires; le 17 octobre, les manifestations de Bruxelles et de Liège se sont terminées par 195 arrestations, selon la police9. En Grèce, des milliers d'élèves et d'enseignants ont défilé à Athènes le 21 octobre pour réclamer des résidences étudiantes abordables et davantage d'investissements publics, avec des rassemblements à Thessalonique et à Patras, a rapporté l'agence Associated Press, reprise par le Diário do Grande ABC11. Une banderole, rédigée en français, résumait le dilemme : étudier ou survivre.
Pourquoi tout se passe-t-il à l'automne? Pour Luka Lešić, de l'Union des étudiants européens, interrogé par El País1, la rentrée réactive les réseaux d'organisation et rend immédiatement perceptibles les changements touchant les frais, les bourses et les conditions d'études.
Logement et coût de la vie : le front ibérique
En Espagne, l'enjeu central est le loyer. La première grande marche de l'automne a eu lieu à Madrid le 26 septembre, après l'expulsion d'une dame âgée prénommée Maricarmen. Elle a réuni au moins 25 000 personnes selon la Délégation du gouvernement, et 300 000 selon le Syndicat des locataires1. Le 3 octobre, au lendemain du rejet par le Congrès de deux décrets du gouvernement sur le logement, des marches se sont tenues dans une cinquantaine de villes. Les principales centrales syndicales ont appelé à une grève générale le 11 novembre.
Le Portugal a suivi le même scénario. Des campements sur la place du Rossio, à Lisbonne, et à Porto exigeaient le retrait d'un projet de loi facilitant les expulsions. La police a démantelé les tentes avant l'aube du 20 octobre et procédé à 55 arrestations, mais des milliers de personnes sont revenues sur les places quelques heures plus tard, selon l'agence Reuters, dans une dépêche reprise par Avenue10.
Dans le sud de l'Italie, ce sont les camionneurs qui bloquent les routes depuis la mi-octobre, avec un diesel à 2,30 euros le litre1. À Rome, plus de 100 000 personnes ont participé le 17 octobre à une manifestation appuyée par la centrale CGIL, selon l'estimation de l'organisation elle-même9. En Allemagne, où les rassemblements sont plus modestes, l'agenda diffère : les syndicats s'opposent aux compressions dans les retraites et la santé, et les étudiants au service militaire et au réarmement.
Source : El País, à partir de son propre relevé et de la base PolDem. Les méthodologies ne sont pas identiques; la comparaison est indicative.
Corruption : l'est sur une autre longueur d'onde
En Albanie, la contestation a débuté en mai par une manifestation environnementale pacifique, surnommée la révolution des flamants roses, contre la cession d'une zone protégée du littoral sud à un projet de complexe hôtelier lié à Jared Kushner, gendre de Donald Trump. À la reprise des cours, le 13 octobre, les étudiants s'y sont joints et les manifestations sont devenues violentes. Al Jazeera3 décrit une révolte horizontale, sans leaders officiels, devenue l'un des plus sérieux défis lancés au premier ministre Edi Rama en plus d'une décennie au pouvoir.
Les jeunes dénoncent des droits de scolarité élevés, des infrastructures vétustes et le manque d'emplois, et exigent désormais la démission de M. Rama. Dans un geste symbolique rapporté par l'Agence France-Presse, dans une dépêche publiée par l'Express Tribune4, des manifestants ont incendié une valise dans la cour du ministère de l'Éducation pour signifier leur refus d'émigrer. Le premier ministre, à son quatrième mandat, refuse de partir et a attribué les troubles à des « mains étrangères »2, tout en promettant d'écouter les étudiants. Aucun tribunal n'a confirmé les accusations visant le gouvernement, même si une ancienne vice-première ministre fait l'objet d'une enquête et que le maire de Tirana est en détention préventive depuis 20251.
La Serbie représente le cas le plus abouti. Le mouvement étudiant est né de l'effondrement de l'auvent de la gare de Novi Sad, en novembre 2024, qui a fait 16 morts, et il occupe la rue depuis près de deux ans. Sous la pression, le président Aleksandar Vučić a déclenché des élections anticipées, prévues ce dimanche 25 octobre. Les étudiants se présentent sous la bannière de la Liste étudiante, forte de 250 candidats, avec le slogan « La Serbie ou la mafia », selon la revue Jacobin5. Dès le début de la campagne, la liste a appelé à une participation massive, a rapporté la chaîne N16. Des sondages indépendants lui accordent l'avantage sur le bloc gouvernemental, mais les analystes du groupe BiEPAG8 redoutent une soirée électorale sans vainqueur clair et une contestation des résultats.
Violence, répression et réponse des gouvernements
Les épisodes violents se sont concentrés en France, en Italie et en Albanie. À Milan, le 18 octobre, quelque 2 000 jeunes rassemblés par les réseaux sociaux, sans organisation ni revendication politique, ont fracassé des vitrines et pillé des magasins; 271 ont été conduits au poste, dont 80 % de mineurs1. À Tirana, des édifices publics ont été incendiés, dont le ministère de l'Éducation.
Les réponses officielles conjuguent concessions et fermeté. Le gouvernement français a décrété des couvre-feux à Paris et dans d'autres villes, annoncé l'embauche de plus de 3 000 enseignants suppléants et renoncé à une partie de la hausse des frais universitaires. Pour ce samedi, il n'a autorisé que les marches syndicales et a accru de 20 % le dispositif policier par rapport au 17 octobre. En Italie, le centre de Milan et les gares d'où étaient partis les jeunes ont été bouclés1.
Ce qui rassemble et ce qui distingue
Un diagnostic revient chez les analystes : le sentiment que les économies européennes ne tiennent plus leur promesse de bien-être et de mobilité sociale. Mujtaba Rahman, directeur pour l'Europe du cabinet Eurasia Group, a résumé cette lecture au quotidien britannique The Guardian, dans des propos repris par Perfil9 : les jeunes Français manifestent pour l'école et les jeunes Espagnols pour le logement, mais c'est l'idée même d'une prospérité partagée qui est remise en cause.
Ce qui distingue les cas est tout aussi important. À l'ouest, les revendications sont matérielles et ciblent des politiques précises : postes d'enseignants, règles d'expulsion, prix du carburant. À l'est, elles sont institutionnelles et visent le maintien au pouvoir de gouvernements installés depuis longtemps. La Serbie a déjà transformé la rue en candidature; l'Albanie n'a pas encore de débouché politique organisé.
Les limites de la lecture d'une « vague » européenne
- Aucune coordination. Le relevé d'El País1 souligne lui-même que les mobilisations répondent à des conflits nationaux distincts. Présenter le phénomène comme un mouvement continental risque de surestimer sa cohésion et sa capacité à obtenir des changements.
- Une ampleur comparable, pas inédite. Les 177 manifestations recensées en un peu plus d'un mois égalent, sans la dépasser, la moyenne mensuelle des pires automnes de la crise de l'euro.
- La contrainte budgétaire est réelle. Des gouvernements comme celui de la France font valoir que les compressions découlent de la nécessité de réduire une dette élevée. Satisfaire toutes les demandes sans financement reporte la facture sur l'avenir, y compris sur ces mêmes jeunes.
- Une violence sans revendication. Des épisodes comme celui de Milan, dénués de contenu politique, nourrissent le discours sur le désordre et peuvent affaiblir l'appui de la population aux manifestations légitimes.
- Des mouvements traversés de contradictions. En Serbie, la Fondation Friedrich Naumann7 relève des accents nationalistes dans la campagne étudiante et des doutes sur la capacité des assemblées à transformer le système politique.
Et le Québec? Et le Canada?
Les enjeux européens trouvent un écho ici, mais la colère y a emprunté un autre chemin : celui des urnes. Le 5 octobre, le Québec a porté au pouvoir un gouvernement minoritaire du Parti québécois, élu dans 59 circonscriptions, tandis que la Coalition avenir Québec, au pouvoir depuis huit ans, a été rayée de la carte électorale sans faire élire un seul député, selon La Presse Canadienne12. L'incertitude économique et le coût de la vie ont dominé la campagne, aux côtés de la perspective d'un troisième référendum sur la souveraineté, a noté l'agence dans un autre compte rendu13. Le nouveau gouvernement devra composer avec trois partis d'opposition pour gouverner.
Le logement est le point de contact le plus évident avec Madrid et Lisbonne. Selon le Rapport sur le marché locatif 2025 de la SCHL, cité par La Presse Canadienne14, le loyer moyen d'un logement de deux chambres dans la région métropolitaine de Montréal a atteint 1 346 $, en hausse de 7,2 % sur un an, avec un taux d'inoccupation de 2,9 %. Dans la région de Québec, le loyer moyen comparable s'élevait à 1 277 $ (+6,1 %). Le marché s'est légèrement détendu, en partie à cause de la baisse du nombre de résidents non permanents, mais l'écart avec les revenus demeure. En 2018, le même type de logement se louait en moyenne 809 $ à Montréal, rappelait Noovo Info15. À l'approche du 1er juillet 2026, plus de 2 000 ménages québécois cherchaient encore un toit, selon le FRAPRU.
Source : SCHL, Rapports sur le marché locatif (marché locatif traditionnel), données rapportées par Noovo Info et La Presse Canadienne.
Sur l'emploi des jeunes, le portrait canadien est plus sombre que le québécois. À l'échelle du pays, le taux de chômage des 15 à 24 ans a culminé à 14,6 % en septembre 2025, son plus haut niveau en 15 ans hors pandémie, selon des données de Statistique Canada rapportées par CTV News16, avant de redescendre à 12,7 % en juin 2026, d'après Le Quotidien17. Au Québec, le taux comparable était nettement plus bas, à 8,1 % en mai 2026, selon l'Institut de la statistique du Québec18.
En éducation, la pénurie d'enseignants qui alimente la colère française existe aussi au Québec, dans une moindre mesure. À une quinzaine de jours de la rentrée 2026, le réseau scolaire cherchait encore à pourvoir 3 132 postes, soit 96,4 % des postes comblés, une amélioration par rapport à l'an dernier, selon les données du ministère rapportées par Noovo Info19. Le réseau sortait d'une année marquée par des compressions d'environ 570 millions de dollars imposées pour 2025-2026. Les indicateurs français et québécois ne mesurent pas la même chose et ne doivent pas être comparés directement.
Le Québec possède enfin sa propre référence historique. Au printemps 2012, la grève étudiante contre la hausse des droits de scolarité, le printemps érable, avait mobilisé des centaines de milliers de personnes et débouché sur des élections anticipées à l'automne. Comme en Serbie aujourd'hui, la rue avait fini par se transposer dans les urnes. Cette trajectoire rappelle qu'une contestation de la jeunesse peut peser durablement sur le jeu politique, à condition de trouver un débouché institutionnel.
Les prochaines dates
Le cycle ne devrait pas s'achever cette fin de semaine. Sont prévues une journée syndicale en France le 5 novembre, la grève générale en Espagne le 11 novembre, une journée étudiante en Allemagne le 17 novembre, la grève générale de la CGIL en Italie le 20 novembre et une manifestation de la CGTP devant le Parlement portugais le 24 novembre1. L'attitude des gouvernements d'ici là, entre concessions ponctuelles et renforts policiers, dira si l'automne 2026 restera un épisode ou deviendra un tournant.
Questions fréquentes
Combien de manifestations ont eu lieu en Europe à l'automne 2026?
Au moins 177 manifestations dans 12 pays entre le 15 septembre et le 23 octobre 2026, selon un relevé du quotidien El País. La France, l'Espagne, l'Italie, le Portugal et la Belgique concentrent environ 80 % des cas recensés.
Quelles sont les principales revendications des jeunes Européens?
Le logement, l'éducation et le coût de la vie dominent en Europe de l'Ouest. En Albanie et en Serbie, la lutte contre la corruption est au premier plan. En Allemagne, les rassemblements visent surtout le service militaire, le réarmement et les compressions dans les retraites et la santé.
Les manifestations en Europe forment-elles un mouvement coordonné?
Non. Les mobilisations coïncident dans le temps, partagent des thèmes et s'inspirent mutuellement, mais elles répondent à des conflits nationaux distincts, sans direction ni organisation communes.
Pourquoi les manifestations se concentrent-elles à l'automne?
La rentrée réactive les réseaux d'organisation étudiants et rend visibles les changements de frais, de bourses et de conditions d'études. S'y ajoutent la pression cumulée de l'inflation depuis 2022 et les ajustements budgétaires en cours.
Que se passe-t-il en Serbie le 25 octobre 2026?
La Serbie tient des élections législatives anticipées, déclenchées après près de deux ans de manifestations étudiantes nées de la tragédie de Novi Sad. La Liste étudiante affronte le bloc du président Aleksandar Vučić.
Quel lien avec le Québec et le Canada?
Les enjeux se recoupent : le loyer moyen d'un deux chambres à Montréal a grimpé de 7,2 % en 2025 selon la SCHL, et le chômage des jeunes Canadiens a atteint en 2025 son plus haut niveau en 15 ans hors pandémie. Au Québec, le mécontentement s'est exprimé lors des élections du 5 octobre 2026, qui ont porté au pouvoir un gouvernement minoritaire du Parti québécois.